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Sud-Liban 2025 : cessez-le-feu, 1701 et la reconstruction sous bombardement politique

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En 2025, le Sud-Liban n’est pas “revenu à la normale”. Il est entré dans une nouvelle phase : une paix incomplète, surveillée, contestée, et déjà instrumentalisée. Le cessez-le-feu entré en vigueur le 27 novembre 2024 a arrêté l’escalade la plus intense, mais il n’a pas réglé ce qui, au fond, alimente la frontière : la question de l’armement, de la souveraineté effective de l’État, et de la capacité des Libanais à reconstruire sans dépendre d’un équilibre militaire extérieur.

L’année 2025 se lit donc à travers trois réalités qui s’entrechoquent. D’abord, une architecture sécuritaire remise sur les rails, au moins sur le papier : retrait israélien attendu, retrait des forces de Hezbollah au nord du Litani, déploiement de l’armée libanaise au sud, et rôle prolongé — mais fragilisé — de la FINUL. Ensuite, une réalité humaine : un retour massif de déplacés au début de l’année, puis une persistance de poches de déplacement, de villages abîmés, d’infrastructures cassées et de champs contaminés par les munitions non explosées. Enfin, une réalité politique : chaque pas vers l’application de la résolution 1701 devient un test de force interne, et chaque retard ou incident redonne de la matière aux récits adverses.

Le Sud, en 2025, est devenu le laboratoire brutal de la question que tout le Liban repousse : qui contrôle réellement le territoire, qui porte le coût, et qui récupère la victoire symbolique quand il n’y a pas de victoire claire.

Un cessez-le-feu cadré, mais jamais “scellé”

Le texte du cessez-le-feu a été conçu comme un mécanisme de désescalade assorti d’un objectif politique : “vers la mise en œuvre” de la résolution 1701. Sa logique est connue : arrêter les opérations offensives, réinstaller une bande de sécurité de fait au sud du Litani, et replacer l’État libanais — via l’armée — comme force armée légitime sur cette zone, appuyée par la FINUL.

Le cœur de l’accord est résumé par une phrase simple : « Israël et le Liban mettront en œuvre une cessation des hostilités ». Sur le papier, ce type de formulation a le mérite de la clarté. Sur le terrain, il ouvre immédiatement un débat : qu’est-ce qu’une “hostilité” quand les frappes dites préventives, les drones, les tirs sporadiques et les opérations ciblées sont précisément la grammaire de la zone depuis des années ?

C’est pourquoi 2025 a été, dès janvier, une année de disputes sur le périmètre du cessez-le-feu : est-ce une suspension totale de la violence, ou une suspension des combats “majeurs” laissant persister des actions ponctuelles ? Ce flou est politiquement utile aux parties. Il est humainement destructeur pour ceux qui vivent dans les villages frontaliers.

Janvier 2025 : le retour des déplacés, et le choc du réel

Au début de 2025, un phénomène massif s’impose : le retour. Après les pics de déplacement de l’automne 2024, des centaines de milliers de Libanais reviennent progressivement vers le Sud, parfois vers des maisons intactes, souvent vers des quartiers endommagés, et parfois vers des villages où la simple présence reste disputée. À l’échelle du pays, la crise du déplacement a atteint plus d’un million de personnes lors des mois de septembre et octobre 2024, avant un reflux rapide après le cessez-le-feu. Au début de 2025, on comptait déjà près de 890 000 retours, mais la dynamique n’a jamais été parfaitement linéaire : certains reviennent, d’autres repartent, beaucoup restent coincés entre deux lieux, et certains villages restent, de fait, impraticables.

La scène la plus révélatrice survient fin janvier 2025, au moment où le calendrier de retrait prévu initialement arrive à sa première échéance politique. Des civils tentent de rentrer dans des villages du front et se heurtent à la réalité militaire. Des tirs font des victimes civiles et des blessés, et l’épisode cristallise la fragilité du cessez-le-feu : un accord peut exister, mais la frontière reste, sur le terrain, une zone où le moindre mouvement de population devient un incident de sécurité.

Ce moment a laissé une trace durable dans 2025 : le retour des habitants n’est pas seulement une question humanitaire ou immobilière ; c’est un acte politique, parfois une provocation malgré soi. Quand rentrer chez soi dépend d’un dispositif militaire, la normalité est déjà perdue.

La reconstruction : un chiffrage colossal, une exécution incertaine

Une des données structurantes de 2025 est financière : la facture de reconstruction et de relèvement est évaluée à 11 milliards de dollars. Ce chiffre, par son ordre de grandeur, écrase immédiatement la capacité du Liban à “réparer” par ses propres moyens, dans un pays dont l’État est financièrement exsangue et dont la crise bancaire n’est pas réglée.

Les dégâts et pertes se répartissent dans une multitude de secteurs, mais le Sud concentre l’essentiel de la symbolique : routes, ponts, écoles, réseaux d’eau, habitations, commerces, terres agricoles, bâtiments municipaux. Or, dans un pays où les services publics sont déjà fragilisés, réparer ne consiste pas à revenir à la situation d’avant : cela consiste souvent à reconstruire dans un modèle “privé” où chaque communauté cherche son financement, chaque village ses sponsors, et où l’État intervient trop tard ou pas du tout.

Le paradoxe est brutal. La reconstruction est indispensable pour stabiliser la frontière, donc pour protéger le pays. Mais la reconstruction, au Liban, est aussi une arène de capture : qui gère les fonds, qui choisit les bénéficiaires, qui impose les marchés, qui transforme le relèvement en réseau d’influence.

En 2025, la reconstruction du Sud n’est donc pas seulement un problème de béton. C’est un problème de gouvernance. Et sans gouvernance crédible, l’argent extérieur — qu’il vienne d’États, d’institutions ou de dons — devient aussi un risque politique.

La FINUL en 2025 : prolongée, contestée, et déjà sur la pente de sortie

Un autre fait majeur de 2025 est institutionnel : le mandat de la FINUL est prolongé, mais avec un signal inédit. La décision internationale fixe une fin de mission : « demande à la FINUL de cesser ses opérations le 31 décembre 2026 » et d’organiser un retrait ordonné dans l’année suivante. Pour la première fois depuis longtemps, la présence onusienne sur la ligne bleue n’est plus pensée comme une routine renouvelable ; elle est pensée comme un dispositif en fin de cycle.

Ce choix a plusieurs lectures. La lecture officielle veut y voir une incitation : l’État libanais doit prendre le relais, l’armée doit consolider son déploiement, et la sécurité au Sud doit reposer sur la souveraineté libanaise. Mais une autre lecture, plus cynique, circule : la mission internationale s’épuise dans une zone où elle est critiquée de toutes parts — accusée de faiblesse par certains, accusée d’ingérence par d’autres — et où chaque incident peut devenir un procès politique.

Sur le terrain, 2025 a rappelé que la FINUL est un acteur de stabilisation, mais pas une force de résolution. Elle observe, patrouille, signale, coopère, démine parfois des zones, mais elle ne peut ni désarmer, ni imposer. À mesure que l’échéance 2026 se rapproche, une question s’installe : le Liban est-il réellement prêt à compenser ce retrait, alors même que son armée manque de ressources et que le pays n’a pas réglé le dossier de l’armement non étatique ?

L’armée libanaise : un déploiement réel, mais un défi de masse et de légitimité

En 2025, l’armée libanaise a augmenté son empreinte au Sud. On parle d’environ 9 000 soldats déployés au sud du Litani, avec un objectif politique récurrent : faire de l’armée la seule force armée visible dans la zone “1701”, en coordination avec la FINUL. Cet effort a une portée nationale : au Liban, l’armée est l’une des rares institutions qui conserve un capital de confiance relatif, et son déploiement au Sud devient une manière de dire : l’État existe encore.

Mais ce déploiement fait face à trois contraintes lourdes.

La première est matérielle : l’armée manque de budget, de carburant, d’équipements et de moyens logistiques, dans un pays où la crise économique a affaibli l’appareil public. Tenir un territoire sur la durée ne se fait pas avec des annonces, mais avec des chaînes d’approvisionnement, des rotations, des salaires, des infrastructures. Dans une économie où l’État “tient” par des recettes fiscales sous contrainte et par des ajustements, la soutenabilité du déploiement devient une question centrale.

La deuxième contrainte est sécuritaire : le Sud reste une zone de frictions. Les incidents, les frappes, les accusations croisées sur la présence d’infrastructures militaires, et la persistance de points contestés font que l’armée évolue dans un environnement où une erreur peut déclencher une escalade, et où la pression politique sur ses choix est constante.

La troisième contrainte est politique : le déploiement de l’armée n’est pas seulement une opération militaire ; c’est une opération de souveraineté. Or, la souveraineté libanaise est fracturée. Une partie du pays exige un monopole étatique de l’armement. Une autre partie refuse de dissocier la frontière d’une logique de “résistance”. En 2025, l’armée est donc exposée à une double attente impossible : être ferme, sans provoquer une explosion interne ; être présente, sans être perçue comme instrument d’une partie contre l’autre.

Les déplacés en fin d’année : le retour massif n’a pas effacé les poches de déracinement

La dynamique du retour a été spectaculaire au début de 2025, mais elle n’a pas “clos” la crise humaine. À la fin de l’année, on compte encore des dizaines de milliers de personnes déplacées, malgré les retours. Ce détail est crucial, car il raconte ce que les chiffres globaux masquent : ce ne sont pas les mêmes personnes qui restent déplacées, et ce ne sont pas les mêmes causes.

Certains ne reviennent pas parce que les maisons sont détruites ou inhabitables. D’autres ne reviennent pas parce que les villages restent exposés, ou parce que les moyens de subsistance ont été anéantis. Beaucoup ne reviennent pas parce que le retour coûte cher : réparer, reconnecter l’eau, reconstruire, racheter des meubles, relancer un commerce, financer une école, assumer l’énergie privée.

Une crise de déplacement peut donc “baisser” statistiquement tout en rester politiquement explosive. Car ceux qui restent déplacés sont souvent ceux qui ont le moins de marges. Et au Liban, la crise est précisément une crise de marges : ceux qui ont accès à des dollars et à des réseaux s’adaptent, les autres stagnent.

Munitions non explosées, champs contaminés : la guerre qui reste dans le sol

Le Sud-Liban en 2025 porte un autre problème, moins médiatisé mais décisif : la contamination par les munitions non explosées. Dans plusieurs zones, le retour est ralenti par la peur de l’accident, par la fermeture de chemins, par l’incertitude sur les terres agricoles. La reconstruction, dans ce contexte, doit intégrer une phase de sécurisation du sol, longue, coûteuse et ingrate, qui ne produit pas d’images politiques valorisantes, mais conditionne la reprise réelle.

L’effet économique est direct : des terres restent en friche, des vergers deviennent risqués, des villages restent partiellement “interdits” de fait, et l’agriculture — déjà affaiblie — perd du terrain. Le Sud, historiquement productif sur certaines filières, subit ainsi une perte de revenus qui se prolonge après la fin des combats. C’est une des raisons pour lesquelles la reconstruction ne peut pas être pensée uniquement comme un chantier de bâtiments. Elle doit être pensée comme un rétablissement de capacité économique locale.

La frontière comme théâtre politique : la “mise en œuvre de 1701” devient un bras de fer intérieur

En 2025, chaque acteur libanais utilise le Sud pour raconter une histoire nationale.

Pour le pouvoir exécutif et une partie de l’opinion, l’enjeu est la restauration de la souveraineté : l’État doit reprendre la main sur la sécurité, parce qu’aucune reconstruction stable ne peut exister sans monopole de la force et sans règles. Dans cette lecture, l’application de 1701 est une condition de survie, pas un choix idéologique.

Pour d’autres, la question est inséparable de la géopolitique : on ne désarme pas dans un environnement perçu comme hostile, et l’histoire récente a inscrit l’idée que l’État libanais, seul, ne garantit pas la sécurité. Cette lecture transforme la mise en œuvre de 1701 en débat existentiel : désarmer serait renoncer à une protection, donc mettre le pays à nu.

Ce conflit d’interprétations pèse sur tout. Il pèse sur l’armée, sur la FINUL, sur la reconstruction, sur les retours. Il pèse aussi sur l’aide extérieure : les bailleurs veulent des garanties de gouvernance et de stabilité, tandis que la société libanaise vit dans la suspicion que toute condition extérieure est une manière de redessiner le rapport de force interne.

2025, l’année du “test” plutôt que de la “paix”

L’erreur serait de conclure que 2025 a échoué parce que le Sud n’est pas redevenu paisible. Le Sud n’est pas une zone qui redevient paisible par décret. Le fait marquant de 2025 est ailleurs : l’année a installé un calendrier de test. Un test de déploiement de l’État. Un test de capacité de reconstruction sous contrainte financière. Un test de gestion des retours et des poches de déplacement. Un test de stabilité d’un cessez-le-feu où la violence résiduelle reste possible. Un test, surtout, de cohérence nationale : le Liban peut-il traiter le Sud comme un territoire de citoyenneté, et pas comme un territoire de mandat ou de symbolique militaire ?

Le dernier enseignement de 2025 est le plus dur : la reconstruction n’est pas seulement une question de financements. C’est une question de souveraineté effective. Et la souveraineté effective n’est pas seulement une question de drapeaux ou de discours. C’est une question de monopole de la décision, de capacité d’exécution, et de responsabilité.

En 2025, le Sud-Liban a montré que le pays peut arrêter la chute. Il n’a pas encore montré qu’il sait bâtir une stabilité durable.

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