Il existe des idées qui traversent les disciplines sans perdre leur puissance. Certaines naissent sur un échiquier en bois et finissent, des décennies plus tard, dans les salles de situation de chefs militaires. L’histoire de la prophylaxie, telle qu’Aron Nimzovitch l’avait pensée, appartient à cette catégorie rare.
Nimzovitch n’était pas seulement un génie des échecs ; il était un observateur méticuleux de la psychologie du conflit. Dans Mon Système, il expliquait que le véritable joueur n’est pas celui qui réagit vite, mais celui qui empêche l’autre de jouer. La prophylaxie, dans son sens le plus pur, consiste à étouffer les intentions adverses avant même qu’elles ne prennent forme. C’est une stratégie de l’ombre, discrète, presque invisible, mais redoutablement efficace.
En lisant ce principe aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de voir son reflet dans les dynamiques contemporaines du Moyen-Orient. Depuis des années, Israël applique une logique qui ressemble, par certains aspects, à cette manière de “jouer le jeu avant qu’il ne commence”. Chaque infrastructure militaire naissante, chaque site susceptible d’héberger des armes ou des entraînements reliés au Hezbollah au Liban, devient une cible potentielle. L’objectif n’est pas de remporter une bataille immédiate, mais de réduire le champ d’action de l’adversaire. Empêcher, plutôt que guérir. Anticiper, plutôt que subir.
Cette logique se retrouve aussi, sous une autre forme, dans les opérations visant à freiner les avancées nucléaires de l’Iran. Qu’elles soient menées par Israël ou, indirectement, par les États-Unis, les frappes ciblées contre des installations sensibles obéissent à la même philosophie : ne jamais laisser un point stratégique évoluer au point de devenir une menace irréversible. On contrôle les “cases clés” de l’échiquier avant que l’autre ne puisse y poser sa pièce maîtresse.
Ce parallèle peut surprendre. Après tout, quoi de plus éloigné qu’un cavalier en bois et un drone militaire ? Pourtant, le fil rouge est là : le contrôle du possible. Nimzovitch voyait le jeu comme un enchaînement de potentialités. Les stratèges modernes, qu’ils le sachent ou non, raisonnent de la même manière : le danger n’est pas seulement ce qui existe, mais ce qui pourrait exister.
Aucune comparaison n’est jamais parfaite. Les enjeux, les vies humaines, les territoires, ne se résument pas à des carrés noirs et blancs. Mais les idées voyagent, se transforment, et parfois, sans qu’on y prenne garde, elles tissent des ponts entre des univers qui semblaient n’avoir rien en commun.
Et peut‑être est‑ce là la leçon la plus troublante : les conflits d’aujourd’hui se gagnent souvent avant même d’éclater. Sur un échiquier ou sur une carte du Proche‑Orient, l’art de deviner le mouvement adverse avant qu’il ne se concrétise reste, plus que jamais, une arme silencieuse mais décisive.



