En 2025, le Liban a renoué avec un mot qu’il avait presque oublié : continuité. Après des années de vacance au sommet, de gouvernements expédiant les affaires courantes et d’institutions paralysées, l’année a été marquée par une reprise — partielle, contestée, inégale — du fonctionnement étatique. Une présidence élue, un gouvernement formé, des élections locales organisées, une enquête judiciaire relancée, un texte de “répartition des pertes” enfin poussé en Conseil des ministres : autant de signaux d’une reprise de mouvement. Mais l’“État” dont il est question reste fragile. Il avance par à-coups, encadré par des rapports de force, et demeure confronté à la même question de fond : qui décide réellement au Liban, et au bénéfice de qui ?
Un début d’année politique : combler le vide au sommet
Le 9 janvier 2025, le Parlement élit Joseph Aoun à la présidence de la République, mettant fin à une vacance prolongée qui avait aggravé le blocage institutionnel. Le fait est politique avant d’être symbolique : au Liban, l’absence de président n’est pas un détail protocolaire, elle se répercute sur la capacité à nommer, arbitrer, signer, trancher. Une présidence élue n’efface pas les fractures, mais elle rouvre des circuits décisionnels fermés depuis trop longtemps.
Dans son discours inaugural, le président insiste sur des thèmes attendus et pourtant rarement suivis d’effets : lutte contre la corruption, réforme, justice, souveraineté, et l’idée d’un “monopole de l’État” sur les armes. Dans une partie de l’opinion, ce vocabulaire a été perçu comme un retour à la grammaire régalienne ; dans une autre, comme une promesse difficilement tenable au regard du rapport de force interne et régional. Le propos n’en demeure pas moins central : l’État ne peut prétendre revenir sans revendiquer, au moins dans le langage, ses attributs fondamentaux.
Quatre jours plus tard, le 13 janvier, Nawaf Salam est désigné pour former un gouvernement. Le 8 février, un cabinet est annoncé, présenté comme le premier gouvernement “plein” depuis 2022. Cette séquence — président, puis Premier ministre, puis gouvernement — a donné à 2025 sa colonne vertébrale politique. Elle ne résout pas la crise, mais elle reconstitue une chaîne de responsabilité. Dans un pays où l’évitement est devenu un art, la reconstitution de cette chaîne est en soi un événement.
Le retour de l’État, version minimale : gouverner, ce n’est pas réformer
Pour mesurer 2025, il faut distinguer le fonctionnement administratif du changement structurel. L’État peut “revenir” au sens où il redevient capable de se réunir, décider, publier, annoncer, nommer. Mais cela ne signifie pas qu’il réforme. Or, le Liban a précisément souffert de cette confusion : des décisions existent, mais elles ne transforment pas les mécanismes qui produisent la crise.
Le premier enjeu, en 2025, a donc été la gouvernabilité : tenir des Conseils des ministres qui ne soient pas des séances de communication ; produire des textes qui ne soient pas des brouillons sans calendrier ; imposer un minimum de discipline aux administrations ; remettre à l’agenda des dossiers enterrés. Sur ces points, l’année a montré des signes de reprise. Mais elle a également révélé le coût de la reprise : pour gouverner, le pouvoir doit composer. Et composer, au Liban, signifie souvent renoncer à une partie de la réforme.
Dans les faits, l’exécutif a dû gérer simultanément des urgences contradictoires : calmer une colère sociale alimentée par la crise bancaire ; répondre à une pression internationale conditionnant l’aide à des réformes ; gérer les conséquences sécuritaires et économiques d’un contexte régional instable ; et maintenir une coalition gouvernementale capable de survivre à ses propres désaccords.
Un test démocratique : les municipales de mai, ou l’État au guichet
La séquence des élections municipales de mai 2025 a joué un rôle révélateur. Organisées sur quatre dimanches (4, 11, 18 et 24 mai), elles ont constitué les premières élections locales en près d’une décennie, après une série de reports justifiés par la crise financière et le manque de moyens. La tenue même du scrutin a eu une valeur politique : un État qui n’organise plus d’élections finit par se dissoudre dans le quotidien, laissant les services municipaux se dégrader, les conseils se vider, et les territoires basculer dans la gestion informelle.
Mais les municipales ont aussi rappelé une vérité : au Liban, la bataille politique se joue souvent moins dans les grands discours nationaux que dans l’accès concret aux services. Eau, déchets, éclairage, voirie, autorisations, réseaux d’entraide : le pouvoir local est une ressource. C’est ici que le “retour de l’État” est le plus immédiatement jugé, non pas sur un plan de réforme macroéconomique, mais sur la capacité à rendre le quotidien vivable.
L’organisation des municipales a montré une administration capable de délivrer un processus électoral malgré un contexte de fragilité. Elle a aussi mis en lumière l’état des municipalités : conseils dissous ou non fonctionnels, budgets insuffisants, dépendances accrues aux réseaux partisans ou à l’aide extérieure. Le retour de l’État, à ce niveau, s’apparente souvent à une réapparition partielle : l’État revient au bureau de vote, mais pas forcément au service public.
Justice : la reprise d’un dossier tabou, et la persistance des obstacles
La justice est, par nature, un indicateur du réel. On peut annoncer des plans, des comités, des feuilles de route ; une enquête judiciaire, elle, se heurte immédiatement aux résistances. Or 2025 a été marquée par une reprise visible d’un dossier emblématique : l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth.
Après une longue paralysie, le juge d’instruction Tarek Bitar reprend des démarches en janvier 2025, avec des convocations et une remise en mouvement de la procédure. Pour une partie des familles de victimes, c’est un signe d’espoir ; pour d’autres, un signe tardif, tant l’enquête a été stoppée, contestée et empêchée. La reprise ne signifie pas l’aboutissement, mais elle témoigne d’une possibilité : celle d’un appareil judiciaire qui tente de reprendre son travail malgré les pressions.
Cette tentative a immédiatement rencontré les limites structurelles du système : immunités, recours, refus de comparaître de certains responsables, tensions entre autorités judiciaires. Au Liban, le blocage judiciaire est rarement frontal ; il passe par des mécanismes procéduraux, des conflits de compétence, des décisions administratives, des pressions politiques, et une fatigue organisée. Le dossier du port est ainsi devenu le miroir d’une question plus large : l’État peut-il faire justice quand les élites qui le composent ont intérêt à ce qu’il ne fasse pas justice ?
Dans le même esprit, 2025 a également vu l’adoption d’un texte lié à la réforme judiciaire, présenté comme une avancée vers davantage d’indépendance. Des organisations de défense des droits ont toutefois relevé que des progrès existent, mais restent insuffisants pour garantir une indépendance pleine. Ici encore, la dynamique de 2025 s’éclaire : un mouvement se produit, mais il est contenu, négocié, et souvent incomplet.
L’épreuve majeure : la crise bancaire, enfin traitée… au prix d’un conflit ouvert
Le cœur économique de 2025, c’est la tentative de traiter le “trou” financier né de l’effondrement bancaire de 2019. Pendant des années, le Liban a fonctionné sur une fiction : les pertes existaient, mais l’État évitait de les reconnaître officiellement, car reconnaître oblige à répartir, et répartir oblige à désigner des perdants.
Fin décembre 2025, le gouvernement franchit un seuil politique en approuvant en Conseil des ministres un projet de loi souvent qualifié de “financial gap”, visant à définir et répartir les pertes du système. Le vote au sein du cabinet est serré, et l’opposition est forte : associations de déposants, secteur bancaire, factions politiques. Le projet promet un mécanisme de restitution graduelle des dépôts, avec un traitement différencié selon la taille des comptes et des instruments financiers proposés pour les montants plus élevés.
Quoi qu’on pense du texte, un fait s’impose : l’État cesse, au moins formellement, d’être spectateur. Il met sur la table un cadre qui implique l’État, la banque centrale, les banques commerciales et les déposants. Il lie aussi le processus à une logique de réformes attendues par le FMI pour débloquer une aide internationale. Autrement dit, l’État revient dans la crise — mais il revient par un front où l’impopularité est garantie, car il est impossible de “rendre les dépôts” sans dire qui paie.
Ce point est décisif pour comprendre 2025. Le retour de l’État ne se mesure pas seulement à sa capacité à tenir un Conseil des ministres, mais à sa capacité à produire une décision coûteuse politiquement. Le texte sur les pertes a déclenché des protestations et une bataille narrative : les déposants exigent justice et restitution, les banques contestent la faisabilité et la légitimité, les forces politiques se positionnent, et l’exécutif tente de se présenter comme l’acteur de la “vérité comptable”. C’est un retour de l’État, oui, mais c’est aussi l’entrée de l’État dans un champ miné.
Souveraineté et sécurité : un État qui parle, un État qui contrôle ?
Sur le plan sécuritaire, 2025 n’a pas offert de basculement simple. La question du monopole des armes, évoquée dans les discours, reste l’un des sujets les plus sensibles du pays. Elle est liée à la fois à l’équilibre interne, aux tensions régionales, au rôle de l’armée, et au statut des groupes armés hors contrôle direct de l’État.
Au cours de l’année, la discussion sur la souveraineté ne s’est pas limitée à des formules. Elle a pris la forme de dossiers concrets : la présence et le rôle de l’armée, la sécurité au Sud, les implications diplomatiques, et, en fin d’année, la question du déploiement et du désarmement au sud du Litani s’est imposée comme un sujet majeur de l’agenda national et international. Là encore, l’État “revient” lorsqu’il est capable d’être partie prenante d’une discussion de sécurité ; mais il n’est pleinement “de retour” que s’il dispose des moyens d’imposer sa décision. Et c’est précisément ce que 2025 n’a pas tranché.
Le retour de l’État comme bataille de crédibilité
La crédibilité est le carburant de l’État. Au Liban, elle a été détruite par la crise financière, la corruption perçue comme systémique, l’impunité, l’effondrement des services, et l’idée que la politique sert d’abord à protéger des réseaux. En 2025, l’exécutif a tenté de reconstruire un minimum de crédibilité par des gestes concrets : relancer des dossiers, pousser des textes, organiser un scrutin local, soutenir l’idée d’une justice en mouvement.
Mais la crédibilité ne se décrète pas : elle se mesure au résultat. Or, une partie des résultats reste embryonnaire. L’enquête sur le port est relancée, mais pas achevée ; la réforme judiciaire avance, mais sans garantie totale ; la loi sur les pertes bancaires est approuvée en cabinet, mais doit encore traverser le Parlement et la contestation ; les municipales ont eu lieu, mais le service public reste fragile ; la souveraineté est affirmée, mais l’équilibre des pouvoirs armés demeure.
Le paradoxe de 2025 est là : l’État revient comme acteur, mais il revient dans un champ où l’État est contesté. Chaque tentative de décision déclenche une controverse, et chaque controverse teste la capacité de l’État à tenir. Ce n’est pas un défaut de l’année ; c’est la définition même de la reconstruction institutionnelle dans un pays sorti d’une longue phase de décomposition.
Ce que 2025 a réellement changé
Trois changements concrets se dégagent, au-delà des slogans.
D’abord, la chaîne institutionnelle au sommet a été rétablie : présidence, Premier ministre, gouvernement. Ce seul fait modifie l’équation de la paralysie.
Ensuite, des dossiers gelés ont repris un mouvement : port, justice, pertes bancaires, élections locales. Même incomplets, ces mouvements créent des précédents.
Enfin, l’État a accepté d’entrer dans des zones de conflit politique frontal — notamment la répartition des pertes — plutôt que de rester dans la gestion de l’ambiguïté.
Cela ne signifie pas que l’État a gagné. Cela signifie qu’il s’est remis au jeu. Et dans un Liban où l’on a longtemps confondu immobilisme et stabilité, le simple retour au jeu est déjà un changement.
Et ce que 2025 n’a pas réglé
Le Liban reste un pays où l’État cohabite avec des pouvoirs parallèles, des clientèles, des veto croisés. Il reste un pays où le droit se heurte aux immunités, où la vérité comptable se heurte aux intérêts bancaires, où la réforme se heurte à la peur de perdre. Il reste aussi un pays où les crises régionales reconfigurent à tout moment les priorités internes.
En ce sens, 2025 n’est ni une année de renaissance, ni une année de simple façade. C’est une année de réactivation. L’État n’a pas retrouvé sa pleine souveraineté, mais il a repris une capacité d’initiative, et cette initiative s’est heurtée — parfois brutalement — à la réalité des rapports de force. Ce heurt est peut-être le signe le plus fiable que le retour de l’État n’est pas seulement un slogan : c’est une bataille.



