Le report de la conférence internationale prévue à Paris pour soutenir l’armée libanaise et les forces de sécurité internes marque un ajustement pragmatique aux réalités géopolitiques actuelles. Annoncée initialement pour le 5 mars, cette réunion devait rassembler une cinquantaine de pays autour d’un objectif clair : renforcer les capacités des institutions sécuritaires libanaises dans un contexte de fragilité persistante. Mais un appel téléphonique entre le président libanais Joseph Aoun et son homologue français Emmanuel Macron, intervenu le 1er mars, a conduit à une décision conjointe de décaler l’événement à avril prochain. Cette mesure reflète la gravité des développements régionaux, qui imposent une prudence accrue pour préserver les équilibres internes au Liban.
Lors de cet échange, les deux dirigeants ont examiné les dernières évolutions affectant la sécurité de l’ensemble de la région, y compris les États amis. Ils ont convenu que les conditions n’étaient pas réunies pour maintenir la date initiale, soulignant que la dangerosité de la situation actuelle accentue l’impératif de maintenir la stabilité du Liban, de soutenir ses institutions légitimes et d’assurer la restauration complète de sa souveraineté. France et Liban, aux côtés de leurs partenaires dans le groupe de la quintette, poursuivront leurs efforts en ce sens. Cette déclaration, émise conjointement par les présidences libanaise et française, met en lumière une coordination étroite entre Beyrouth et Paris, ancrée dans une relation historique qui s’est intensifiée ces dernières années.
Une décision conjointe face à l’instabilité régionale
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La situation régionale, marquée par une escalade dramatique, justifie pleinement ce report. Les frappes américano-israéliennes en Iran, survenues récemment, ont plongé le Moyen-Orient dans une phase de confrontation ouverte. Ces opérations, qui ont visé des sites stratégiques iraniens, interviennent dans un climat de tensions accumulées depuis des mois, avec des échanges de missiles et des attaques sur des bases américaines dans plusieurs pays du Golfe, en Irak et en Jordanie. L’Iran, confronté à une perte majeure avec la disparition de son guide suprême Ali Khamenei lors d’une frappe le 28 février, a riposté par des tirs balistiques sur Israël et des positions américaines, exacerbant les risques d’une conflagration plus large.
Au Liban, ces événements résonnent particulièrement, compte tenu de la proximité géographique et des liens historiques avec les acteurs impliqués. Hezbollah, affaibli par les conflits antérieurs mais toujours influent, a condamné les actions américaines et israéliennes, qualifiant les responsables de tyrans. Son secrétaire général, Naim Qassem, a affirmé que le mouvement ne laisserait pas le terrain de l’honneur et de la résistance vacant, tout en organisant des rassemblements à Beyrouth pour commémorer Khamenei. Pourtant, pour l’instant, le groupe observe une retenue notable, évitant toute escalade directe qui pourrait replonger le Liban dans le chaos. Cette posture reflète les leçons tirées des affrontements passés, notamment la guerre de 2024 avec Israël, qui a laissé des traces profondes sur l’infrastructure et la population libanaises.
Israël, de son côté, maintient une pression constante sur le front sud-libanais, malgré l’accord de cessez-le-feu signé en novembre 2024. Des frappes aériennes récentes ont ciblé des zones comme l’Iqlim al-Tuffah et Markaba, visant ce que l’armée israélienne décrit comme des infrastructures de Hezbollah. Ces actions, quasi quotidiennes, violent les termes du cessez-le-feu et soulignent les défis persistants pour l’application de la résolution 1701 des Nations unies, qui exige le désarmement des groupes armés au sud du Litani et le déploiement exclusif de l’armée libanaise dans cette zone. Le gouvernement libanais a protesté auprès de l’ONU, rappelant que de telles incursions compromettent la souveraineté nationale et risquent de déstabiliser davantage le pays.
Dans ce cadre, le report de la conférence apparaît comme une mesure protectrice. Organiser un tel événement au milieu d’une crise régionale pourrait non seulement compliquer la participation internationale – avec des perturbations dans les voyages aériens et des priorités diplomatiques redirigées – mais aussi exposer le Liban à des retombées sécuritaires imprévues. Les deux présidents ont insisté sur le fait que cette décision renforce, paradoxalement, l’urgence de soutenir les institutions libanaises, considérées comme des remparts contre l’instabilité.
Le rôle pivotal de la France dans le soutien au Liban
La France, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, s’est positionnée comme un pilier du soutien au Liban depuis la crise économique de 2019 et l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Paris a initié plusieurs conférences d’aide, mobilisant des fonds pour la reconstruction et les réformes. La réunion prévue à Paris s’inscrit dans cette lignée, avec un accent mis sur l’armée et les forces de sécurité, vues comme essentielles pour restaurer l’autorité de l’État. Macron a personnellement invité Aoun à coprésider l’événement, qualifiant sa présence de signal politique fort, témoignant des liens solides entre les deux nations.
Ce partenariat franco-libanais s’étend au groupe de la quintette, composé des États-Unis, de la France, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et du Qatar. Ce collectif, formé pour résoudre la vacance présidentielle libanaise prolongée jusqu’en janvier 2025, continue d’œuvrer pour la stabilité du pays. Lors d’une réunion préparatoire à Cairo en février, les représentants de la quintette ont réaffirmé leur engagement à renforcer l’armée libanaise, avec un objectif clair : assurer le monopole des armes par l’État. Le Liban a présenté des besoins estimés à plus de 9 milliards de dollars pour équiper et former ses forces, couvrant des domaines comme la logistique, les communications et la formation spécialisée.
Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, a salué les progrès de l’armée libanaise dans la première phase de son plan de déploiement au sud du Litani, achevée en janvier. Cette étape a impliqué la saisie d’installations militaires non étatiques, la destruction de tunnels et la confiscation d’armes, démontrant une efficacité accrue malgré des ressources limitées. Abdelatty a appelé à un soutien international intensifié pour compléter les phases suivantes, notamment au nord du fleuve, estimées à au moins quatre mois de travail. Ce processus, conforme à la résolution 1701, vise à empêcher toute réarmement de groupes comme Hezbollah, tout en protégeant les frontières contre les incursions israéliennes.
Les défis persistants de la souveraineté libanaise
La restauration de la souveraineté libanaise reste au cœur des débats. Élu président en janvier 2025 après plus de deux ans de vacance, Joseph Aoun, ancien commandant de l’armée, incarne cette ambition. Son élection, soutenue par une coalition transconfessionnelle et facilitée par la quintette, a marqué un tournant, affaiblissant l’influence de Hezbollah au parlement. Aoun a rapidement priorisé le renforcement des institutions sécuritaires, présidant des réunions du Conseil suprême de défense pour affirmer que les décisions de guerre et de paix relèvent exclusivement de l’État.
Pourtant, les obstacles sont multiples. L’armée libanaise, avec environ 80 000 hommes, souffre d’un manque chronique d’équipements modernes, aggravé par la crise économique. Les salaires des soldats ont chuté drastiquement depuis 2019, passant de l’équivalent de 800 dollars à moins de 100 dollars mensuels en raison de la dévaluation de la livre libanaise. Des aides ponctuelles, comme celles fournies par les États-Unis (plus de 3 milliards de dollars depuis 2006), ont permis de maintenir un minimum opérationnel, mais des investissements massifs sont nécessaires pour des capacités comme la surveillance aérienne ou la défense anti-missile.
Hezbollah, bien que diminué par les pertes subies en 2024 – estimées à des milliers de combattants – conserve une présence significative au sud. Le groupe rejette toute interprétation du cessez-le-feu qui l’obligerait à désarmer au nord du Litani, arguant que cela ne concerne que les zones frontalières. Cette position crée des frictions internes, avec des ministres anonymes avertissant que toute opération de recherche étendue pourrait mener à des clashes. L’armée a néanmoins saisi des facilités militaires découvertes, tout en cherchant des ententes pour éviter l’escalade.
Sur le plan régional, la mort de Khamenei et les frappes subséquentes ont accru les craintes d’une implication libanaise involontaire. Hezbollah a organisé des manifestations pacifiques, mais des sources officielles libanaises soulignent que l’intérêt national prime, impliquant une non-entrée en guerre. Le ministre de l’Intérieur, Ahmad Hajjar, a réaffirmé après une réunion du Conseil de défense que tous les Libanais placent la stabilité du pays au-dessus de tout. Israël, accusant Hezbollah de réarmement, menace de contre-attaques si le groupe s’engage, maintenant une pression qui complique les efforts de désarmement.
Les implications immédiates pour la sécurité libanaise
Les préparatifs pour la conférence reportée se poursuivent, avec des consultations au sein de la quintette pour adapter l’agenda aux évolutions actuelles. Le Premier ministre Nawaf Salam a rencontré Macron à Paris en janvier pour discuter des réformes économiques liées à la sécurité, insistant sur un accord avec le FMI pour stabiliser les finances. L’armée a annoncé la finalisation de la phase sud du Litani, avec des opérations en cours pour sécuriser les frontières et prévenir les infiltrations.



