vendredi, février 20, 2026

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800 millions de dollars pour les salaires: la facture qui expose l’État à un double piège

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Une hausse annoncée comme “bouée”, mais construite comme dispositif conditionnel

Le gouvernement a choisi une annonce massive pour répondre à l’érosion des revenus du secteur public, sans pour autant la transformer en augmentation structurelle du salaire. Le schéma présenté repose sur une indemnité mensuelle, séparée du salaire de base, et calculée sur une base de référence ancienne, celle de 2019. Dans la présentation officielle, l’effort équivaut à six salaires mensuels, avec une valeur mensuelle annoncée dans une fourchette de 100 à 120 dollars. L’architecture vise environ 251 000 bénéficiaires, en incluant employés et retraités. Le coût annuel est avancé à environ 800 millions de dollars.  Les paramètres sont précis, et c’est justement cette précision qui fait apparaître le premier piège. L’État affiche une réponse sociale, mais il le fait avec un instrument qui reste fragile par conception. Une indemnité séparée peut être ajustée, suspendue ou modulée plus facilement qu’un salaire de base. Elle rassure à court terme, mais elle n’ancre pas une refonte durable de la grille salariale. Dans un pays où les ménages ont déjà vécu des promesses suivies de retards, le caractère “séparé” nourrit un doute: l’aide est-elle garantie, ou dépend-elle du rapport de force politique et budgétaire du moment.

Le second piège vient de la manière dont cette facture est liée au financement. L’exécutif associe explicitement la capacité de paiement à l’adoption par le Parlement d’une loi relevant la taxe sur la valeur ajoutée. La TVA est annoncée comme devant passer à 12% après une hausse d’un point.  Cette condition est une bombe politique, car elle crée un échange social à la fois clair et contestable: augmenter une taxe sur la consommation, donc sur tous, pour financer une indemnité ciblée sur une catégorie. Même si l’État met en avant la nécessité de “financer” l’urgence, le montage peut être perçu comme un transfert qui pèse sur les ménages, y compris ceux qui ne bénéficieront jamais de l’indemnité. Dans le débat public, la légitimité d’une telle opération dépend d’un élément que l’État a du mal à offrir immédiatement: la preuve que la collecte sera efficace, que les fuites seront réduites, et que la hausse de TVA ne se transformera pas en spirale de prix. Or, l’exécutif reconnaît lui-même la nécessité d’améliorer la collecte, de suivre les ordres de recouvrement et de renforcer la surveillance des points de passage pour augmenter les recettes.  Cette reconnaissance, utile sur le plan technique, nourrit aussi une question politique brutale: si l’État doit d’abord “mieux collecter”, pourquoi commencer par augmenter la facture des consommateurs avant d’avoir démontré sa capacité à colmater les fuites.

251 000 bénéficiaires: une promesse sociale qui devient un champ de bataille de perception

Le chiffre de 251 000 bénéficiaires donne l’ampleur sociale de la décision. Il signale que l’État ne parle pas d’une correction marginale, mais d’un choix qui touche une masse d’employés et de retraités.  Cette ampleur explique pourquoi l’annonce est reçue, par une partie des agents publics, comme une nécessité vitale. Beaucoup considèrent que l’administration ne peut pas fonctionner durablement avec des revenus devenus insuffisants, et que la rémunération est la condition minimale de la continuité du service. Mais la même ampleur crée un effet inverse dans le reste de la population. Plus le nombre de bénéficiaires est élevé, plus la population non bénéficiaire se demande qui finance, et pour quoi. Dans un pays où une partie importante des revenus est désormais liée au secteur privé, aux transferts de la diaspora ou à des activités informelles, l’idée d’une indemnité financée par une TVA plus élevée et par des taxes sur des produits du quotidien déclenche un réflexe de comparaison. La discussion glisse alors de l’urgence administrative vers une rivalité sociale: certains perçoivent l’indemnité comme un rattrapage légitime, d’autres comme une protection d’une catégorie au moment où l’ensemble du pays paie plus cher.

Cette rivalité est aggravée par la forme même de l’indemnité. Une indemnité séparée du salaire de base est vécue différemment selon les groupes. Pour l’employé public, elle peut être perçue comme une amélioration, mais aussi comme un signe que l’État évite une réforme globale de la grille, donc qu’il cherche une solution temporaire. Pour le citoyen qui n’en bénéficie pas, l’indemnité est perçue comme une dépense publique supplémentaire, mais sans la garantie d’un meilleur service en retour. Cela devient un point sensible parce que la relation entre l’usager et l’administration est déjà tendue. La moindre grève, le moindre ralentissement, le moindre dossier bloqué amplifie l’idée que l’État demande plus d’argent à la société sans améliorer le service. La décision, au lieu d’apaiser, risque alors d’alimenter un échange corrosif: l’administration dit qu’elle ne peut pas travailler sans revenus, l’usager répond qu’il ne peut pas payer plus sans contrepartie.

La question des retraités accentue encore la charge. Lorsque l’État inclut des retraités dans le dispositif, il revendique une dimension de justice sociale, car ces personnes ont souvent moins de marges d’ajustement.  Mais intégrer les retraités augmente aussi la facture et renforce la dépendance à des recettes fiscales stables. Or, la TVA et les taxes indirectes sont sensibles à l’activité économique. Si l’activité ralentit, la recette peut baisser, et l’indemnité devient plus difficile à maintenir. Cela crée un paradoxe: plus l’État veut rendre l’indemnité sociale, plus il doit s’appuyer sur une architecture fiscale robuste, alors même que la robustesse de la collecte est contestée. Le pays se retrouve donc face à un choix difficile: soit l’État renforce la pression fiscale et prend le risque social, soit il renonce à financer et prend le risque d’effondrement administratif. L’annonce des 800 millions place ce dilemme au centre du débat, car elle force chacun à choisir quel risque il juge le moins dangereux.

800 millions: une facture qui dépasse la technique et devient un test de gouvernance

Sur le papier, 800 millions de dollars peut être présenté comme une dépense “nécessaire”.  Mais dans la pratique libanaise, le chiffre devient un test de gouvernance, parce qu’il exige une cohérence entre trois niveaux qui se contredisent souvent: la décision politique, le vote parlementaire et l’exécution administrative. Le gouvernement peut annoncer l’indemnité, mais il dépend du Parlement pour relever la TVA et sécuriser une partie du financement. Il dépend aussi de sa propre capacité à collecter la recette et à contrôler les fuites. Enfin, il dépend d’une administration qui doit continuer à fonctionner pour que la collecte et les paiements soient possibles. Or, dans le même environnement, une grève de la Ligue des employés de l’administration publique est annoncée, ce qui signale un appareil d’État sous tension au moment même où il devrait être mobilisé pour exécuter une réforme de recettes.  C’est le cœur du test: l’État doit prouver sa capacité à se financer et à payer, alors que sa machine administrative se fragilise.

Le débat parlementaire, lui, ajoute une autre couche. Des responsables parlementaires mettent en garde contre l’impact inflationniste d’une hausse de taxes et soulignent que l’étude d’un plan doit précéder toute décision.  Dans ce cadre, l’indemnité se retrouve prisonnière d’un calendrier politique. Si le vote tarde, le paiement tarde. Si le paiement tarde, la colère des agents publics augmente. Si la colère augmente, l’administration ralentit davantage, ce qui affaiblit la collecte et nourrit l’argument que l’État n’est pas prêt. Le cercle est dangereux, car il transforme une mesure de stabilisation sociale en moteur d’instabilité institutionnelle. L’exécutif a voulu acheter du temps et du calme. Il peut, au contraire, déclencher une séquence où chaque acteur attend que l’autre agisse d’abord.

Le test de gouvernance se voit aussi dans l’équilibre entre dépenses et contrôle des prix. L’État sait que si la TVA augmente et si les taxes indirectes se répercutent, une partie de l’indemnité sera immédiatement absorbée par la hausse du coût de la vie. Dans ce cas, le résultat politique est doublement négatif. L’État aura augmenté la pression fiscale, mais l’amélioration ressentie par les bénéficiaires sera limitée. Et les non-bénéficiaires auront payé plus cher sans recevoir quoi que ce soit. Pour éviter ce scénario, des discussions sont menées avec des acteurs du commerce alimentaire et de la boulangerie afin de limiter les hausses de prix.  Mais ces engagements restent fragiles si les coûts logistiques montent réellement. La gouvernance est donc testée sur deux fronts à la fois: produire la recette et empêcher qu’elle ne se transforme en inflation qui annule l’effet social.

Conditionnée à la TVA, amplifiée par l’inflation: la mécanique qui peut avaler l’indemnité

L’une des faiblesses majeures du montage est la dépendance à une taxe sur la consommation. La TVA, lorsqu’elle augmente, touche l’ensemble de la population. Elle se répercute sur les prix, surtout dans une économie fortement dépendante des importations. Elle peut aussi servir de prétexte à des hausses supérieures au coût réel, dans un marché où les anticipations jouent un rôle important. Dans ce contexte, une indemnité de 100 à 120 dollars par mois, annoncée comme référence, peut être partiellement neutralisée si les prix de biens essentiels et de services montent en parallèle.  Le risque est d’autant plus élevé que l’indemnité n’est pas intégrée au salaire de base, donc elle ne transforme pas durablement la structure de revenu. Si la hausse des prix s’installe, l’indemnité devient une correction provisoire qui appelle, rapidement, une nouvelle correction. L’État se retrouve alors entraîné dans une course où il augmente la dépense pour rattraper l’inflation, tout en alimentant une partie de l’inflation par les taxes et par les coûts indirects.

La taxe sur l’essence, annoncée dans le même paquet, renforce ce mécanisme, car elle augmente immédiatement le coût de transport et la chaîne logistique.  Même si l’État tente de contenir les prix, la hausse des coûts réels finit souvent par se répercuter. Si cette répercussion se produit, elle change la perception de l’indemnité. Les agents publics ne voient plus une amélioration nette, mais une course permanente pour rester au même niveau de pouvoir d’achat. Les ménages non bénéficiaires voient une hausse de prix, et ils attribuent cette hausse au paquet fiscal dans son ensemble. La tension sociale devient alors plus large que la question des salaires. Elle englobe le coût de la vie, le transport, l’alimentation, et la confiance dans la capacité de l’État à agir sans punir.

Le montage conditionnel renforce aussi l’incertitude. Si le Parlement ne vote pas la TVA à temps, l’État se retrouve coincé. Soit il paie l’indemnité en s’endettant ou en utilisant d’autres recettes, et il prend un risque budgétaire. Soit il retarde, et il prend un risque social. Dans les deux cas, l’effet est politique. Le pays n’a pas seulement besoin d’un chiffre. Il a besoin d’un mécanisme crédible. Or, la crédibilité dépend d’une cohérence entre le discours et l’exécution, et cette cohérence est précisément ce que la conditionnalité met sous pression. Plus l’État insiste sur “on paiera quand la TVA sera votée”, plus il rappelle au public que le paiement est incertain. Et plus il rappelle cette incertitude, plus il fragilise l’objectif initial, calmer le climat social.

La véritable question: financer l’urgence sans casser le contrat social

La facture de 800 millions révèle une question plus large que la rémunération du secteur public. Elle pose le problème du contrat social minimal: qui paie, qui reçoit, et quelle est la contrepartie. L’État présente l’indemnité comme indispensable pour préserver le fonctionnement des services publics et pour stabiliser une administration dont le niveau de vie a été très érodé.  Mais une partie du pays interprète le paquet fiscal comme une ponction sur le quotidien, avec des taxes sur la consommation et sur le carburant, au moment même où les ménages ont peu de marge. Si l’État ne parvient pas à montrer rapidement une amélioration de service, le contrat social se dégrade. La société a l’impression de financer une machine qui ne rend pas. Et l’administration a l’impression d’être humiliée et sous-payée. Entre ces deux perceptions, la politique se durcit.

Le test, pour le gouvernement, est donc la séquence d’exécution. Il ne suffit pas d’annoncer 800 millions. Il faut sécuriser le vote, prouver la collecte, limiter les fuites, et contenir l’inflation pour que l’indemnité soit ressentie comme un gain réel. Or, l’État annonce en parallèle la nécessité de renforcer la surveillance et la collecte, ce qui revient à admettre que l’appareil actuel ne capture pas toute la recette potentielle.  Si cette réforme de collecte n’avance pas, la TVA et les taxes indirectes deviennent un symbole d’injustice, car elles touchent ceux qui ne peuvent pas échapper. Si la réforme avance, l’État peut regagner un peu de crédibilité, mais il devra gérer une résistance de ceux qui bénéficiaient des zones grises. Le risque politique est donc inévitable. La question est de savoir comment il est réparti et expliqué.

Les 800 millions ne sont pas seulement une somme. Ils sont une ligne de fracture. Ils séparent l’urgence de la réforme, la promesse de l’exécution, et la stabilité de l’inflation. Ils obligent l’État à faire une démonstration rare: prouver qu’il peut lever une recette sans punir aveuglément, payer sans promettre dans le vide, et maintenir un service public qui justifie l’effort demandé à toute la société.

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