Une séquence sécuritaire qui ramène la question des armes au centre
Le débat sur le désarmement revient brutalement parce qu’il n’est plus traité comme une querelle interne. Il est ramené au rang de dossier immédiat de sécurité nationale, à la suite d’une montée de pression au Sud et d’une série de signaux présentés comme coordonnés avec un calendrier politique libanais.
Dans les jours qui précèdent une séance gouvernementale annoncée pour le jeudi 8 janvier 2026, plusieurs faits ont été rapportés au Sud: tirs d’artillerie dans un secteur identifié entre Dhayra et Alma Al-Shaab, survols d’avions de combat au-dessus de Marjaayoun, Khiam et localités proches, ainsi que la chute d’un engin sans pilote signalée à Rabb Thalathin.
La pression ne se limite pas au survol. Une frappe sur un véhicule sur l’axe Safad Al-Battikh–Al-Jmeijmeh, avec deux morts annoncés, a été intégrée dans la même lecture d’escalade graduée.
Ce contexte sécuritaire s’imbrique à une échéance institutionnelle: la présentation devant le Conseil des ministres d’un quatrième rapport mensuel de l’armée consacré à la limitation des armes au sud du Litani.
À partir de là, la question des armes ne reste plus un débat théorique. Elle devient un sujet de calendrier, de rapports officiels, et de décisions attendues. Le désarmement réapparaît donc non pas parce qu’un consensus s’est formé, mais parce que la pression extérieure et la pression du terrain remettent l’État face à une exigence de résultat.
Le cœur du problème: une exigence maximale, posée comme condition
Le dossier se durcit parce que l’exigence rapportée est formulée de manière très large. Elle ne se limite pas à une zone. Elle ne se limite pas à une catégorie d’armements. Elle est présentée comme une demande de remise de « toutes les armes », incluant des capacités comme les missiles de précision et les engins sans pilote.
Dans ce cadre, l’État libanais est sommé de prouver ce qu’il fait, et surtout ce qu’il peut faire. Un responsable israélien est cité jugeant que les efforts de l’État et de l’armée pour désarmer le Hezbollah ne sont « pas du tout suffisants ».
Cette phrase, même rapportée, a un effet direct. Elle crée une échelle d’évaluation imposée de l’extérieur. Elle rend aussi plus probable une hausse d’actions sur le terrain, puisque l’insuffisance proclamée peut servir de justification à une escalade.
L’attente américaine est également rapportée de façon explicite: Donald Trump est présenté comme déclarant qu’il « attend ce que fera le gouvernement libanais » après une rencontre avec Benjamin Netanyahu.
Cet élément transforme un débat interne en examen public. Il place le gouvernement dans une posture défensive. Il ne s’agit plus seulement d’annoncer un plan. Il s’agit de répondre à une attente affichée.
Le problème est que cette attente se superpose au temps institutionnel. Le gouvernement doit se réunir, l’armée doit remettre un rapport, et le terrain envoie des avertissements. La décision se prend donc dans une fenêtre étroite. Or, dans ce type de dossier, une fenêtre étroite favorise les mesures de court terme et les calculs de survie politique.
Litani, puis au-delà: la notion de « deuxième phase » et l’élargissement du périmètre
Le débat bascule aussi à cause d’une question géographique. Il ne s’agit plus seulement du sud du Litani. Une « deuxième phase » est évoquée comme une extension vers le nord du Litani, jusqu’au fleuve Awali.
Ce déplacement change la nature du dossier. Au sud du Litani, la discussion se rattache à un plan déjà encadré, présenté comme suivi par des rapports mensuels et une coordination technique.
Au nord du Litani, la question devient plus politique. Elle touche des zones plus denses. Elle touche aussi des équilibres internes plus sensibles. Elle peut donc provoquer une confrontation politique interne, voire une confrontation sécuritaire, si l’État cherche à appliquer une limitation que l’acteur concerné refuse.
Cette extension est décrite avec une autre caractéristique inquiétante: l’absence de délai garanti si la coopération n’est pas jugée suffisante.
Autrement dit, la phase suivante peut devenir un dossier sans horizon clair. Un dossier sans horizon fait naître une fatigue politique et sociale. Il devient un instrument de pression, car il permet de relancer le reproche d’insuffisance à tout moment.
Ce point est crucial pour comprendre pourquoi le désarmement revient. La discussion n’est pas seulement « faut-il désarmer ». Elle devient « comment gérer une extension de mission si la coopération n’existe pas ». Ce glissement transforme une question politique en question de gouvernance.
Une contradiction qui fragilise l’État: annoncer une fin de phase avec des points encore occupés
L’État est en plus confronté à une contradiction structurelle: annoncer la fin d’une première phase, tout en reconnaissant que certains points restent hors contrôle à cause de positions encore occupées.
Cette nuance n’est pas secondaire. Elle signifie que le gouvernement peut être accusé, en même temps, d’aller trop loin et de ne pas aller assez loin. Trop loin, parce qu’il se prépare à une extension au nord du Litani. Pas assez loin, parce qu’il reconnaît que la phase actuelle reste incomplète sur certains points.
Dans une crise de souveraineté, cette contradiction est dangereuse. Elle nourrit deux récits opposés. Le premier récit dit que l’État ne contrôle pas vraiment. Le second récit dit que l’État se précipite vers une étape risquée. Dans les deux cas, la cohésion du gouvernement est menacée.
Cette fragilité est aggravée par le fait que le rapport attendu est décrit comme devant présenter des actions « en chiffres et en documents ».
Un document chiffré est censé rassurer. Pourtant, il peut aussi accroître la polémique, car il fixe une version officielle des limites. Il rend plus visibles les zones non couvertes. Il fixe aussi une base de critique pour ceux qui veulent montrer que le plan n’atteint pas son objectif.
« Diplomatie entravée » et « chirurgie militaire »: un vocabulaire qui annonce une doctrine
Dans la séquence, un changement de vocabulaire est rapporté. Il est question d’un passage de la « diplomatie entravée » à une « chirurgie militaire ».
Cette expression n’est pas neutre. Elle suggère un choix stratégique: obtenir un résultat politique par une pression calibrée, plutôt que par une négociation lente.
La « chirurgie » renvoie à l’idée de frappes ciblées, d’avertissements publics, et de survols répétés. C’est une pression qui se veut contrôlée. Elle évite l’annonce d’une guerre totale, mais elle maintient un niveau d’instabilité élevé.
Le danger de cette doctrine est connu. Une pression calibrée peut déraper. Un incident peut provoquer une riposte. Une riposte peut déclencher une réaction plus large. Et une « chirurgie » devient alors une escalade. Le Liban se retrouve donc dans une zone grise: trop de pression pour stabiliser, pas assez de cadre politique pour sécuriser une sortie.
Le désarmement revient dans ce contexte parce qu’il est utilisé comme objectif affiché de cette pression. Si l’objectif est présenté comme « obtenir ce qui n’est pas appliqué », alors la question des armes devient la variable qui justifie l’intensification des actions.
Les avertissements au-delà du Sud: extension de la peur et pression sur l’agenda national
La pression ne reste pas confinée au Sud immédiat. Des avertissements publics visent des localités citées au nord du Litani et même dans la Békaa occidentale.
Des noms précis sont mentionnés: Anan dans le caza de Jezzine, Kafrhatta dans le caza de Saïda, ainsi que Al-Manara et Aan Al-Tineh en Békaa occidentale. Une distance de 300 mètres autour des bâtiments mentionnés est également rapportée comme consigne d’évacuation.
Ces avertissements ont un rôle tactique et politique. Tactique, parce qu’ils préparent le terrain à une frappe et provoquent des déplacements. Politique, parce qu’ils mettent le gouvernement sous pression au moment où il doit statuer sur un rapport militaire et sur une suite éventuelle.
Ils créent aussi une angoisse intérieure. Le risque n’est plus « au Sud ». Il devient « ailleurs aussi ». Cela modifie la perception sociale. Cela rend la question des armes plus explosive, car la population associe immédiatement l’enjeu à la possibilité d’être touchée, même loin des zones traditionnellement considérées comme de première ligne.
Dans ce climat, la marge de manœuvre politique se réduit. Les acteurs internes sont tentés de durcir leurs positions pour ne pas paraître faibles. D’autres sont tentés de se taire pour éviter d’alimenter l’escalade. Or, le silence, dans un pays sous tension, est aussi interprété.
Le dilemme central: risque d’explosion externe contre risque de fracture interne
Le retour du débat sur le désarmement s’explique par une équation brutale. Si l’État ne progresse pas, la pression extérieure peut augmenter. Si l’État tente d’imposer une limitation élargie, il risque une fracture interne.
Cette équation apparaît au moment où la « deuxième phase » est évoquée. Car l’élargissement vers le nord du Litani, jusqu’à Awali, pose une question concrète: que se passe-t-il si l’acteur visé refuse de remettre ses armes.
Le gouvernement peut-il appliquer une décision sans se heurter à une crise interne. Et, s’il n’applique pas, que fera la partie extérieure qui affirme que les efforts sont insuffisants.
Le dilemme est aggravé par la nature de l’exigence rapportée. La demande de remise de « toutes les armes », incluant des capacités comme les missiles de précision et les engins sans pilote, dépasse l’idée d’une mesure partielle.
Une mesure totale est presque toujours source de blocage. Elle est aussi un déclencheur de crise, parce qu’elle rend impossible un compromis graduel.
Dans un pays où le débat est polarisé, une exigence totale force chacun à choisir un camp. Elle rend plus difficile toute formule intermédiaire. Et elle augmente le risque que la décision se fasse sous contrainte de la peur, et non dans un cadre politique stabilisé.
Le facteur régional: une variable qui dépasse le Liban
Le désarmement n’est pas traité comme une question isolée. Il est relié à une équation régionale, où l’Iran apparaît comme une variable de décision. La question posée est celle des conditions dans lesquelles Téhéran accepterait un abandon de l’arme du Hezbollah, avec l’idée que cela pourrait dépendre d’un arrangement plus large avec Washington.
Ce lien à une négociation plus vaste a deux effets politiques au Liban. Il nourrit, d’abord, la perception que la décision de paix et de guerre n’est pas entièrement nationale. Il nourrit, ensuite, une méfiance interne: si la question est dans un paquet régional, alors le Liban peut être utilisé comme monnaie d’échange.
Cette perception renforce la polarisation. Un camp demandera une décision nationale rapide pour éviter d’être pris en otage. Un autre camp refusera de céder sous pression, en considérant que céder dans un contexte de force revient à perdre toute capacité de négociation.
La séance du 8 janvier: pourquoi le rapport militaire devient un moment politique
La séance gouvernementale et le rapport de l’armée deviennent le point de condensation de ces tensions. Le rapport est présenté comme documenté.
Il est présenté comme le bilan d’une première phase.
Il est aussi présenté comme la porte vers une phase suivante plus sensible.
Le gouvernement doit donc gérer plusieurs attentes en même temps. Il doit protéger l’armée, car l’institution devient la preuve d’action. Il doit protéger la cohésion ministérielle, car la moindre division publique affaiblit la crédibilité du rapport. Enfin, il doit répondre à une pression extérieure formulée en termes d’attente publique, et en termes d’exigence maximale.
La réunion du « mécanisme » en format militaire, sans composante civile annoncée, accentue la logique sécuritaire du moment.
Elle réduit l’espace d’une discussion politique lente. Elle pousse vers une logique d’exécution et de contrôle. Or, l’exécution et le contrôle, sur un dossier d’armes, exigent une décision politique forte. Si cette décision n’existe pas, l’exécutif risque d’être pris entre le discours et l’impossible.
Pourquoi le débat revient maintenant: une pression organisée autour du temps
Le désarmement revient parce que le temps est utilisé comme arme. D’abord, par le calendrier officiel: réunion technique la veille, séance gouvernementale le lendemain, rapport mensuel attendu.
Ensuite, par le terrain: survols, tirs, et frappes dans la même période.
Enfin, par les avertissements au-delà du Sud immédiat, qui créent une urgence et un compte à rebours social.
Dans cette logique, la question des armes devient le centre de gravité de toutes les pressions. Elle justifie la critique d’insuffisance. Elle justifie l’exigence maximale. Elle justifie l’idée d’une extension vers le nord du Litani.
Le gouvernement est donc replacé devant un choix impossible à rendre simple. Il doit maintenir la stabilité intérieure. Il doit éviter une guerre. Il doit préserver l’armée et l’État. Et il doit faire tout cela dans un contexte où le langage de « chirurgie militaire » remplace le langage de compromis.



