Depuis sa naissance, le Liban avance avec courage mais sans fondations véritables. Les communautés qui le composent ont appris à vivre côte à côte, parfois avec harmonie, souvent avec inquiétude, toujours avec cette impression de tenir ensemble un pays dont la base n’a jamais été clairement définie. Pendant un siècle, l’État a fonctionné comme un compromis permanent, un équilibre fragile entre des visions religieuses, communautaires et politiques qui n’ont jamais été réunies autour d’un même cadre supérieur. La Constitution, censée incarner ce cadre, n’a fait que refléter l’absence de consensus plutôt que de le résoudre.
L’histoire européenne montre pourtant qu’un tournant est possible. En 1648, après trois décennies de guerres religieuses dévastatrices entre catholiques et protestants, les États européens ont négocié les Accords de Westphalie. Ce moment a inauguré une nouvelle ère en établissant une distinction claire entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, permettant pour la première fois à des chrétiens de confessions différentes de vivre dans un même espace politique sans craindre pour leur existence. L’Europe moderne commence là, sur cette idée simple mais révolutionnaire : la paix durable exige un espace juridique commun, situé au-dessus des appartenances religieuses.
Le Liban aurait dû connaître un moment de cette nature. Avant même de rédiger sa Constitution, il aurait fallu élaborer un pacte de coexistence clair entre islam et christianisme : un Westphalie islamo-chrétien. Un traité fondateur aurait posé les bases de la vie commune, défini le rapport des individus et des communautés à l’État, clarifié la place de la religion dans l’espace public et garanti la neutralité souveraine de l’autorité politique. Ce socle n’a jamais existé. Le pays est né avant son cadre, l’édifice a été bâti sans fondations, et c’est l’une des raisons majeures de son instabilité.
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Faute de ce pacte fondateur, la Constitution libanaise a été malmenée, détournée, prise en otage par les communautés qui y ont vu davantage un instrument de survie qu’un espace commun. Les musulmans ont continué de s’interroger sur la place du Liban dans la Oumma ; les chrétiens ont vu dans l’État un refuge plutôt qu’un projet inclusif ; tous ont interprété la légitimité institutionnelle à travers leur propre mémoire théologique. L’État, au lieu de s’élever au-dessus des communautés, a été placé en dessous d’elles. Ce n’est plus une autorité, mais un terrain de compétition où chaque acteur cherche à sécuriser son espace.
Dans ces conditions, comment bâtir un intérêt général ? Comment envisager une souveraineté stable si chacun comprend l’État à travers sa propre mémoire religieuse ? Comment construire une nation si l’idée même de “nous” politique n’a jamais été formulée ? Le Liban est aujourd’hui une maison solide par la volonté de ses habitants, mais fragile parce qu’elle n’a jamais eu de fondations.
Un Westphalie islamo-chrétien n’est pas un luxe intellectuel : il est la condition même de l’existence future de l’État libanais. Ce traité devrait définir un espace juridique commun, supérieur à toutes les législations religieuses, garantissant les droits de chacun sans interférer dans la vie interne des communautés. Il devrait clarifier le rapport entre l’individu, sa communauté et l’État, afin que l’autorité publique devienne la référence ultime dans les affaires civiques. Il devrait aussi établir la neutralité du Liban, non comme une fuite, mais comme une mission historique : celle d’être un pont entre deux civilisations religieuses.
Pour que cet accord soit crédible, l’islam doit accepter que le Liban constitue une exception légitime dans l’ordre politico-religieux de la Oumma : un territoire où musulmans et chrétiens partagent une souveraineté commune. Le christianisme libanais, lui, doit reconnaître que l’État n’est pas le prolongement naturel d’une communauté, mais l’espace politique dans lequel toutes les communautés confient une part de leur destin.
Fondations proposées du traité
- Affirmation de la neutralité du Liban comme État-pont entre l’islam et le christianisme.
- Primauté du droit civil commun sur les appartenances confessionnelles.
- Garantie constitutionnelle de l’égalité politique entre toutes les confessions.
- Séparation fonctionnelle entre autorités religieuses et autorités publiques.
- Reconnaissance de l’État comme arbitre neutre et légitime.
- Établissement d’un statut particulier du Liban dans son rapport à la Oumma et à la chrétienté.
- Création d’un conseil interreligieux à rôle consultatif.
- Mise en place de mécanismes empêchant tout acteur de s’arroger un pouvoir supérieur à celui de l’État.
- Inscription de ces principes dans un cadre de droit international public.
- Garantie internationale de l’accord afin d’en assurer la pérennité.
Dans ce contexte, la venue du pape Léon XIV au Liban peut constituer un moment décisif. Au-delà du symbole, ce déplacement pourrait devenir le point de départ d’un processus historique : l’amorce d’un traité westphalien islamo-chrétien capable de donner au Liban le fondement stable qui lui manque depuis sa fondation. S’il réussit, ce traité pourrait inspirer d’autres pays confrontés aux mêmes tensions religieuses et politiques.
Le Liban, souvent présenté comme un “message”, pourrait devenir plus qu’un symbole : un laboratoire vivant d’un droit international public inédit, capable de servir de modèle dans un monde où la coexistence religieuse est devenue l’un des défis majeurs du XXIᵉ siècle. Le moment est venu de transformer le discours en fondation, la fragilité en projet, et l’histoire en acte fondateur.
Plan de travail proposé
- Évaluation des limites structurelles de la Constitution.
- Identification et adaptation des principes westphaliens au contexte libanais.
- Définition détaillée de l’espace juridique commun de droit international public.
- Formation d’un comité stratégique chargé du pilotage.
- Création de six cellules d’expertise : juridique, religieuse, politique, sociologique, diplomatique et historique.
- Rédaction progressive des accords.
- Validation conjointe par les autorités religieuses et politiques.
- Présentation internationale et adoption progressive du traité.
Compétences requises
- Juristes spécialisés en droit constitutionnel
- Experts en droit international public
- Théologiens musulmans et chrétiens
- Historiens du Moyen-Orient et des religions
- Sociologues et anthropologues
- Spécialistes en gouvernance publique
- Diplomates et négociateurs internationaux
- Politologues
- Experts en communication stratégique
- Médiateurs interreligieux et interculturels
- Organisation de la Conférence de Westphalie islamo-chrétienne
- Comité de pilotage stratégique de douze membres
- Six cellules spécialisées travaillant en parallèle
- Sessions publiques et sessions fermées de négociation
- Rédaction et adoption d’un texte fondateur
- Mécanisme annuel de suivi et d’évaluation
Schéma de l’organisation

Au fond, ce projet ne cherche pas à réinventer le Liban, mais à lui offrir enfin ce qui lui a manqué depuis sa naissance : un socle commun qui protège chacun et nous rassemble tous. Un Westphalie islamo-chrétien n’est pas seulement une construction juridique ou diplomatique ; c’est un acte de maturité collective, un moment où deux grandes traditions spirituelles acceptent de confier à un même État la mission d’assurer la justice, la liberté et la paix.
Le Liban ne manque ni de courage, ni d’intelligence, ni de bonne volonté. Il manque d’un cadre qui permette à ces forces de s’additionner au lieu de s’annuler. Si ce traité voit le jour, il donnera à chaque citoyen la certitude d’appartenir à un pays qui ne dépend plus de la peur, de l’équilibre précaire ou des arrangements temporaires, mais d’un pacte clair, stable, assumé.
C’est peut-être cela, au fond, le véritable destin du Liban : montrer qu’il est possible d’habiter un même territoire sans renoncer à son identité, mais en renonçant à la domination ; montrer qu’entre l’islam et le christianisme, il existe un autre chemin que la méfiance ou la séparation ; montrer que la paix n’est jamais un héritage, mais toujours une décision.
Si le Liban ose franchir ce seuil, il ne sera plus un pays qui survit malgré ses fragilités, mais une nation qui se construit grâce à elles. C’est ce passage-là, plus qu’un texte ou une conférence, qui peut ouvrir l’histoire que ce pays mérite enfin d’écrire.



