vendredi, février 20, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Conférence de Paris sur l’armée: l’aide internationale mise au service d’un État sous contrainte

- Advertisement -

Un rendez-vous daté, un format politique, un objectif sécuritaire assumé

Le 5 mars 2026, Paris doit accueillir une conférence internationale consacrée au soutien de l’armée libanaise et des Forces de sécurité intérieure. L’événement est construit comme un format politique autant que financier, avec une coprésidence annoncée entre Emmanuel Macron et le président de la République Joseph Aoun. La séquence n’est pas présentée comme un simple appel aux dons. Elle vise à installer un cadre où l’aide se veut organisée, durable et orientée vers des besoins précis des institutions de sécurité. Dans les coulisses, l’idée dominante est celle d’une stabilisation par l’État, à un moment où la région reste inflammable et où le Liban demeure exposé à la contagion des crises.

La conférence s’inscrit dans une dynamique plus large associée à un groupe de pays qui cherchent à coordonner leur action sur le dossier libanais. L’enjeu n’est pas seulement de réunir des montants. Il est de mettre en scène une méthode: soutenir les institutions régulières, renforcer leur capacité opérationnelle, et éviter qu’un vide sécuritaire ne se transforme en chaos intérieur. Le choix de l’armée et des Forces de sécurité intérieure n’est pas neutre. Ce sont les deux piliers qui tiennent l’ordre public, assurent la présence de l’État sur le territoire et amortissent, au quotidien, les chocs politiques et sociaux. Lorsque ces institutions manquent de ressources, l’effet est direct: baisse de présence sur le terrain, fatigue des unités, fuite des compétences, et incapacité à répondre à des pics de tension.

Une préparation par étapes: la logique du « avant Paris »

Le rendez-vous de Paris est présenté comme le point culminant d’une préparation accélérée. Une réunion préparatoire au Caire est annoncée dans la foulée. Ce détail compte, car il indique que la conférence ne doit pas être improvisée. L’objectif est d’arriver au 5 mars avec une liste de besoins clarifiée, des engagements déjà discutés et un langage commun entre les partenaires. La dimension régionale n’est pas secondaire. Une étape au Caire permet de donner à l’effort un ancrage plus large, de réduire l’image d’une initiative strictement occidentale et de créer un espace où des capitales arabes peuvent peser sur la structuration de l’aide.

Cette préparation par étapes renvoie aussi à une réalité pratique. Aider l’armée libanaise ne se limite pas à acheter du matériel. Il faut savoir quoi acheter, pour qui, selon quel calendrier, avec quels mécanismes de contrôle, et avec quelles garanties de continuité. Or, dans un pays en crise, le principal risque des aides est la discontinuité. Une livraison ponctuelle peut produire un effet médiatique, mais elle ne résout pas une crise de fonctionnement. Une institution de sécurité a besoin de régularité: carburant, maintenance, pièces, formation, logistique, capacités de communication, et surtout capacité de payer des personnels qui, sinon, partent ou se démotivent.

Ce que recouvre « soutenir l’armée »: salaires, fonctionnement, équipement et capacité de présence

La formule « soutien à l’armée » est souvent utilisée comme un bloc. Sur le terrain, elle se décompose en quatre catégories qui conditionnent l’efficacité réelle. La première est le fonctionnement quotidien. Sans carburant, sans entretien, sans pièces de rechange, une flotte de véhicules devient un parc immobilisé. Sans budgets de déplacement, des unités se replient. Sans moyens de communication, la coordination se dégrade. Dans une crise prolongée, ces éléments sont plus décisifs que l’acquisition de nouvelles plateformes coûteuses. Le maintien en condition opérationnelle devient la priorité, parce qu’il permet de tenir le terrain avec ce qui existe déjà.

La deuxième catégorie est la rémunération et la protection sociale des personnels. Lorsque les salaires ont perdu leur valeur et que les familles des militaires ou des policiers sont fragilisées, l’institution encaisse un choc invisible mais brutal. Les absences augmentent. Les départs se multiplient. Le moral se dégrade. La tentation de chercher des revenus complémentaires apparaît. Et, dans une institution de sécurité, cette tentation peut ouvrir des portes à des pratiques illégales ou à des influences politiques. Soutenir les salaires, même indirectement, revient à protéger la neutralité et la discipline. C’est aussi un moyen de limiter la fuite des compétences, car former un officier, un technicien ou un spécialiste prend du temps, et le remplacer coûte plus cher que le retenir.

La troisième catégorie est l’équipement et la formation. Dans le contexte libanais actuel, l’objectif n’est pas de transformer l’armée en force de projection. L’objectif est de lui permettre d’assurer ses missions de base: contrôle des zones sensibles, appui à l’ordre public, sécurisation des axes, protection d’infrastructures critiques, et réponse rapide en cas de crise. Cela implique des moyens adaptés: équipements individuels, véhicules, moyens de surveillance, communications sécurisées, logistique, capacités médicales, et formation continue. Les Forces de sécurité intérieure, elles, ont besoin de capacités de police moderne: mobilité, gestion de foule, enquête, lutte contre la criminalité organisée, et présence visible dans les quartiers pour prévenir plutôt que subir.

La quatrième catégorie est la capacité de planification. Une aide « efficace » exige un plan. Quels sont les objectifs à six mois? À un an? Quelles unités renforcer? Quels points de territoire prioriser? Quels indicateurs suivre? Sans plan, l’aide se disperse. Elle devient une liste de besoins sans cohérence. Et elle est plus facilement contestée. La conférence de Paris, telle qu’elle est préparée, vise précisément à répondre à cette difficulté: passer d’un soutien émotionnel à un soutien structuré.

Pourquoi maintenant: une réponse à l’angoisse régionale et aux fragilités intérieures

Le calendrier n’est pas choisi dans le vide. La région vit une période de tension où plusieurs dossiers peuvent déborder, et le Liban reste un pays poreux aux ondes de choc. Dans ce contexte, renforcer les institutions de sécurité est vu comme une mesure de prévention. Les partenaires veulent éviter qu’une crise extérieure ne se transforme en désordre intérieur. Ils veulent aussi éviter que le Liban ne se fragilise au point de devenir un espace de compétition incontrôlée, où des acteurs non étatiques gagnent du terrain par défaut de l’État.

À l’intérieur, la crise économique et la pression sociale augmentent le risque d’explosions ponctuelles. Une hausse de taxes, une crise salariale, une contestation électorale ou une rumeur sécuritaire peuvent suffire à déclencher des tensions locales. Dans un pays où les filets sociaux sont faibles, l’ordre public devient un substitut. Cela place l’armée et les Forces de sécurité intérieure en première ligne, souvent au-delà de leur mission normale. Le problème est qu’on ne peut pas demander à des institutions fragilisées de porter la stabilité nationale sans leur donner les moyens minimums de le faire.

La coprésidence comme message: Joseph Aoun au centre de la scène

Le choix d’une coprésidence entre Emmanuel Macron et Joseph Aoun a une fonction politique claire. Il ne s’agit pas seulement d’un protocole. Il s’agit de dire que l’État libanais est le partenaire officiel, que la présidence représente l’institution, et que le soutien ne vise pas une faction. Dans un pays où l’influence extérieure est un sujet hypersensible, cette mise en scène sert à limiter l’accusation de tutelle. Elle sert aussi à consolider la légitimité du président Joseph Aoun sur le plan international, en le plaçant comme interlocuteur central sur un dossier concret, celui de la sécurité nationale.

Cette coprésidence a aussi une dimension intérieure. Lorsque le chef de l’État est associé directement à un soutien à l’armée, l’événement devient un outil de cohésion. Il rappelle une idée que beaucoup considèrent comme un dernier point d’accord national: l’armée comme institution commune. Dans une période de polarisation, ce rappel compte. Il ne résout pas les conflits, mais il réduit la tentation de transformer l’armée en terrain de dispute partisane.

L’objectif implicite: renforcer l’État sans ouvrir une crise frontale sur les armes

Toute initiative de soutien à l’armée libanaise se heurte à une question politique incontournable: le monopole de la force. Dans le débat libanais, la présence d’armes hors contrôle de l’État est un sujet central, et le Hezbollah reste au cœur de cette question. La conférence de Paris se présente comme un soutien technique et financier aux institutions régulières, mais elle touche forcément à ce débat. Parce que renforcer l’armée, c’est renforcer l’idée qu’un État doit être capable d’imposer sa souveraineté. Or, dans la réalité libanaise, cette souveraineté est disputée sur le terrain et dans la politique.

Le choix diplomatique semble donc être celui de l’approche graduelle. Plutôt que d’exiger immédiatement une confrontation interne sur les armes, les partenaires misent sur un renforcement progressif de l’État, en espérant que l’équilibre se déplace dans le temps. C’est une stratégie prudente, mais elle a un coût. Elle peut être critiquée comme une manière d’éviter le cœur du problème. Elle peut aussi être défendue comme la seule manière de ne pas déclencher une crise interne plus violente que la crise actuelle. L’enjeu, pour l’aide, sera de ne pas apparaître comme un instrument d’un camp contre un autre, tout en restant cohérente avec la logique de souveraineté.

Le risque numéro un: l’annonce sans la continuité

Les conférences internationales produisent souvent des images fortes. Le risque est que ces images ne se traduisent pas en continuité. Au Liban, ce risque est amplifié par l’instabilité interne. Un engagement financier annoncé peut être retardé par des procédures. Il peut être conditionné par des réformes. Il peut être affecté par une crise régionale qui détourne l’attention. Or, une institution de sécurité ne peut pas planifier sur la base de promesses incertaines. Si l’armée organise ses besoins et que l’aide se dérobe, elle se retrouve en difficulté supplémentaire. La crédibilité de l’événement se joue donc sur le mécanisme d’exécution, pas sur la cérémonie.

L’autre risque est la fragmentation. Lorsque plusieurs pays aident séparément, on obtient des doublons, des trous, et des zones de confusion. Une unité reçoit un type de matériel sans recevoir la formation. Une autre reçoit des équipements sans recevoir la maintenance. Les Forces de sécurité intérieure reçoivent des appuis qui ne s’intègrent pas à leur système. La conférence est censée limiter ce risque en imposant une coordination. Mais la coordination, dans la pratique, dépend d’un pilotage précis et d’une capacité libanaise à définir ses priorités sans se contredire.

Le risque numéro deux: la politisation interne de l’aide

Même lorsque l’aide vise une institution nationale, elle peut être politisée. Des camps peuvent la présenter comme une victoire. D’autres peuvent la présenter comme une ingérence. Un simple débat sur les priorités d’équipement peut devenir une polémique. Dans un pays où la confiance est faible, la perception compte autant que la réalité. C’est pourquoi la transparence est un point critique. Qui décide des achats? Quels sont les critères? Comment éviter les soupçons de favoritisme? Comment garantir que le soutien renforce l’institution sans renforcer des réseaux parallèles? Ces questions ne sont pas théoriques. Elles déterminent l’acceptabilité populaire de la conférence.

La politisation peut aussi venir de l’extérieur. Chaque partenaire a ses intérêts. Certains veulent une stabilité immédiate, quitte à accepter des compromis. D’autres veulent une transformation plus profonde. Certains veulent limiter une influence régionale. D’autres veulent garder un équilibre. La coordination internationale vise à réduire ces tensions, mais elle ne les efface pas. Si les partenaires ne partagent pas la même définition de « stabiliser le Liban », l’aide peut devenir incohérente. Et si elle devient incohérente, elle perd son effet.

Le risque numéro trois: un contexte régional qui peut tout bouleverser

Le Liban n’a pas le luxe d’un environnement stable. Une crise régionale peut changer la donne en quelques jours. Une escalade sur un front voisin peut créer des déplacements, des tensions, des incidents, et une pression sur les forces libanaises. Dans un tel scénario, l’aide prévue pour une logique de renforcement à froid peut être aspirée par une urgence. Cela ne signifie pas qu’elle est inutile. Cela signifie qu’elle doit être pensée comme résiliente, c’est-à-dire capable de soutenir une institution dans l’urgence sans casser son organisation.

C’est ici que le mot « prévisible » devient central. Une aide prévisible permet à l’armée de planifier, même dans la crise. Une aide imprévisible oblige l’institution à improviser, à dépendre de dons ad hoc, et à gérer des urgences sans filet. La conférence de Paris doit donc convaincre qu’elle va produire de la prévisibilité. Cela implique des mécanismes clairs: tranches de financement, calendriers de livraisons, programmes de maintenance, suivi des indicateurs, et coordination entre bailleurs.

Ce que Paris cherche à éviter: le scénario du vide sécuritaire

Au fond, la conférence est une réponse à un scénario redouté: un État qui perd sa capacité de sécurité. Quand cela arrive, les conséquences sont rapides. Les réseaux illégaux prospèrent. Les tensions communautaires montent. Les services locaux s’effondrent. La violence privée remplace l’autorité publique. Le coût social est énorme, et la reconstruction devient plus difficile. Les partenaires internationaux ont déjà observé ce scénario dans d’autres pays de la région. Ils cherchent à l’empêcher au Liban en soutenant les deux institutions qui restent capables d’opérer.

Ce calcul est pragmatique. Il ne dépend pas d’une vision romantique du Liban. Il dépend d’un intérêt régional: éviter un effondrement qui créerait de l’instabilité, des flux migratoires et un espace de confrontation. C’est aussi un calcul moral, car stabiliser par l’État réduit les souffrances civiles. Mais c’est surtout un calcul de gestion du risque.

Une attente interne: l’aide peut-elle changer le quotidien

Sur le terrain, la question sera simple: est-ce que cela change quelque chose? Est-ce que les patrouilles reprennent? Est-ce que la présence de l’État se renforce? Est-ce que les forces ont les moyens de répondre sans improviser? Est-ce que les citoyens sentent une différence dans l’ordre public? Une conférence n’a de sens que si elle produit des effets visibles. Or, dans un pays épuisé, l’impatience est forte. Si l’aide reste abstraite, elle sera perçue comme un spectacle diplomatique. Si elle se traduit par une capacité accrue, elle peut renforcer un minimum de confiance.

Le test sera aussi institutionnel. Une aide structurée exige que l’État libanais soit capable de recevoir, de gérer et de rendre compte. Cela implique des procédures. Cela implique des contrôles. Cela implique une discipline budgétaire et logistique. Or, la crise a affaibli l’administration. L’un des enjeux silencieux de la conférence est donc de renforcer non seulement les forces, mais aussi la capacité de gestion qui les entoure. Sans cela, l’aide peut se perdre dans la friction bureaucratique, même sans corruption.

Une conférence qui engage une ligne: renforcer l’État, à défaut de résoudre la politique

Le 5 mars 2026, Paris ne résoudra pas le conflit régional. Paris ne résoudra pas la question des armes hors État. Paris ne résoudra pas la crise économique. Mais Paris peut fixer une ligne de conduite: soutenir les institutions régulières comme condition minimale de stabilité. Cette ligne est choisie parce qu’elle est la seule qui évite un basculement rapide. Elle comporte des risques. Elle sera contestée. Elle sera scrutée. Pourtant, dans l’équation libanaise actuelle, elle reste l’un des rares leviers capables de produire un effet immédiat sur le terrain.

L’enjeu final est moins le montant annoncé que la cohérence du mécanisme. Une aide coordonnée, régulière et contrôlée peut offrir à l’armée et aux Forces de sécurité intérieure un souffle opérationnel. Une aide ponctuelle et politisée ne fera qu’ajouter une couche de bruit. La conférence de Paris sera jugée sur cette différence. Sur la capacité à transformer une scène diplomatique en capacité de terrain. Sur la capacité à renforcer l’État sans l’enfermer dans une dépendance. Et sur la capacité à créer, enfin, un minimum de stabilité là où le Liban vit depuis trop longtemps au bord de la rupture.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi