Quel beau spectacle diplomatique ! Le 28 août 2025, le Conseil de Sécurité de l’ONU, dans un élan d’unanimité presque poétique, a décidé de tirer le rideau sur la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL), renouvelant son mandat une dernière fois jusqu’au 31 décembre 2026, avant de la renvoyer dans les coulisses pour un retrait définitif. Après près de cinq décennies à jouer les observateurs un peu trop curieux au sud du Liban, la FINUL plie bagage, sous les applaudissements enthousiastes d’Israël et des États-Unis, qui n’ont jamais digéré ces regards indiscrets sur les exploits de Tsahal. Pendant ce temps, le Liban, relégué au rôle de figurant, s’époumone à rappeler que sans ces témoins internationaux, les violations israéliennes – plus de 35 000 depuis 2006 et 2 700 depuis le cessez-le-feu de novembre 2024 – risquent de devenir un simple murmure dans le désert.
Un clap de fin orchestré par Washington et Tel-Aviv
Ne tournons pas autour du pot : la fin de la FINUL est une aubaine pour Israël et les États-Unis, qui n’ont cessé de pester contre une mission accusée d’être trop molle avec le Hezbollah tout en notant avec une précision gênante les écarts israéliens. L’ambassadrice adjointe des États-Unis à l’ONU, Dorothy Shea, a sabré le champagne en qualifiant la décision de « tournant historique » : « Le ‘I’ de FINUL signifie ‘intérimaire’, et après un demi-siècle, il est temps que le Liban prenne ses responsabilités. » Sous-entendu : dehors les Casques bleus, qui coûtent 500 millions de dollars par an et osent rédiger des rapports sur les survols aériens israéliens ou les bulldozers qui redessinent le sud du Liban à coups de débris. Washington, fidèle chef d’orchestre, a poussé pour que ce renouvellement soit le dernier, arguant que la mission est devenue un luxe superflu.
Israël, quant à lui, savoure sa victoire. L’ambassadeur Gilad Erdan a répété jusqu’à l’écœurement que la FINUL a « échoué » à désarmer le Hezbollah, comme si c’était sa seule mission. Ce qu’il passe sous silence, c’est que la FINUL a surtout eu le culot de recenser 35 000 violations israéliennes de la résolution 1701 depuis son adoption en 2006, incluant survols aériens, incursions terrestres et frappes maritimes. Ces chiffres, avancés par le Premier ministre libanais sortant Nagib Mikati en février 2024, sont compilés par l’armée libanaise et la FINUL, qui n’ont pas chômé face à l’activité frénétique de Tsahal. En congédiant la FINUL, Israël s’offre un terrain de jeu sans arbitres, où ses actions pourront bientôt échapper aux regards indiscrets.
Des témoins réduits au silence, un à un
Parlons des témoins, justement. Ces derniers mois, le sud du Liban est devenu un lieu où mieux vaut ne pas trop regarder. Le 28 août 2025, deux soldats libanais, le lieutenant Mohammad Ismail et le sergent-chef Refaat Taimi, ont été tués à Naqoura lors de l’explosion d’un drone israélien qu’ils inspectaient après son crash. Deux autres soldats ont été blessés. L’armée libanaise a dénoncé une « violation flagrante » du cessez-le-feu, ajoutant ce drame aux 2 700 violations israéliennes recensées depuis le 27 novembre 2024, selon le ministre libanais de l’Information, Paul Morcos. Ce chiffre, révélé lors d’une conférence de presse en décembre 2024, inclut des survols, des frappes aériennes et des incursions terrestres, dont beaucoup ont visé des civils ou des infrastructures.
Ce n’est pas une première. En octobre 2024, une frappe israélienne à Hasbaya a tué trois journalistes portant des gilets clairement marqués « Presse ». Reporters sans frontières a crié au « ciblage délibéré », exigeant une enquête indépendante. Résultat ? Un silence assourdissant. La FINUL elle-même n’échappe pas à la règle : en octobre 2024, une position à Naqoura a été touchée par une frappe israélienne, blessant quatre Casques bleus. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a tonné : « Les forces de maintien de la paix doivent être protégées en tout temps. » Protégées ? Apparemment pas des drones ou des obus israéliens qui tombent pile là où des observateurs traînent leurs jumelles. Ces incidents, loin d’être des accidents isolés, suggèrent une stratégie : réduire au silence ceux qui documentent les agissements de Tsahal.
Les dernières 48 heures : un avant-goût de l’impunité
Les 27 et 28 août 2025 ont offert un aperçu saisissant de ce qui attend le sud du Liban sans la FINUL. Le 27 août, des frappes israéliennes ont ciblé des positions présumées du Hezbollah à Houla et Aitaroun, réduisant des infrastructures en cendres sans pertes humaines signalées. L’armée israélienne a qualifié ces attaques de « préventives », accusant le Hezbollah de préparer des frappes. Le lendemain, l’incident de Naqoura, avec la mort des deux soldats libanais, a marqué une escalade. L’explosion du drone, survenue lors d’une inspection de routine, a été dénoncée par Beyrouth comme une « agression » visant à intimider ceux qui osent enquêter. Ces événements s’ajoutent aux 2 700 violations du cessez-le-feu recensées depuis novembre 2024, un chiffre qui ne cesse de grimper à mesure que Tsahal multiplie les provocations.
Ces frappes s’inscrivent dans une stratégie plus large. Depuis le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, prolongé jusqu’au 18 février 2025, Israël n’a pas ralenti ses opérations. Amnesty International a documenté des destructions massives entre novembre 2024 et janvier 2025, qualifiées de possibles crimes de guerre. Des villages comme Khiam, Bint Jbeil et Maroun al-Ras ont été rasés par des bulldozers israéliens, souvent après l’arrêt des combats. « Ces destructions n’avaient aucune justification militaire », note l’organisation, comme si l’objectif était d’effacer toute trace de vie – et de témoins potentiels.
Le Liban, privé de ses yeux et de sa voix
Pour le Liban, la FINUL n’est pas qu’une force de maintien de la paix ; c’est un rempart contre l’impunité israélienne. L’ambassadrice libanaise à l’ONU, Amal Mudallali, l’a martelé : « La présence de la FINUL est cruciale tant que les violations israéliennes persistent. » Avec 35 000 violations de la résolution 1701 depuis 2006, dont 2 700 depuis le cessez-le-feu, le Liban compte sur ces observateurs pour documenter les survols aériens quotidiens, les incursions terrestres et les frappes qui continuent de dévaster le sud. Sans eux, qui témoignera des 100 000 civils déplacés, des villages réduits en ruines ou des soldats tués par des drones errants ?
Le Premier ministre Nawaf Salam a tenté de défendre cette cause, remerciant les pays contributeurs pour leur soutien. Mais face aux pressions américaines et israéliennes, Beyrouth est réduit à des protestations vaines. Le déploiement de 10 000 soldats des FAL, annoncé par le président Joseph Aoun, est censé sécuriser le sud du Litani, mais l’armée libanaise, sous-équipée et minée par des divisions internes, peut-elle vraiment tenir tête à Tsahal sans la FINUL pour consigner chaque dérapage ?
Les États-Unis, complices d’un jeu sans arbitre
Les États-Unis, en soutenant la fin de la FINUL, jouent les complices d’un scénario où Israël peut agir sans témoins. Washington exige un désarmement total du Hezbollah, mais ferme les yeux sur les 2 700 violations israéliennes depuis novembre 2024. Cette sélectivité n’échappe à personne : pendant que Dorothy Shea vante une « transition vers la souveraineté libanaise », les drones israéliens survolent le sud, et les bulldozers effacent des villages entiers. Quelle souveraineté, quand le Liban est laissé seul face à un voisin qui ne respecte ni cessez-le-feu ni résolutions de l’ONU ?
La conférence internationale prévue à Paris fin 2025, annoncée par Emmanuel Macron, promet de soutenir la reconstruction. Mais sans la FINUL, qui garantira que l’aide atteigne les civils et non les décombres d’une nouvelle frappe ? Le Royaume-Uni, par la voix de James Kariuki, a averti qu’un vide sécuritaire pourrait profiter au Hezbollah. Ironique, quand l’absence de témoins risque surtout de donner à Israël un blanc-seing pour redessiner la frontière à sa guise.
Avec la FINUL hors jeu d’ici 2027, le sud du Liban s’apprête à devenir un no man’s land où les journalistes, déjà ciblés, éviteront de s’aventurer. Les Casques bleus, qui ont payé un lourd tribut, ne patrouilleront plus. Et les civils libanais ? Ils devront vivre avec les ruines de leurs maisons et la menace constante d’un drone ou d’un obus. Bravo à Israël et aux États-Unis pour ce coup magistral : en éliminant les derniers témoins gênants, ils s’assurent un terrain libre, où les 35 000 violations de la 1701 et les 2 700 infractions au cessez-le-feu ne seront bientôt qu’un souvenir vague. Le Liban, lui, n’a plus qu’à espérer que le monde, un jour, se rappellera qu’il existe.



