Beyrouth, 25 février 2025 – Sous les plafonds ornés du Palais de l’Étoile, le Premier ministre libanais Nawaf Salam a dévoilé hier sa déclaration ministérielle devant un Parlement bouillonnant. Dans une salle où les tensions historiques se mêlent aux espoirs fragiles, cet ancien juge international, porté au pouvoir après des mois de vide institutionnel, a présenté un programme ambitieux pour un Liban exsangue. Baptisé « gouvernement de la réforme et du salut », son équipe promet de relever des défis titanesques : crise économique, séquelles de guerre, et fractures politiques. Mais les premières réactions des députés, entre appuis mesurés et critiques virulentes, laissent planer un doute : ce plan sera-t-il une bouée de sauvetage ou une nouvelle promesse vouée à l’oubli ?
Une feuille de route pour sortir du chaos
Nawaf Salam, costume sombre et ton posé, s’est avancé au pupitre avec l’aura d’un homme qui connaît le poids des mots. « Nous sommes une équipe solidaire, déterminée à défendre la souveraineté du Liban, son unité et les droits de ses citoyens », a-t-il déclaré, face à 128 parlementaires dont 75 s’étaient inscrits pour prendre la parole. Devant un Nabih Berri agacé par cette affluence – « À ce rythme, on y passe une semaine », a-t-il grogné en imposant des limites de temps –, Salam a lu un texte de plusieurs pages, fruit d’un compromis entre technocrates et forces politiques.
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Le programme s’articule autour de priorités brûlantes. Sur le plan sécuritaire, le gouvernement s’engage à appliquer la résolution 1701 de l’ONU dans son intégralité : retrait total des forces israéliennes des zones litigieuses comme les fermes de Chebaa, déploiement exclusif de l’armée libanaise au sud, et monopole étatique sur les armes. Une déclaration qui vise directement les arsenaux de Hezbollah, sans jamais nommer le parti, dans un pays où le sujet reste un tabou explosif. « La défense du Liban exige une stratégie nationale, militaire, diplomatique et économique », a insisté Salam, promettant de renforcer les forces armées pour qu’elles deviennent le bouclier unique du pays.
La reconstruction arrive en seconde ligne. Après les bombardements israéliens de l’automne 2024, qui ont rasé des villages entiers et displacé des dizaines de milliers de personnes, Salam a annoncé la création d’un fonds spécial. « Transparent et efficace, il mobilisera le soutien arabe et international pour rebâtir ce qui a été détruit », a-t-il assuré. Les dégâts, estimés entre 8 et 12 milliards de dollars, dépassent largement les capacités d’un État en faillite, mais le Premier ministre mise sur une solidarité extérieure pour éviter un nouveau fiasco.
Les réformes, enfin, occupent une place centrale. Salam a promis un État de droit avec un pouvoir judiciaire indépendant, une administration modernisée par le numérique, et des élections – municipales et législatives – tenues à temps et dans la transparence. Sur le front économique, il s’engage à négocier avec le Fonds monétaire international (FMI) et à protéger les dépôts bancaires, gelés depuis 2019 dans un système financier en ruines. « L’État que nous voulons est juste, capable, et proche des citoyens », a-t-il conclu, invoquant un « nouveau contrat social » pour restaurer une confiance perdue depuis des décennies.
Une première joute parlementaire sous tension
La lecture achevée, le Parlement s’est transformé en arène. Nabih Berri, maître des horloges, a fixé les règles : 30 minutes pour les blocs de plus de 10 députés, 15 pour les plus petits, et 5 à 10 pour les indépendants. Seuls dix orateurs ont eu le temps de s’exprimer avant la pause de 15h, mais leurs interventions ont suffi à dessiner les lignes de fracture.
Mohammed Raad, chef du bloc Hezbollah, a ouvert le bal avec un soutien mesuré. « Nous accordons notre confiance à ce gouvernement », a-t-il déclaré, saluant l’engagement sur la résolution 1701 et la reconstruction. Mais il a vite mis les points sur les i : « Les violations israéliennes quotidiennes, en l’air et sur terre, exigent une réponse ferme de l’État. » Une manière de rappeler que son parti, malgré sa participation au cabinet, ne lâchera pas facilement son rôle de « résistance ». Hadi Abou el-Hassan, du Parti socialiste progressiste, a suivi dans une veine similaire. « Le texte est prometteur, mais où sont les actes ? » a-t-il interrogé, réclamant une offensive diplomatique à l’ONU pour forcer Israël à se retirer et un fonds de reconstruction sous contrôle exclusif de l’État, loin des rivalités factionnelles.
Paula Yacoubian, voix indépendante et figure de la contestation, a apporté une note d’optimisme prudent. « Nawaf Salam n’est pas de la bande qui a pillé le pays », a-t-elle lancé, voyant en lui une « lueur d’espoir ». Mais elle a averti : « Tout retard, toute compromission avec la mafia au pouvoir, et c’est la fin. » Sitrida Geagea, des Forces Libanaises, a conditionné son soutien à des résultats tangibles : désarmement des milices – un message clair à Hezbollah –, justice pour les victimes de l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, et restitution des fonds des déposants. « Nous avons le courage de vous soutenir, mais aussi de vous tenir responsables », a-t-elle prévenu, le regard fixé sur Salam.
Michel Moawad, héritier d’une lignée marquée par l’assassinat de son père René, a tendu une main inattendue à Hezbollah. « Nous voulons une vraie discussion pour tourner la page », a-t-il dit, avant de tacler : « Vos slogans de dissuasion nous ont menés au gouffre. Retrouvons-nous aux urnes en 2026, pas dans les tranchées. » Elias Bou Saab, vice-président du Parlement, a plaidé pour un dialogue national « sans vainqueurs ni vaincus », tout en demandant des précisions sur la reconstruction et les violations israéliennes persistantes.
Gebran Bassil, le grain de sable
Le ton est monté avec Gebran Bassil, chef du Courant patriotique libre (CPL), qui a jeté un pavé dans la mare en retirant sa confiance. « Nous vous avons porté au pouvoir, mais vous ne la méritez pas », a-t-il asséné à Salam, l’accusant d’avoir trahi l’équité dans la formation du gouvernement. Pour Bassil, le cabinet marginalise les chrétiens, notamment son parti, au profit des Forces Libanaises et des Kataëb, dans une répétition de l’exclusion post-2005. « Vous, le grand juge, avez failli à la justice », a-t-il cinglé, dénonçant un texte vague sur le désarmement et les réformes financières.
Bassil a promis une opposition « positive et intelligente », loin du « populisme stérile ». « Nous voulons votre succès pour le bien du Liban », a-t-il concédé, avant de détailler ses griefs : un manque de clarté sur la stratégie de défense, une tiédeur sur le rapatriement des réfugiés syriens – « Ils n’ont plus de raison de rester depuis la chute d’Assad » –, et une absence de plan concret pour récupérer les milliards détournés des déposants. « Sans cela, c’est une couverture pour les voleurs », a-t-il averti.
D’autres voix ont ponctué la matinée. Fouad Makhzoumi, indépendant, a salué les intentions mais regretté l’absence de détails sur la restructuration bancaire et les relations avec le Golfe. Michel Daher a réclamé la levée rétroactive du secret bancaire pour traquer les fonds volés, tandis que Jamil Sayyed, avec une ironie mordante, a raillé les promesses de réforme répétées depuis le Taëf : « Dieu vous aide, vous en aurez besoin. »
Les défis d’un pari audacieux
Derrière les mots de Salam et les éclats des députés, les défis sont colossaux. Le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, négocié par Nabih Berri avec l’envoyé américain Amos Hochstein, est déjà fragilisé par des survols israéliens quotidiens et des incursions terrestres. La reconstruction, avec un coût estimé à des milliards, repose sur une aide internationale incertaine, souvent conditionnée au désarmement de Hezbollah – un sujet que le gouvernement aborde en termes flous pour ménager les équilibres internes.
La crise bancaire, elle, reste une plaie béante. Depuis 2019, les Libanais ont vu leurs économies s’évaporer, et les 76 milliards de dollars de pertes estimées par des audits comme celui de Alvarez & Marsal pointent un système gangrené par la corruption. Salam promet une solution, mais sans préciser comment il contournera les résistances des élites financières et politiques. Ajoutez à cela la question des 1,5 million de réfugiés syriens, dont le retour devient une urgence avec la fin du régime Assad, et le tableau est complet : le « salut » est un mot lourd à porter.
La séance, suspendue à 15h, reprendra à 18h et devrait se poursuivre ce soir, promettant d’autres échanges musclés. Nawaf Salam, fort d’un soutien international prudent et d’une réputation intacte, joue sa crédibilité dans ce baptême du feu. Mais dans un Liban où les espoirs ont été mille fois trahis, le chemin vers la réforme ressemble à une traversée du désert. Comme l’a dit Paula Yacoubian : « C’est peut-être notre dernière chance. » La nuit s’annonce longue sous les lustres du Parlement.



