mardi, janvier 13, 2026

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Les États-Unis reviennent au Liban : la mission Ortagus et le retour de la diplomatie d’influence

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Une visite hautement symbolique

La visite de Morgan Ortagus, envoyée spéciale du président Donald Trump, à Beyrouth en octobre 2025 marque un tournant dans la relation entre Washington et le Liban. Après plusieurs années de retrait diplomatique relatif, les États-Unis réinvestissent la scène libanaise avec une stratégie affirmée : stabiliser le pays pour contrer les influences iranienne et russe dans la région. Morgan Ortagus, ancienne porte-parole du département d’État et diplomate chevronnée, a conduit une mission de quatre jours au cours de laquelle elle a rencontré le président Joseph Aoun, le Premier ministre Nawaf Salam et le gouverneur de la Banque du Liban Karim Souaid. Son agenda, à la fois politique et économique, traduit la volonté américaine d’inscrire le Liban dans une nouvelle architecture régionale d’équilibres. Derrière les déclarations officielles de “soutien au peuple libanais”, la mission Ortagus symbolise le retour d’une diplomatie d’influence pragmatique, centrée sur la stabilité, la réforme financière et la sécurité énergétique.

Les objectifs stratégiques américains

L’administration Trump 2 affiche trois priorités au Liban : la stabilisation institutionnelle, la neutralisation des réseaux d’influence du Hezbollah et la sécurisation des corridors énergétiques de la Méditerranée orientale. Les États-Unis considèrent le Liban comme un maillon essentiel de la nouvelle architecture régionale post-ukrainienne, où l’équilibre énergétique et la lutte contre le financement des organisations sanctionnées jouent un rôle central. Washington veut restaurer la stabilité du système bancaire libanais afin de limiter les flux financiers illicites. La mission Ortagus s’inscrit ainsi dans la continuité des négociations avec le FMI, les États-Unis étant le principal contributeur du Fonds. Ortagus a insisté sur la nécessité de “transparence totale et de responsabilité fiscale”, condition préalable à toute aide directe américaine. L’objectif est de restaurer la crédibilité financière du pays pour prévenir tout effondrement susceptible d’ouvrir la voie à une influence accrue de Téhéran ou de Moscou.

L’énergie et la sécurité, au cœur des discussions

Les discussions entre Ortagus et le gouvernement libanais ont porté en grande partie sur le dossier énergétique. Washington soutient un projet de raccordement électrique entre le Liban, la Jordanie et l’Égypte, destiné à réduire la dépendance du pays aux générateurs privés et à l’importation de fioul. Ce plan, estimé à 800 millions de dollars, serait financé conjointement par la Banque mondiale et l’Agence américaine pour le développement international (USAID). Les États-Unis proposent également une assistance technique pour la modernisation du port de Beyrouth et des infrastructures de transport de gaz. Sur le plan sécuritaire, la mission a réaffirmé le soutien américain à l’armée libanaise, considérée comme “le seul pilier légitime de la défense nationale”. Un nouveau programme d’aide militaire de 120 millions de dollars est prévu pour 2026, incluant la formation de nouvelles unités logistiques et la fourniture d’équipements non létaux. Washington cherche ainsi à renforcer la capacité de l’État libanais face aux groupes armés non étatiques.

Pressions sur la gouvernance et la lutte contre la corruption

Les États-Unis conditionnent tout appui économique à des avancées concrètes dans la lutte contre la corruption. Morgan Ortagus a insisté sur la nécessité d’appliquer les audits bancaires et de sanctionner les détournements de fonds publics. Washington souhaite une réforme effective du secteur judiciaire, notamment du Haut Conseil de la magistrature, afin de garantir l’indépendance des enquêtes financières. Les discussions ont porté sur la possibilité d’un appui technique américain pour le renforcement de la Commission nationale de lutte contre la corruption. Le gouvernement de Nawaf Salam a accepté le principe d’une coopération directe avec le département du Trésor américain pour le suivi des transactions suspectes. Cette orientation vise à restaurer la confiance internationale dans le système bancaire libanais et à couper les circuits financiers parallèles liés au Hezbollah.

Un message clair à l’égard du Hezbollah

La mission Ortagus a également eu une dimension politique explicite. Washington a réaffirmé son refus de toute normalisation avec un gouvernement incluant des ministres directement liés au Hezbollah. Les États-Unis maintiennent le mouvement sur leur liste d’organisations terroristes et renforcent les sanctions contre les individus et entreprises soupçonnés de financer ses activités. L’objectif est de réduire son influence politique et économique sans déstabiliser davantage le pays. Ortagus a appelé à “une séparation claire entre les institutions de l’État et les forces armées non officielles”. Ce message vise autant le gouvernement Salam que les partenaires régionaux du Liban. Washington ne cache pas sa volonté de contrer l’expansion de l’influence iranienne dans la région. L’aide américaine à l’armée libanaise s’inscrit dans cette logique d’endiguement.

Une diplomatie économique pour contrer l’influence du Golfe et de la Chine

Les États-Unis observent avec prudence le retour des investissements du Golfe au Liban. Washington soutient ces efforts mais redoute une dépendance excessive de Beyrouth vis-à-vis de Riyad et d’Abou Dhabi. La mission Ortagus a proposé la mise en place d’un “Mécanisme de coordination économique tripartite” associant les États-Unis, le FMI et les bailleurs arabes afin d’harmoniser les conditionnalités financières. Parallèlement, la diplomate américaine a exprimé la préoccupation de Washington face à la montée des entreprises chinoises dans les projets d’infrastructure. Le port de Tripoli, convoité par des firmes chinoises, figure parmi les dossiers sensibles. Les États-Unis souhaitent éviter que le Liban devienne un maillon de la “Route de la soie maritime” au détriment de leurs alliés régionaux. Cette approche confirme le repositionnement américain : aider le Liban, mais selon une logique d’influence stratégique et de compétition globale.

Les réactions politiques internes

La visite d’Ortagus a suscité des réactions contrastées au Liban. Les partis proches des États-Unis, notamment les formations centristes et certains blocs indépendants, saluent une “diplomatie du réalisme” capable de ramener les financements internationaux. En revanche, les partis affiliés au Hezbollah dénoncent une “ingérence politique déguisée”. Des manifestations limitées ont eu lieu à Beyrouth et dans la Békaa, accusant Washington d’imposer ses conditions au détriment de la souveraineté nationale. Le gouvernement libanais, soucieux de ménager toutes les parties, a adopté une position prudente, saluant “l’engagement américain pour la stabilité” tout en rappelant “le droit du Liban à des partenariats équilibrés”. Les médias arabes soulignent la posture pragmatique de Morgan Ortagus, qui combine fermeté politique et propositions économiques concrètes.

Un retour durable de la diplomatie américaine ?

La mission Ortagus ne se limite pas à une visite protocolaire : elle inaugure le retour durable des États-Unis dans les affaires libanaises. Washington prévoit d’ouvrir un bureau permanent de coordination économique à Beyrouth, chargé de suivre les réformes et les projets d’infrastructure. Ce dispositif s’ajoutera aux programmes existants de l’USAID, qui gère déjà plus de 250 millions de dollars d’aides annuelles. Pour les diplomates américains, le Liban reste une pièce essentielle du dispositif de stabilité du Levant. Mais cette présence accrue s’accompagne de conditions strictes : transparence, contrôle des flux financiers et respect des engagements vis-à-vis du FMI. Le retour américain n’est pas celui du protectorat, mais celui de la surveillance stratégique.

Une fenêtre de stabilité fragile

Le retour des États-Unis offre au Liban une opportunité : celle de regagner une place dans les équilibres régionaux. Si les promesses américaines se concrétisent, le pays pourrait bénéficier d’un appui économique et sécuritaire lui permettant d’amorcer une stabilisation progressive. Mais cette aide reste suspendue à la capacité du gouvernement à réformer et à maintenir un équilibre politique interne. Les États-Unis entendent accompagner, mais non se substituer. Le Liban, affaibli par des décennies de corruption et de blocages institutionnels, doit désormais prouver qu’il peut redevenir un partenaire fiable. La mission Ortagus, en redéfinissant le cadre des relations bilatérales, ouvre une phase nouvelle : celle d’un Liban sous observation, entre promesse de relèvement et risque de tutelle durable.

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