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Pillage au Sud-Liban : le miroir de Gaza

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Les révélations publiées par un grand quotidien israélien sur des vols commis par des soldats dans des maisons et des commerces du sud du Liban décrivent bien davantage qu’une série d’écarts individuels. Elles montrent, à travers des témoignages de combattants et de commandants présents sur le terrain, une pratique devenue familière dans des localités vidées par la guerre, en partie interdites au retour de leurs habitants et soumises à une présence militaire prolongée. Le pillage au Sud-Liban apparaît ainsi comme un symptôme plus large : celui d’une armée qui ne se contente plus de contrôler un espace, mais s’autorise à en utiliser les biens, les maisons et parfois même les signes les plus intimes de la vie civile.

Les objets mentionnés ont une portée immédiate. Motos, téléviseurs, tableaux, canapés, tapis, outils ou marchandises de boutiques ne relèvent ni d’une saisie militaire contestable, ni d’un prélèvement pouvant être présenté comme nécessaire à une opération. Ils appartiennent à l’univers ordinaire des familles, des commerces de village et de la vie quotidienne. Leur appropriation donne donc au dossier une force particulière. Elle retire toute ambiguïté à la scène décrite. Ce qui est visé n’est pas une infrastructure de combat, mais un patrimoine civil.

Le point le plus lourd tient au caractère routinier du phénomène. Selon les témoignages relayés, des soldats quitteraient le Liban avec des biens chargés dans leurs véhicules sans chercher à les dissimuler. L’un d’eux décrit un usage installé, au point que chacun prendrait ce qu’il trouve et le poserait immédiatement dans sa voiture ou à côté, sous les yeux des autres. Lorsqu’un vol se fait à découvert, dans une atmosphère de banalité, le problème dépasse la faute personnelle. Il touche au climat de tolérance qui règne dans l’unité, au niveau de contrôle du commandement et à la hiérarchie réelle des interdits.

Le pillage comme marqueur d’occupation

Le pillage au Sud-Liban ne peut pas être détaché du contexte territorial dans lequel il s’inscrit. Depuis la mi-avril, des agences de presse ont documenté l’existence d’une ligne de déploiement israélienne à l’intérieur du territoire libanais, la poursuite des démolitions dans plusieurs localités du sud et l’interdiction de retour opposée à de nombreux habitants. Des villages ont été détruits à des degrés divers, parfois de façon si importante que des observateurs et des habitants disent craindre de rentrer sans retrouver de maison habitable. Dans ce contexte, le vol de biens privés n’apparaît plus comme un incident annexe. Il devient l’une des formes visibles d’une emprise exercée sur un espace vidé de ses propriétaires légitimes.

Le droit de la guerre ne laisse pourtant guère de marge sur ce point. Le pillage est interdit. Cette règle vise précisément les situations dans lesquelles une armée pourrait être tentée de considérer qu’une maison désertée, un commerce fermé ou un village frappé deviennent des lieux disponibles. Le fait qu’un propriétaire ait fui les bombardements, qu’il soit empêché de revenir ou que sa localité se trouve sous contrôle militaire ne supprime en rien ses droits sur ses biens. Une télévision, un tapis, un tableau ou un canapé restent des biens civils. Leur valeur juridique ne disparaît pas avec l’absence forcée de leurs propriétaires.

C’est aussi pour cette raison que le pillage choque davantage encore lorsqu’il touche des objets domestiques. Un bien militaire peut toujours être discuté, interprété, requalifié. Un salon, une cuisine, une réserve de marchandises ou un commerce de village parlent autrement. Ils disent la suspension brutale d’une vie civile. Ils rappellent que le retour des habitants, déjà compromis par la destruction, risque aussi d’être marqué par le vide laissé dans les pièces encore debout. La perte ne se mesure alors plus seulement en murs abattus, mais en traces effacées de la vie ordinaire.

Une image d’armée morale mise à l’épreuve

Cette affaire prend un relief particulier parce qu’Israël continue de promouvoir l’image d’une armée régie par une doctrine morale exigeante. L’institution met en avant la protection de la dignité humaine et de la propriété des civils non impliqués. Cette présentation publique constitue un élément central de son récit stratégique. Elle permet de soutenir que, malgré la violence des opérations, un cadre éthique strict continuerait de distinguer l’armée israélienne de ses ennemis.

Les faits rapportés depuis le sud du Liban contredisent directement cette construction. Une armée peut toujours plaider la nécessité opérationnelle pour justifier un raid, une fouille, une destruction ciblée ou une présence dans une maison. Elle ne peut pas invoquer cette nécessité pour des meubles, des tapis, des appareils électroniques ou des objets décoratifs emportés à la sortie d’une zone de combat. À partir du moment où de tels biens entrent dans le récit de guerre, le discours moral officiel se fissure. La contradiction devient visible, concrète et immédiatement compréhensible.

Cette fissure ne tient pas seulement au contenu des révélations, mais à leur provenance. Lorsqu’un grand journal israélien publie des témoignages de soldats et de commandants sur des vols commis au Liban, il devient plus difficile de réduire l’affaire à une exagération hostile venue de l’extérieur. Le débat se déplace alors au cœur même de la société israélienne. Il ne porte plus seulement sur la légalité d’une opération, mais sur la manière dont une partie de l’armée habite le terrain et traite l’univers matériel des civils qui en ont été chassés.

De Gaza au Liban, une continuité troublante

Le sud du Liban ne constitue pas un cas isolé. Pendant la guerre de Gaza, plusieurs dossiers avaient déjà mis en lumière des scènes de pillage, de détournement d’objets civils et de mise en scène de la domination dans des maisons palestiniennes. Des reportages et des enquêtes avaient montré que les comportements reprochés aux soldats ne relevaient pas seulement de la destruction de guerre, mais aussi d’une appropriation des lieux, des effets personnels et du monde domestique des familles absentes.

La même presse israélienne avait déjà rapporté qu’en dépit de nombreuses vidéos et de multiples allégations, la réponse judiciaire à Gaza était restée très limitée. Le traitement de ces affaires avait alimenté l’idée d’une impunité diffuse, dans laquelle les actes les plus gênants pour l’image extérieure d’Israël peuvent susciter une réaction rapide, tandis que les pratiques plus dispersées, plus ordinaires et moins spectaculaires demeurent largement sans suite visible. Le parallèle avec le sud du Liban s’impose donc presque de lui-même. Les témoignages venus du front libanais donnent à voir non pas une rupture, mais une prolongation.

Cette continuité apparaît aussi dans la nature des scènes qui ont circulé. Une agence de presse internationale a vérifié plusieurs publications montrant, à Gaza, des soldats israéliens posant avec de la lingerie féminine et des mannequins trouvés dans des maisons palestiniennes. Les images montraient des soldats plaisantant avec des sous-vêtements, les exhibant devant la caméra ou transformant des objets féminins en accessoires de dérision. Ce type de scène ne relevait d’aucune nécessité militaire. Il disait autre chose : une prise de possession symbolique de l’espace intime de l’autre.

Le passage de Gaza au sud du Liban est frappant à cet égard. Dans les deux cas, la guerre déborde la stricte logique du front pour entrer dans la chambre, le salon, la cuisine et les effets personnels. Les habits de femmes ne sont plus seulement des vêtements. Ils deviennent des trophées de mise en scène. La maison n’est plus seulement un lieu fouillé. Elle devient un décor provisoire pour la représentation de la puissance armée. Cette mécanique symbolique compte autant que le vol lui-même, car elle révèle la manière dont le civil absent est perçu : non comme un sujet de droit temporairement empêché, mais comme le propriétaire effacé d’un monde désormais disponible.

Les cuisines, les serres et les gestes ordinaires de l’appropriation

Les images diffusées ces derniers jours depuis le sud du Liban ont encore renforcé cette impression. Des séquences virales ont montré des soldats israéliens dans des cuisines libanaises, au milieu d’ustensiles, de réserves alimentaires ou de plans de travail utilisés comme s’ils relevaient déjà de leur univers. D’autres images les montrent cueillant des fruits ou des légumes dans des serres et des jardins du Sud. Ces scènes ont parfois été présentées comme anecdotiques ou folkloriques. Elles ne le sont pas.

Leur force tient précisément à leur banalité. Un repas préparé dans la cuisine d’une famille déplacée, des légumes cueillis dans une serre abandonnée, des objets manipulés dans une maison dont les propriétaires sont absents ne relèvent pas d’une simple parenthèse de guerre. Ils montrent une familiarité croissante avec l’espace privé d’autrui. Ils donnent à voir une présence armée qui ne se contente pas d’entrer, mais qui s’installe, utilise, transforme et consomme. L’occupation du lieu devient alors aussi une occupation des gestes.

Dans ce type de scène, la violence ne tient pas au fracas d’une explosion ou au choc d’une démolition. Elle tient à la disparition de la frontière morale qui séparait encore l’armée du foyer civil. Dès lors qu’un soldat agit dans une maison étrangère comme s’il s’agissait d’un espace transitoirement disponible, l’idée d’une simple opération militaire se brouille. C’est une autre relation au territoire qui apparaît, plus proche d’une logique de conquête que d’un strict passage de guerre.

Le chiot emporté, ou la logique du prélèvement

Une vidéo remise en circulation ces derniers jours a encore nourri cette perception. Tournée en 2024 puis relancée massivement sur les réseaux, elle montre un soldat israélien emportant un chiot tandis qu’une chienne le poursuit. La scène, très commentée, a été reprise comme une illustration supplémentaire de la manière dont le territoire occupé est traité comme un espace de prélèvement, où l’on peut prendre non seulement des objets, mais aussi des fragments de vie animale attachés à la maison, à la cour ou au village.

Le détail du chiot pourrait sembler mineur face aux morts, aux ruines et aux destructions massives. Il ne l’est pas. Il frappe parce qu’il condense en quelques secondes la logique décrite ailleurs à une plus grande échelle. On prend ce qui est là. On se sert. On agit dans un monde que l’absence forcée des habitants aurait rendu disponible. Que la scène concerne un canapé, un tapis, un téléviseur, des légumes, un vêtement ou un chiot, le ressort psychologique reste le même. Le territoire contrôlé cesse d’être seulement surveillé. Il devient un lieu dans lequel certains soldats se sentent autorisés à prélever.

Debel et la bataille de la réparation

L’affaire de la statue du Christ détruite à Debel a donné à cette contradiction une portée internationale. Une agence de presse a vérifié l’image d’un soldat israélien frappant avec une hache une statue du Christ dans ce village chrétien du sud du Liban. Le choc a été immédiat. Des responsables israéliens, des représentants américains et des autorités religieuses ont dénoncé l’acte. L’armée israélienne a annoncé des sanctions contre deux soldats et affirmé travailler au remplacement de la statue.

Cet épisode a permis à Israël de montrer qu’il restait capable de réagir rapidement lorsqu’un acte de terrain devenait un scandale d’image. Mais le déroulement de la réparation a, lui aussi, révélé une bataille de récit.

Une restauration finalement portée par l’Italie

Si l’armée israélienne a fait savoir qu’elle contribuerait au remplacement, la remise en place visible du nouveau crucifix a finalement été assurée par le contingent italien de la FINUL, qui a fourni une statue plus proche de l’original avec la communauté locale. Une autre statue apportée par l’armée israélienne, plus petite et d’un modèle différent, n’a pas occupé la place centrale dans les images de la restauration.

Cette nuance importe parce qu’elle montre comment la communication de crise cherche à récupérer le geste de réparation. Détruire un symbole chrétien dans un village chrétien expose Israël à une onde de choc diplomatique et religieuse immédiate. Réparer vite permet de contenir le dommage. Mais l’enjeu n’est pas seulement de remplacer un objet cultuel. Il est de rétablir un récit. Or ce récit reste affaibli lorsqu’au même moment émergent des témoignages de pillage, des images de maisons investies, des scènes de soldats dans des cuisines civiles et des récits de destruction de villages entiers.

Des villages détruits et des retours impossibles

Les révélations sur les vols prennent encore plus de poids lorsqu’elles sont mises en regard de l’état matériel du sud du Liban. Des reportages publiés ces derniers jours ont montré des localités ravagées, des quartiers nivelés et des habitants revenus constater que leurs maisons étaient détruites ou inhabitables. Dans certains villages, l’ampleur des démolitions a suscité la crainte de voir le retour transformé en simple passage au milieu des ruines. Le problème n’est donc pas seulement celui des biens emportés. Il est celui d’un tissu civil démantelé.

L’appropriation d’objets privés dans un tel contexte produit un effet supplémentaire. Elle prolonge la destruction. Quand les murs tiennent encore, il manque le reste. Les tapis ont disparu, les meubles aussi, parfois les appareils ménagers, les outils ou les marchandises. La guerre ne laisse pas seulement des gravats. Elle laisse des intérieurs vidés. Cela pèse directement sur la possibilité de revenir, de dormir sur place, de rouvrir une boutique ou de reprendre une vie minimale dans un village déjà éprouvé.

Le test décisif ne se jouera donc pas dans les seuls communiqués militaires ni dans les gestes symboliques destinés à calmer un scandale. Il se jouera dans ce que retrouveront les habitants lorsqu’ils pourront franchir à nouveau le seuil de leur maison, dans ce que montreront d’éventuelles enquêtes sur les vols décrits par les soldats eux-mêmes, et dans la capacité à établir si ces actes relevaient d’une suite de dérives individuelles ou d’une ambiance de guerre désormais assez installée pour transformer le pillage au Sud-Liban en scène presque ordinaire.

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