Le 5 février 2026, une rencontre entre le sénateur républicain américain Lindsey Graham et le commandant en chef des Forces armées libanaises, le général Rodolphe Haykal, a tourné court à Washington. Au cœur de l’échange : la qualification du Hezbollah comme organisation terroriste. Le général Haykal a refusé de l’endosser dans le contexte libanais, provoquant l’interruption immédiate de la discussion par le sénateur Graham. Cet incident, survenu lors de la visite officielle du général Haykal aux États-Unis, illustre les frictions persistantes entre Washington et Beyrouth sur le rôle du Hezbollah, dans un contexte marqué par les violations répétées du cessez-le-feu avec Israël et les efforts laborieux de désarmement au Liban.
Le sénateur Graham, connu pour ses positions fermes en faveur d’Israël et son hostilité envers les groupes soutenus par l’Iran, a rapidement publié un message sur les réseaux sociaux pour relater l’échange. « J’ai eu une réunion très brève avec le chef de la Défense libanais, le général Rodolphe Haykal. Je lui ai demandé à brûle-pourpoint s’il considérait le Hezbollah comme une organisation terroriste. Il a répondu : ‘Non, pas dans le contexte du Liban.’ Sur ces mots, j’ai mis fin à la réunion », a-t-il écrit. Il a ajouté que le Hezbollah portait du « sang américain sur les mains », en référence notamment à l’attentat contre les Marines américains à Beyrouth en 1983, et qu’il était désigné comme organisation terroriste étrangère par les administrations républicaines et démocrates depuis 1997.
Du point de vue libanais, cette interruption abrupte est perçue comme une manifestation de la pression américaine sur les autorités de Beyrouth, qui cherchent à équilibrer les exigences internationales avec les réalités internes du pays. Le général Haykal, nommé commandant des Forces armées libanaises le 13 mars 2025 après l’élection de Joseph Aoun à la présidence, effectuait cette visite pour discuter du soutien militaire américain et des progrès dans le plan de désarmement du Hezbollah, conformément à la résolution 1701 des Nations unies. Mais l’échange met en lumière les divergences profondes sur la perception du Hezbollah, vu au Liban non seulement comme un parti politique influent, mais aussi comme une force de résistance face aux incursions israéliennes récurrentes.
Les antécédents de la visite
La visite du général Haykal aux États-Unis, initialement prévue en novembre 2025, avait été annulée une première fois en raison de critiques similaires de la part de sénateurs républicains, dont Lindsey Graham lui-même. À l’époque, Graham avait qualifié les efforts du Liban pour désarmer le Hezbollah de « faibles et presque inexistants », et reproché à l’armée libanaise de désigner Israël comme « l’ennemi » dans un communiqué officiel condamnant des violations de souveraineté. Le report de la visite avait été perçu à Beyrouth comme un signal de frustration américaine face au rythme lent du déploiement des Forces armées libanaises (FAL) au sud du Litani, zone clé du cessez-le-feu signé en novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah.
Cette fois, la rencontre s’est tenue au quartier général du Centcom à Tampa, en Floride, où le général Haykal a discuté avec des hauts responsables militaires américains, dont le général Dan Caine, chef d’état-major des armées. Selon un porte-parole du Pentagone, les échanges ont porté sur le renforcement du soutien américain aux FAL et les progrès dans la mise en œuvre du plan de désarmement. Mais l’intervention de Graham, en tant que membre influent du Comité des forces armées du Sénat, a jeté une ombre sur ces discussions. Du côté libanais, des sources proches du ministère de la Défense ont indiqué que le général Haykal a maintenu une position nuancée, soulignant que le Hezbollah fait partie intégrante du tissu politique libanais, avec des députés au Parlement et une base électorale solide dans les communautés chiites.
La position libanaise sur le Hezbollah
Au Liban, le Hezbollah n’est pas unanimement considéré comme une organisation terroriste, contrairement à la désignation américaine. Pour de nombreux Libanais, particulièrement dans les régions du sud et de la Békaa, il représente une force de dissuasion contre les agressions israéliennes. Le président Joseph Aoun, dans une déclaration du 8 janvier 2026, a réaffirmé que le désarmement des groupes non étatiques, y compris le Hezbollah, devait se faire par le dialogue pour éviter une exacerbation des divisions sectaires. « Utiliser la force pourrait aggraver les clivages et mener à des instabilités internes », a-t-il déclaré lors d’une réunion avec des représentants de l’ONU.
Le plan de désarmement, présenté par les FAL au gouvernement libanais en septembre 2025, est divisé en quatre phases géographiques : au sud du Litani, entre le Litani et l’Awali, à Beyrouth et ses banlieues, et dans la Békaa. La première phase, achevée en janvier 2026, a permis l’établissement d’un monopole étatique sur les armes dans le sud, avec le déploiement de 10 000 soldats et la création de 200 postes de contrôle. Selon un communiqué des FAL du 8 janvier 2026, cette étape a été réalisée « de manière effective et tangible », sans mention explicite du Hezbollah, mais avec la coopération implicite du groupe, qui n’a pas opposé de résistance significative.
Cependant, des officiels libanais, comme le ministre de l’Information Paul Morcos, ont conditionné les phases suivantes à des concessions israéliennes, telles que le retrait des forces israéliennes des cinq points occupés au sud du Liban et la cessation des survols aériens. « Les progrès au-delà de la phase une dépendent des mesures israéliennes », a déclaré Morcos en septembre 2025. Cette position reflète le consensus au Liban : le Hezbollah n’est pas vu comme une menace interne, mais comme une réponse à l’occupation et aux violations israéliennes, qui ont dépassé les 11 000 depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, selon des rapports de l’ONU.
Les violations israéliennes récentes
Les tensions ont culminé ces dernières semaines avec une intensification des frappes israéliennes au Liban. En janvier 2026, Israël a mené plus de 50 raids aériens, le plus haut niveau depuis le cessez-le-feu, selon un rapport du Norwegian Refugee Council publié le 5 février 2026. Ces attaques ont visé des tunnels et des dépôts d’armes présumés du Hezbollah, tuant sept personnes, dont au moins cinq membres du groupe, et blessant 18 autres entre le 26 janvier et le 1er février, d’après des analyses de l’Institut de recherche Alma basé en Israël.
Le 2 février 2026, des frappes sur les villages de Kfar Tebnit et Ain Qana ont tué une personne et blessé trois autres, dont un adolescent de 16 ans, selon le ministère libanais de la Santé. Plus alarmant, des avions israéliens ont pulvérisé une substance chimique inconnue sur des terres agricoles au sud du Liban les 4 et 5 février 2026, qualifiée de « crime environnemental » par le président Aoun. « Cette substance, pulvérisée à des concentrations dangereusement élevées, menace la sécurité alimentaire et environnementale », a déclaré le ministère des Affaires étrangères libanais, qui prévoit de porter plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU. Les Casques bleus de la Finul ont été avertis par Israël de ces opérations et invités à se mettre à l’abri.
Ces incidents ont déplacé plus de 64 000 Libanais, selon des chiffres de l’ONU d’octobre 2025, et détruit des infrastructures critiques, empêchant le retour des civils. Le coordinateur spécial de l’ONU pour le Liban, Jeanine Hennis-Plasschaert, a qualifié les progrès des FAL au sud du Litani d' »indéniables » en janvier 2026, mais a appelé à une accélération du désarmement pour éviter une escalade. Du point de vue libanais, ces violations israéliennes justifient la prudence vis-à-vis du désarmement unilatéral du Hezbollah, perçu comme une barrière contre de telles incursions.
Les implications pour les relations libano-américaines
La déclaration de Graham, affirmant que les FAL ne sont pas un « partenaire fiable » tant que persiste cette attitude, risque de compliquer l’aide militaire américaine au Liban. Les États-Unis sont le principal donateur des FAL, avec un soutien stratégique visant à les positionner comme contrepoids au Hezbollah. En février 2026, le général Haykal a rencontré des officiels du Pentagone pour renforcer ce partenariat, mais les critiques de Graham pourraient influencer les allocations budgétaires futures.
À Beyrouth, des sources gouvernementales ont réagi en soulignant l’engagement du Liban envers la résolution 1701, qui exige le désarmement des milices au sud du Litani et le retrait israélien. « Le Liban respecte ses obligations internationales, mais attend la réciprocité d’Israël », a déclaré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères le 6 février 2026. Le Hezbollah, par la voix de son secrétaire général Naim Qassem, a réaffirmé en juillet 2025 qu’il ne désarmerait pas tant qu’Israël occuperait des territoires libanais et poursuivrait ses agressions.
Les dynamiques régionales et les pressions internationales
La position américaine s’inscrit dans un contexte régional plus large, marqué par les troubles en Iran qui limitent son soutien financier au Hezbollah, et les efforts de l’administration Trump pour isoler les groupes pro-iraniens. Graham a évoqué la nécessité d’une « campagne militaire » si le désarmement pacifique échouait, lors d’une visite en Israël en août 2025. Au Liban, une telle perspective est vue comme une menace à la stabilité, risquant d’exacerber les tensions sectaires.
L’ONU, via son Haut-Commissariat aux droits de l’homme, a rapporté en octobre 2025 que les frappes israéliennes ont tué plus de 330 personnes au Liban depuis novembre 2024, dont 127 civils. « Les attaques continues minent le cessez-le-feu et empêchent la reconstruction », a déclaré un porte-parole de l’OHCHR. Le gouvernement libanais, sous la direction du Premier ministre Nawaf Salam depuis février 2025, navigue entre ces pressions : il doit composer avec l’influence confessionnelle du Hezbollah dans les coalitions politiques, tout en cherchant un soutien arabe et européen pour la reconstruction.
Les efforts de désarmement en cours
Les FAL ont recruté 4 500 nouveaux soldats en mars 2025 pour renforcer leur présence au sud, selon un rapport du Arab Weekly. Le commandant Haykal, ancien chef des opérations et commandant du secteur sud du Litani, supervise ce déploiement. En janvier 2026, l’armée a déclaré avoir complété la première phase du plan, couvrant la zone entre la frontière israélienne et le Litani, avec la fermeture de dizaines de tunnels du Hezbollah et la saisie d’armes. Des sources sécuritaires libanaises ont indiqué que ces opérations se font sans confrontation directe, grâce à un consensus politique évitant l’usage de la force.
Pourtant, des analystes libanais, comme ceux du Carnegie Endowment, soulignent que l’armée reste piégée entre le Hezbollah et les dollars étrangers. « Les FAL sont une institution sur support vital, incapable de désarmer le Hezbollah par la force sans risquer un effondrement étatique », notait un rapport de décembre 2025. Le sondage Gallup de décembre 2025 révèle que 79 % des Libanais estiment que seules les FAL devraient détenir des armes, mais ce consensus ne s’étend pas à la communauté chiite, base du Hezbollah.
Les violations du cessez-le-feu et leurs impacts immédiats
Les frappes israéliennes du 1er février 2026 ont visé des cibles du Hezbollah dans la Békaa et au sud, tuant un cadre senior de la défense aérienne du groupe à Harouf. L’armée israélienne a annoncé avoir détruit plusieurs tunnels servant de dépôts d’armes. En réponse, le ministère libanais de la Santé a rapporté une personne tuée et 13 blessées. Ces opérations, combinées à la pulvérisation de produits chimiques sur des villages frontaliers les 4 et 5 février, ont provoqué des protestations à Beyrouth, où des partisans du Hezbollah ont manifesté contre les « actions environnementales hostiles » d’Israël.
Le président Aoun a condamné ces actes comme un « crime contre la santé publique », citant des concentrations élevées d’herbicides agricoles qui menacent les cultures et l’eau. La Finul a confirmé avoir été notifiée par Israël, mais a exhorté à la retenue. Au Liban, ces événements renforcent l’argument que le désarmement du Hezbollah ne peut ignorer les menaces israéliennes persistantes, avec plus de 300 morts depuis le cessez-le-feu, selon des statistiques officielles libanaises à fin janvier 2026.
Les défis économiques et sociaux
Le Liban, toujours en proie à une crise économique depuis 2019, voit ces tensions aggraver ses difficultés. La dette publique dépasse les 100 milliards de dollars, selon des rapports du FMI de 2025, et l’inflation reste élevée malgré les réformes timides du cabinet Salam. Le ministre des Finances, confirmé en poste depuis février 2025 gère un budget soumis le 29 juillet 2025, intégrant des aides pour la reconstruction post-guerre. Mais les pressions américaines, comme celles de Graham, pourraient conditionner l’aide internationale au progrès sur le Hezbollah.
Dans les régions chiites du sud, influencées par le Hezbollah, les dynamiques confessionnelles compliquent le désarmement. Des coalitions politiques, sensibles aux équilibres sunnites à Tripoli et chiites au sud, évitent les accusations de favoritisme. Le Hezbollah fournit des services sociaux où l’État est faible, rendant son démantèlement risqué sans alternatives.
Les perspectives immédiates
Le général Haykal, après sa visite, prépare un rapport pour le cabinet libanais sur la seconde phase du désarmement, nord du Litani, prévu pour mars 2026. Il voyagera ensuite en Arabie saoudite et en Allemagne pour une conférence de soutien aux FAL. À Washington, des officiels comme l’assistant secrétaire à la Défense Daniel Zimmerman ont discuté des mises à jour opérationnelles. Mais l’incident avec Graham souligne les obstacles : les États-Unis exigent un désarmement rapide, tandis que le Liban insiste sur la réciprocité israélienne.
Les dynamiques géopolitiques, avec les troubles en Iran limitant le soutien au Hezbollah, pourraient favoriser des avancées. Le Hezbollah, affaibli militairement depuis 2024, n’a lancé qu’une attaque depuis le cessez-le-feu, en décembre 2024. Des experts libanais estiment que le groupe agira seulement en cas de menaces extrêmes contre l’Iran ou le Liban. Entre-temps, les FAL maintiennent un équilibre précaire, déployant des troupes pour sécuriser le sud tout en évitant les confrontations internes.
Les implications pour la stabilité régionale
Les frappes israéliennes continues, comme celles du 5 février 2026 sur plusieurs zones au Liban, visent à empêcher la reconstitution du Hezbollah. L’armée israélienne a revendiqué la destruction d’infrastructures terroristes, mais ces actions ont tué plus de 330 personnes au Liban depuis novembre 2024, selon le ministère de la Santé. Le rapport Human Rights Watch de 2026 note que ces attaques ont détruit des infrastructures civiles, empêchant le retour de dizaines de milliers de déplacés.
Le Liban, via son ministre des Affaires étrangères, a appelé à une intervention internationale pour faire respecter la résolution 1701. « Les violations israéliennes minent la crédibilité du cessez-le-feu », a déclaré un porte-parole le 3 février 2026. Pendant ce temps, les FAL recrutent et se déploient, mais leur capacité reste limitée face à un Hezbollah ancré dans la société. Le cabinet Salam, avec des ministres comme Hanine Sayyed aux Affaires sociales, gère les retombées sociales, confirmées par les compositions officielles du Conseil des ministres.
Les pressions économiques, avec une dette vérifiée par la Banque mondiale à plus de 90 % du PIB en 2025, soulignent l’urgence. Le FMI appelle à des réformes pour débloquer des aides, mais les tensions avec Israël freinent les investissements. Au final, l’incident Graham-Haykal reflète les défis immédiats : un Liban coincé entre exigences étrangères et réalités internes, avec des violations israéliennes quotidiennes et un désarmement progressif mais contesté.

