Une bombe à retardement menace Beyrouth. En ce 3 mars 2025, le secteur bancaire libanais, en crise depuis2019, vacille sous le poids de pertes abyssales estimées à plus de 70 milliards de dollars. Selon Al Sharq, lesdiscussions autour d’un « bail-in » – un mécanisme où les dépôts des épargnants recapitaliseraient les banquesen difficulté – s’intensifient, relançant un débat explosif dans un pays déjà exsangue. Alors que le gouvernementde Nawaf Salam, en place depuis le 8 février, lutte pour élaborer un plan de sauvetage viable, les associationsde déposants montent au créneau, dénonçant une mesure qui ferait porter le fardeau aux citoyens plutôt qu’auxresponsables de l’effondrement. Entre appels à enquêter sur les fonds disparus, pressions internationales etrésistances internes, le Liban se trouve à un carrefour : le « bail-in » sera-t-il la solution ou le déclencheur d’unenouvelle révolte ?
Une crise bancaire sans fin : un système au bord du gouffre
Le secteur bancaire libanais, jadis fleuron de l’économie régionale, est en état de mort clinique depuis octobre 2019. À l’époque, les restrictions sur les retraits – plafonnés à 100 ou 300 dollars par mois selon les banques – ont révélé une vérité brutale : les dépôts, estimés à 170 milliards de dollars avant la crise, étaient en grande partie engloutis dans un système financier insoutenable. La Banque du Liban (BDL), sous Riad Salamé jusqu’à juillet 2023, avait orchestré une ponction massive des réserves pour financer une dette publique colossale (105 milliards de dollars en 2024) et maintenir un taux de change artificiel à 1 507 livres pour un dollar. Mais avec la dévaluation de facto – 89 000 livres pour un dollar au marché noir en février 2025 – et l’épuisement des réserves en devises (10 milliards de dollars estimés début 2025), les banques commerciales se sont retrouvées incapables de honorer leurs engagements.
Les pertes, évaluées à 72 milliards de dollars par le FMI en 2022 et potentiellement plus élevées aujourd’hui, se répartissent entre la BDL (50 milliards) et les banques privées (22_INF_1(20 milliards). Le modèle économique, basé sur des dépôts massifs attirés par des taux d’intérêt exorbitants (jusqu’à 15 % en 2018), a financé des prêts à l’État et des investissements risqués, souvent à l’étranger. La guerre de 2024 contre Israël, causant 8,5 milliards de dollars de dégâts selon la Banque mondiale, a aggravé une situation déjà critique, paralysant le commerce et les infrastructures. Dans ce contexte, le « bail-in » – recapitalisation des banques par conversion des dépôts en actions ou obligations – émerge comme une option radicale mais controversée, évoquée dès 2020 et relancée en 2025 sous la pression du FMI et des créanciers internationaux.
Le « Bail-in » : une solution désespérée ou une punition collective ?
Le « bail-in », popularisé après la crise de 2008 en Europe (ex. : Chypre 2013), consiste à utiliser les fonds des déposants et actionnaires pour renflouer les banques, évitant un sauvetage par l’État (« bail-out ») coûteux et politiquement impopulaire. Au Liban, où les ressources publiques sont inexistantes – le PIB est tombé à 22 milliards de dollars en 2024 contre 54 milliards en 2018 – cette mesure est vue comme une alternative viable par certains experts. Selon Al Sharq du 3 mars 2025, les discussions autour du « bail-in » prennent de l’ampleur, portées par le gouvernement Salam et le ministre des Finances Yassine Jaber, en poste depuis le 8 février. Un projet en préparation propose de convertir les dépôts supérieurs à 100 000 dollars en actions bancaires ou en obligations à long terme, à un taux de conversion désavantageux (1 dollar « frais » équivalant à 4 dollars de dépôts gelés). Cela concernerait environ 20 % des dépôts totaux, soit 30-35 milliards de dollars, selon des estimations officieuses.
Cette approche vise à recapitaliser un secteur où les capitaux propres des banques sont négatifs (-50 milliards en 2023, selon l’Association des banques du Liban). Mais elle soulève une question éthique : pourquoi les épargnants, déjà victimes de restrictions draconiennes depuis 2019 (retraits limités, « lollars » dévalués à 20 % de leur valeur), devraient-ils payer pour des décennies de mauvaise gestion ? Les associations de déposants, comme le Collectif des déposants libanais (CDL), dénoncent une « confiscation légale » et exigent une enquête sur les fonds « évaporés » – notamment les 20 milliards de dollars transférés illicitement à l’étranger entre 2019 et 2021, selon un audit d’Alvarez & Marsal bloqué par le Parlement en 2020. « Les responsables – banquiers, politiciens, BDL – doivent rendre des comptes avant qu’on touche à notre argent », déclarait le porte-parole du CDL, Ibrahim Hoteit, le 2 mars 2025.
Les pressions internationales : FMI et créanciers en embuscade
Le « bail-in » n’est pas une initiative isolée : il s’inscrit dans un cadre imposé par le FMI, dont les négociations, relancées en janvier 2025, conditionnent une aide de 3 milliards de dollars à des réformes structurelles. Lors d’une réunion virtuelle le 25 février 2025, le FMI a réitéré ses exigences : restructuration bancaire, répartition des pertes (banques et gros déposants en priorité), réforme fiscale et transparence. L’accord préliminaire de 2022, jamais appliqué, prévoyait déjà un « bail-in » ciblant les dépôts supérieurs à 100 000 dollars, épargnant les petits épargnants (80 % des comptes, mais seulement 20 % des fonds). Mais la mise en œuvre traîne, freinée par les lobbies bancaires et les divisions politiques internes.
L’Arabie saoudite, lors de la visite de Joseph Aoun à Riyad le 3 mars 2025, a promis une aide de 1 milliard de dollars, mais liée à l’adoption de ces réformes. Les créanciers étrangers, détenant 14 milliards de dollars d’eurobonds en défaut depuis 2020, appuient aussi le « bail-in », espérant récupérer une partie de leurs pertes via une restructuration de la dette. Cependant, cette pression externe exacerbe les tensions : pour beaucoup, elle reflète une volonté de punir les épargnants plutôt que de sanctionner les élites responsables – banquiers, politiciens et anciens gouverneurs de la BDL comme Riad Salamé, sous enquête internationale depuis 2021 mais intouchable au Liban.
Les défis d’un « Bail-in » au Liban : entre faisabilité et révolte
Mettre en œuvre un « bail-in » au Liban pose des défis colossaux. Techniquement, il exige une évaluation précise des pertes par banque – un processus entravé par l’opacité des bilans, jamais audités en profondeur depuis 2019. Politiquement, il heurte un Parlement dominé par des factions liées aux intérêts bancaires : le Hezbollah (15 sièges), le CPL (17 sièges) et le PSP (8 sièges) s’opposent à toute mesure menaçant leurs clientèles, tandis que les Forces libanaises (15 sièges) et les indépendants (33 sièges) peinent à s’unir. Le président du Parlement, Nabih Berri, proche du Hezbollah, freine les débats, arguant que l’État doit assumer les pertes via des actifs publics, une option irréaliste vu leur faible valeur (ports, terres estimées à 5-10 milliards).
Socialement, le « bail-in » risque d’enflammer un pays déjà à cran. Depuis 2019, les déposants ont perdu 90 % de la valeur réelle de leurs fonds, survivant grâce à une économie parallèle en dollars cash. Les manifestations de 2023 contre les banques – incendies de façades à Beyrouth, « braquages » par des clients désespérés – pourraient reprendre : le CDL appelle à un rassemblement le 10 mars 2025, menaçant de « faire tomber le système » si le « bail-in » passe. « Nous n’accepterons pas d’être sacrifiés », avertissait Hoteit le 2 mars, reflétant une colère alimentée par des années d’injustice.
Vers une issue incertaine : sauvetage ou chaos ?
Le « bail-in » pourrait-il sauver le secteur bancaire libanais ? En théorie, oui : recapitaliser les banques leur permettrait de reprendre les prêts (quasi nuls depuis 2019, 2 % du PIB contre 40 % avant) et de restaurer une confiance minimale. Mais à quel prix ? Les petits déposants, protégés sur le papier, subiraient indirectement les hausses de prix consécutives à la dévaluation (89 000 livres/dollar aujourd’hui, potentiellement 100 000 d’ici juin). Les gros déposants, souvent liés à l’élite, pourraient contourner la mesure via des comptes offshore – 20 milliards de dollars auraient fui entre 2019 et 2021, selon des fuites non officielles.
Une alternative – un « bail-out » par l’État ou une aide internationale massive – semble hors de portée : le Liban n’a ni ressources ni crédibilité pour emprunter, et les 11 milliards promis à la conférence CEDRE de 2018 restent gelés faute de réformes. Sans « bail-in », les banques risquent de devenir des « zombies », incapables de fonctionner, précipitant une « cash economy » totale – déjà 70 % des transactions en 2024, selon la BDL. Mais avec un « bail-in », le chaos social pourrait l’emporter, rendant toute réforme caduque.
Au 3 mars 2025, le gouvernement Salam n’a pas tranché. Les discussions, rapportées par Al Sharq, oscillent entre urgence et paralysie. Le Parlement, divisé, pourrait rejeter ou diluer le « bail-in », prolongeant l’agonie. Le Liban, au bord du précipice, joue son avenir : recapitalisation ou révolte, le choix est aussi risqué qu’inévitable.



