La Banque mondiale a porté un coup d’arrêt aux espoirs nourris à Beyrouth : le 16 octobre, elle a ramené sa prévision de croissance du PIB réel libanais pour 2025 à 3,5 %, contre 4,7 % annoncés au printemps.
Le Yield entre les 2 taux est suffisamment important pour démontrer le degré d’incertitude mais aussi la fragilité de la crise économique libanaise. Une réelle relance économique devrait plutôt amener à une croissance de 6 à 7% voire plus.
Ce réajustement, motivé par un tourisme chancelant, des tensions régionales persistantes et des réformes qui s’éternisent, s’abat sur le gouvernement de Nawaf Salam comme un rappel à l’ordre. Installé depuis février, l’exécutif piloté par le Premier ministre dirigeait encore en juin un prétendu « momentum réformateur » ; Yassine Jaber, ministre des Finances, plaidait pour des « partenariats stratégiques » auprès du FMI. À Tripoli ou dans la Békaa, certains saluent déjà la « fin de la crise ».
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Mais pour un regard économique lucide, il s’agit d’une supercherie : ces 3,5 % traduisent un effet de rattrapage superficiel, un rebond mécanique né d’un point de départ abyssal, qui ne fait que masquer – et perpétuer – les fondements intacts de la tourmente structurelle.
Un effet de rattrapage superficiel qui flatte les chiffres sans ébranler les fondations
L’essence de ce 3,5 % réside dans un effet de rattrapage purement conjoncturel, superficiel par nature. Depuis l’été 2019, le PIB réel libanais s’est écroulé de 40 % cumulés, un plongeon historique qui rabaisse dramatiquement la base de calcul. La contraction de 7,1 % en 2024 – dopée par les chocs frontaliers et une paralysie énergétique – offre un tremplin : toute reprise minimale, même frileuse, explose statistiquement. Importations en hausse de 10 % attendues, consommation portée par des remittances record, agriculture revigorée par des pluies favorables : voilà les ingrédients d’un sursaut apparent. Pourtant, cet effet masque une inflation à 15,1 % en septembre, qui ronge 80 % des gains nets et maintient une destruction de richesse endémique.
Les fondements de la crise demeurent intacts, ancrés dans une dette publique à 200 % du PIB, un secteur bancaire gelé et une dollarisation à 90 % des échanges. La livre libanaise, reléguée artificiellement à 89 500 pour un dollar sur le marché parallèle – nous n’avons pas appris de l’erreur d’une livre libanaise surestimée à 1500 LL/USD , n’est plus qu’un fantôme administratif. Yassine Jaber, lors d’une séance parlementaire le 20 octobre, a vanté des « recettes fiscales en progression de 12 % », mais les modèles macroéconomiques sont sans pitié : pour un pays comme le Liban, une relance authentique postulait 6 à 7 % annuels sur cinq ans minimum. Cela absorberait les pertes, recréerait 500 000 emplois et restaurerait la souveraineté monétaire. À 3,5 %, on n’assiste qu’à une stabilisation précaire, un radeau ballotté qui perpétue les vices originels : absence d’investissements productifs, dépendance aux flux exogènes, compétitivité érodée. La Banque mondiale le sous-entend en conditionnant tout à un « réformisme soutenu » ; à l’ABL, on murmure une « embellie fragile » ; au ministère, on rêve d’un budget 2026 « excédentaire ». Sans toucher aux racines – banque, État, justice –, cet effet de rattrapage n’est qu’un pansement sur une hémorragie.
Le secteur bancaire : paralysie persistante, réformes taillées pour l’ABL
Aucun rattrapage viable sans un secteur bancaire restructuré aux standards FMI – condition absente qui sabote tout. Les 80 milliards de dollars de dépôts gelés depuis 2019 interdisent tout crédit : PME à l’asphyxie, avec des taux d’intérêt officieux à 25 % ; ménages confinés au cash, économie informelle à 60 % du PIB. La loi du 31 juillet, arrachée après trois naufrages parlementaires, érige une autorité de résolution bancaire – un semblant d’avancée. Mais le FMI, au terme de sa mission des 22-25 septembre, tonne des « ajustements impératifs » : priorisation des pertes actionnariales (bail-in), émission d’obligations perpétuelles, audits indépendants des bilans. Karim Souaid, gouverneur de la BDL depuis avril, vise un « reprise des prêts en 2026 », mais les lignes de fracture s’élèvent.
L’ABL, bastion des intérêts bancaires, prône une dilution des pertes sur les dépôts juniors, épargnant les actionnaires – une recette taillée sur mesure pour ses adhérents. La BDL, sous Souaid, avance un dégel échelonné via plateformes numériques, mais les banquiers freinent, craignant une ruée. Résultat : 100 milliards immobilisés, circuit du crédit rompu. Le FMI, dès juin, qualifiait cela de « priorité critique pour extirper l’économie du cash ». Les déposants, 1,2 million de familles touchées, engorgent les tribunaux ; les banques provisionnent 20 % de leurs actifs toxiques. Sans convergence, l’accord FMI – sésame pour 56 milliards d’aides régionales – reste un horizon lointain. Cet immutabilité bancaire fige les fondements : pas de levier financier, pas de rattrapage profond.
Tourisme et diaspora : béquilles volatiles qui ne sauvant pas les meubles
Les moteurs historiques ploient sous le poids de leur instabilité, soulignant la superficialité du rebond. Le tourisme, pilier à 20 % du PIB pré-crise, languit : 40 % d’arrivées en moins qu’en 2019, plombé par les escarmouches frontalières et une image dégradée. Hôtels à 55 % d’occupation en septembre, recettes à 1,2 milliard de dollars annuels contre 7 milliards jadis. La Banque mondiale pointe ce « secteur en déliquescence » comme pivot de sa révision. Un sursaut en 2026 ? Subordonné à une trêve régionale improbable, avec concurrents turcs ou égyptiens aux tailles alléchantes.
Les remittances, 7 milliards en 2024 (30 % du PIB), irriguent les importations vitales : 1,4 milliard par trimestre en octobre. Karim Souaid notait une « saisonnalité robuste » ; pourtant, ces flux dépendent des cycles mondiaux – récession US à 1,8 % projetée, ralentissement saoudien – et pourraient chuter de 25 % en cas de choc. Ni création d’emplois (80 % informels), ni valeur locale : simples transfusions qui masquent les faiblesses sans les guérir. Le gouvernement mise sur des festivals golfeux, mais sans infrastructures (aéroport à 60 % capacité), c’est futile. Ces piliers instables confirment : rattrapage de surface, fondements pourris.
Investissements étrangers : Holcim s’éclipse, le vide s’installe
Les IDE illustrent le maintien cruel des fondations défaillantes : 655 millions en 2023 (3,3 % PIB), stagnation en 2025. Le rapport du Département d’État US d’octobre dépeint un « climat toxique : corruption, justice capricieuse, énergie précaire ». Holcim Liban en est l’icône : le 11 octobre, Holcibel cède 52 % de ses parts (10,2 millions d’actions) à des investisseurs locaux comme Zeidan et Sassine, pour 736 millions de lollars à 72,5 l’action. Ce colosse cimentier, ancré depuis 1929, jette l’éponge après六年 de résistance : usines à 50 % de cadence, coûts énergétiques à 0,20 dollar/kWh, imports jordaniens envahissants. Cours BSE à 73,5 lollars le 27 octobre, valorisation artificielle.
Sans FDI, pas de technologie, pas d’emplois qualifiés (perte de 200 000 postes industriels). La Cimenterie Nationale sabre ses capacités ; Beyrouth courtise Doha ou Abou Dhabi, mais cadastre bloqué, incitations fiscales absentes rendent l’appel inaudible. Le vide s’étend, cristallisant l’illusion du rattrapage et l’immobilisme triomphe.
Inflation supercritique et exode des cerveaux : la richesse qui s’évapore au quotidien
Pour le citoyen libanais moyen, ce taux de 3,5 % de croissance reste une abstraction cruelle, englouti par une inflation supercritique qui anéantit toute amélioration perceptible du niveau de vie. L’indice des prix à la consommation s’élève à 15,1 % sur un an en septembre 2025, après 14,2 % en août, constituant le pic le plus élevé en sept mois. Cette flambée, tirée par les produits de première nécessité, érode les frêles progrès productifs : les salaires réels ont été divisés par cinq depuis l’effondrement de 2019, un employé du secteur public percevant l’équivalent de 1 200 dollars mensuels à l’époque contre à peine 250 dollars en pouvoir d’achat aujourd’hui. Le pain, pilier de l’alimentation quotidienne, a vu son prix grimper de 12 % rien qu’en octobre, passant de 45 000 à 50 500 livres le paquet de 900 grammes, que ce soit sur les marchés de Beyrouth ou dans les régions périphériques. Le carburant, arrimé au dollar sur le marché parallèle à 89 500 livres, impose un plein à 200 000 livres pour un véhicule standard, forçant ménages et transporteurs à des restrictions sévères, avec des stations essence limitant les distributions à 20 litres par client.
Malgré ce climat, la production nationale enregistre un timide sursaut : l’agriculture progresse de 5,2 %, portée par une vendange abondante et des importations d’engrais facilitées par les transferts de la diaspora ; les services croissent de 3,1 %, soutenus par un secteur du BTP résiduel et une reprise modeste des échanges commerciaux. Les exportations stagnent toutefois à 4 milliards de dollars annuels, cantonnées au ciment, aux bijoux et aux produits agroalimentaires sans signe de diversification. La compétitivité des industries locales est irrémédiablement compromise : coûts de production enflés de 30 % par rapport aux concurrents jordaniens ou égyptiens, électricité tarifée à 0,20 dollar le kWh sur générateurs diesel privés, carburant gazole triplé en un an. À Chekka ou Zouk Mikael, les usines textiles réduisent leurs chaînes de montage ; à Jbeil, les artisans verriers procèdent à des licenciements massifs. Ce rattrapage de surface génère une production accrue, mais aucune redistribution : 70 % des ménages libanais vivent sous le seuil de pauvreté, avec un panier familial minimal estimé à 120 dollars mensuels hors logement, selon les données les plus récentes du CAS.
L’exode des cerveaux, véritable saignée démographique et productive, atteste avec violence de la pérennité des fondements de la crise. Près de 1,5 million de Libanais ont quitté le pays depuis 2019, dont 50 000 supplémentaires en 2025 seul, un record absolu vers l’Europe occidentale et les monarchies du Golfe. Quarante pour cent des diplômés universitaires choisissent l’exil : à Dubaï, Paris ou Toronto, où les salaires offerts sont décuplés ; le secteur technologique a perdu 15 000 ingénieurs, aspirés par des géants comme Google ou Siemens ; la santé déplore le départ de 1 200 médecins en un an, laissant les hôpitaux comme l’Hôtel-Dieu ou Rizk Hospital à 60 % de leurs capacités nominales. Les promotions 2025 des universités américaines de Beyrouth ou Saint-Joseph voient 85 % des lauréats en médecine préparer leurs bagages avant même la collation des grades. Des initiatives gouvernementales, telles que « Lebanon Tech Revival » lancée en juin par le ministère des Télécommunications, se heurtent à un mur : absence totale de venture capital libanais, avec les startups phares comme Anghami ou NowPay délocalisant leurs serveurs à Chypre pour sécuriser les flux. Cette hémorragie prive le pays de son potentiel innovant : les dépôts de brevets ont chuté de 40 %, les dépenses en R&D avoisinent 0,1 % du PIB, transformant le Liban en terre stérile pour l’intelligence et le capital humain.
L’État libanais : asphyxié par son incapacité à se financer
L’appareil étatique libanais, épine dorsale administrative du pays, agonise sous le poids d’une incapacité chronique à mobiliser ses ressources propres. Les recettes fiscales s’élèvent à 15 milliards de dollars équivalents en 2025, contre 40 milliards avant la crise, malgré des ajustements comme la TVA portée à 11 % et des accises renforcées sur le tabac et les alcools. Le Trésor public émet des bons en lollars sur la plateforme Sayrafa à des taux usuraires de 18 %, souscrits par un cercle restreint de banques locales, ce qui alourdit mécaniquement le déficit implicite. Yassine Jaber, ministre des Finances, a revendiqué lors d’une séance parlementaire le 20 octobre une « progression de 12 % des rentrées fiscales », mais l’objectif pour 2026 – 416 billions de livres, soit 82 % des revenus projetés – reste éloigné des exigences du FMI en matière de taxation progressive des hauts revenus.
La masse salariale de la fonction publique incarne cette précarité : environ 300 000 agents, avec des rémunérations effectives laminées à 20-50 dollars mensuels en pouvoir d’achat réel, couvrant à peine les besoins alimentaires d’une famille. Des retards de paiement récurrents minent la cohésion administrative, culminant en octobre avec une grève nationale décrétée le 23 octobre par le Rassemblement des ligues des fonctionnaires. Ce mouvement, qui a paralysé administrations centrales et locales, exige une correction immédiate des salaires et des retraites, menaçant une escalade si les revendications ne sont pas satisfaites. Les hôpitaux publics opèrent en sous-régime, avec des indemnités figées au taux officiel de 1 507 livres par dollar, équivalant à une vingtaine de dollars effectifs. Les écoles publiques ferment sporadiquement, les enseignants migrant vers le privé ou l’étranger. Le ministre Jaber a promis des « ajustements budgétaires » dans le cadre du projet de loi de finances 2026, mais l’opacité persiste sur les comptes 2025, non encore audités.
Les remboursements de la dette souveraine relèvent de la pure utopie. Les eurobonds, en défaut depuis mars 2020 pour un stock de 31 milliards de dollars, se négocient à 21,5 cents le dollar fin octobre, avec un indice Cbonds à 24,45. Les pourparlers avec le FMI butent sur l’algorithme de restructuration : priorité à la dette publique ou aux déposants bancaires ? Karim Souaid, gouverneur de la BDL, défend un schéma favorisant les banques via des obligations perpétuelles , le plus mauvais des choix à faire avec celui de la vente de l’or de la Banque du Liban; le FMI préconise des haircuts partiels à 30 % pour les créanciers récalcitrants au-delà d’un certain montant en raison des taux anormalement élevés dont ils ont bénéficié dans les années pré-crise.
Les projets en cours – budget 2026 visant l’équilibre, restitution échelonnée des dépôts – apparaissent taillés sur mesure pour l’ABL : dilution des pertes sur les comptes juniors, sauvegarde des actionnaires majoritaires à hauteur de 70 %. Ils s’éloignent des standards FMI – transparence des bilans via audits indépendants comme PwC – et des attentes populaires pour un déblocage intégral. L’opacité budgétaire s’éternise, avec 16,5 milliards dus par la BDL à l’État escamotés des rapports officiels.
Réformes en sablier : FATF, fiscalité et emprise ABL
L’incertitude régnante s’incarne dans des réformes figées dans un sablier géant. Le GAFI (FATF) a confirmé le maintien du Liban sur sa liste grise le 24 octobre, reportant tout reporting exhaustif et brandissant la menace d’une inscription en liste noire sans progrès décisifs en matière de lutte contre le blanchiment (AML) et le financement du terrorisme (CTF) : 12 items en suspens, dont l’instauration d’un registre des bénéficiaires effectifs, bloqué au Parlement. Les répercussions sont immédiates : banques étrangères ferment des comptes d’ONG libanaises, gonflant les transferts humanitaires via les réseaux informels hawala de 20 %.
La fiscalité patine : la TVA reste gelée à 11 %, les privatisations avancent au ralenti – Middle East Airlines demeure 100 % étatique, Électricité du Liban morcelée sans appels d’offres lancés. La BDL entrave le processus via 137 circulaires restrictives, plafonnant les retraits cash à 10 000 dollars ; l’ABL prépare ses plans de viabilité pour mars 2026, prévoyant une absorption de 25 % des pertes par recapitalisation privée. Le FMI, à l’issue de sa mission close le 25 septembre, insiste : « Renforcer la loi bancaire pour un bail-in effectif, instaurer une taxe progressive sur les hauts revenus à 25 % ». Yassine Jaber rétorque par un « équilibre budgétaire sans nouvelles ponctions », mais les blocages parlementaires persistent.
En définitif, 3.5% … ce n’est pas de quoi à pavoiser.



