Lettre à mon compatriote, ami de l’exil aussi… A toi Gibran,

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Quels  mots choisir pour m’adresser à ta plume qui me fait encore vivre sur tes traces et imaginer encore ton quotidien ? Et si je te parlais en premier de ton pays, le mien aussi ?

Je pense qu’il te manque et tu aimerais avoir de ses nouvelles, même si tu y veilles de ton étoile là-haut.

Jadis, j’avais visité ta maison d’enfance et me voilà, aujourd’hui, comme toi, fille du pays du cèdre, mais aussi femme de l’exil… Ta maison d’enfance est devenue un musée… Un lieu de recueillement qui rappelle que tu es le fils du pays… Je ne te dirai pas que notre pays est comme tu l’as quitté, ce serait un gros mensonge. Le béton a couvert nos vallées vertes… Des forêts de cèdres, il en reste des miettes.

Rassure-toi, le pays tient encore, mais mon peuple souffre encore… et d’une manière plus tragique, différente disons, mais la joie d’y vivre elle y est encore, elle ne l’a pas abandonné. Ton peuple, le mien aussi, peine aujourd’hui. Ils sont revenus à la bougie.

L’obscurité et le manque d’électricité leur ont fait perdre leur luminosité et la clairvoyance. Ils ont oublié la tolérance dans tes écrits …

Notre pays du cèdre souffre avec abondance…  Ton paradis sur terre vit des moments d’enfer, déchiré entre confession et religion. Tes compatriotes restés là-bas gardiens du pays, ont du mérite. Mais ils se déchirent entre eux au nom de l’amour pour le pays… Ils s’unissent et se désunissent pour le moindre éclat et désaccord. Chacun à sa façon, appelle à l’union et l’union cause la séparation. Disons ils se disputent entre eux, plus qu’une dispute…

Tu dois avoir une idée de là-haut… La religion « action et réflexion » est devenue obstacle à l’évolution. Au pays on défend n’importe qui mais la patrie reste dans l’oubli.

Dis-moi mon ami de l’exil, toi qui as écrit sur tout, as-tu imaginé une réponse à ma question ? Comment rassembler les exilés si dispersés ? J’ai l’ultime conviction que tu nous unis par tes paroles, tu restes au dessus de toute séparation.

Gibran, mon compatriote, mon ami de l’exil, quand j’ai le mal de vivre, quand l’amour s’affaiblit en moi… Je me réfugie en toi….  De ton livre le « prophète », j’ai fait ma bible et ma prière… Je refuse le partage des religions. L’amour est devenu mon unique prière…

Gibran, tu me soulages quand mon amie « l’amitié » ne trouve pas de mots pour mes maux. Tu fais pousser mes ailes, m’encourageant à sa rencontre…Dans tes textes, je ne trouve pas de bannière entre l’amour et l’amitié. Tout est fusion du moment où c’est sincère…

J’ai replongé hier dans tes textes, comme souvent, pour avoir ton âme comme compagnon. La solitude ici, me prend au piège et je me retrouve enfermée et isolée… Tes paroles me soulagent… me libèrent. Tu as certainement goûté à tout cela…

Cette envie de retourner au pays me dévore mais j’accepte mon destin… Car sur mon chemin j’ai croisé quelqu’un et il n’est pas commun… Il est mon quotidien…  Il est à l’image de l’amour que tu as décrit, à l’image de l’amitié que tu as écrit, à l’image de ce plaisir que tu nous fais lire, à l’image de cet héritage que tu nous as légué… Jeune,  j’ai appris à te connaître, j’ai grandi avec tes textes, j’ai mûri avec tes mots et je vieillirai sur tes traces …

A chaque période de ma vie, je me retrouve face à tes paroles et tes messages qui marquent  ma vie et qui donnent du sens à mes envies…. De l’amour et l’amitié, de la passion et la raison, de la famille et les enfants, la joie et la tristesse, la liberté, la souffrance, le temps, la parole…On dirait que tu es encore de notre temps… Tes mots me guident dans mes moments de doute. Tes mots me stabilisent dans mes moments d’amour.

Tes mots… répondent à mon cœur quand il s’interroge sur la vie…  Quand l’amour s’empare de mon cœur et se mêle de ma vie.  Quand le plaisir se mélange au désir… Tes textes m’encouragent et me font envoler sans hésitation, vers celui que j’aime…  Espérer ma fusion, ne serait-ce un instant…

Pas de contrainte dans tes mots… Tu donnes à celui qui te lit une liberté … Tu me fais raisonner… Tu es mon conseillé, quand le doute s’empare de ma vérité…Ton agilité, dans le choix de tes messages, couve ma fragilité et remet mes pensées dans mon cœur. Un baptême de mon cœur dans tes paroles.

De ton époque à la mienne… les choses ont évoluées…  Mais tes messages restent universels… Tes mots sont là témoins que tu es passé par ici. L’amour est resté le même… il se suffit à lui-même. Il me fait signe, je le suis. Il me parle, je crois en lui. L’amour, comme tu dis, me couronne, l’amour me crucifie. Il me bat, il me met à nu. Il me tamise, Il me broie, il me pétrit. Toutes ces choses, l’amour les accomplit sur moi. C’est ainsi que j’ai connu les secrets de mon cœur, et par cette connaissance je suis devenue « une parcelle du cœur de la Vie ».

J’aime et mes besoins ont des désirs. Mes désirs tu les as déjà devinés.  Je fonds et je coule comme « le ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit ». Je connais la « douleur de trop de tendresse ».Je suis blessée par ma « propre compréhension de l’amour » et je saigne volontiers et dans la joie. Je me réveille à l’aube avec un cœur prêt à s’envoler. Je me repose au milieu de la journée en pensant à lui et méditer sur l’extase de son amour. Le soir je m’endors avec une prière dans mon cœur pour lui et un chant de louanges sur mes lèvres. L’amour ne veut pas être possédé…mais il me possède, il m’envahit. J’ai peur d’étouffer et l’étouffer aussi.

L’amitié m’ouvre ses bras. C’est une « douce responsabilité, jamais une opportunité », comme tu dis bien les choses ! Là aussi, cher Gibran, je te retrouve en train de réconforter mes pensées… Je donne à mon ami le meilleur de moi-même, J’aime le voir avec des heures à faire vivre. Car il est là, il remplit mes besoins, mon néant. Dans sa tendresse d’amitié il fait de son rire et le partage des plaisirs, un moment de bonheur me disait-il… D’ailleurs il veille toujours sur mon rire. Il me demande souvent de le garder sur mon visage.

As-tu connu mon ami ? Comment as-tu deviné et as-tu pu écrire tant sur notre amitié ? En lisant tes textes on dirait que tu vis dans mon foyer. Tu parles de l’amitié telle que je la conçois, on dirait que tu parles de mon ami, de moi, de mon ressenti… De ce que je vis… Et pourtant les années nous séparent. J’aimerai te parler de lui mais apparemment tu le connais bien avant moi…

Tu m’avais déjà parlé de cette amitié, mais quand je lisais tes textes je ne comprenais pas tout… Je ne l’avais pas encore vécue intensément.  Je ne pouvais donc deviner,  l’imaginer ni donner un sens à tes mots.

Aujourd’hui, ce n’est plus pareil… Quand je me sépare de mon ami, quand il est loin, préoccupé… Tes mots me rapprochent de lui… Tes mots me remettent dans ses bras… à distance. Je me sens mieux. Je ne me désole pas, car ce que j’aime en lui est plus clair en son absence… Et quand il est silencieux, mon cœur ne cesse d’écouter le sien.

Nos pensées, nos  désirs, toutes nos attentes naissent et sont partagés sans mots, dans une joie muette. Comme tu l’as déjà prédit. Mais parfois j’ai des doutes… car j’ai peur d’interpréter son absence. Alors tes mots sont là pour me rassurer et me faire accepter son silence.

Tu as bien connu ça avant moi… Tu as certainement connu mon ami. Probablement, peut-être pas, mais tu écris bien sur lui… Je trouve vraiment en lui ma faim et je cherche en lui la paix… Mon ami est la réponse à mes désirs.

Quant  au Plaisir qui m’emporte vers lui, je deviens la fleur qui donne et qui reçoit comme un besoin et une extase. Je chante avec lui un chant de liberté. Parfois je refuse ce plaisir, j’essaye de l’oublier, de le refouler mais en le refoulant j’emmagasine le désir dans les replis de mon être et je me sens mal.

Mais là encore tu interviens pour me rassurer et me convaincre de me laisser aller vers mes plaisirs comme un chant de liberté car mon corps connaît son héritage et son besoin légitime, et il ne se laisse pas tromper.

Mon cher Gibran, je dois te laisser… Mais comme à chaque fois je reste perplexe face à tes mots… Et je me demande dans quel état tu étais quand tu nous as légué tout cela …

Le plaisir, « il est la floraison de vos désirs, mais pas leurs fruits ». Il fallait le dire…

A bientôt… mon ami l’exilé.

Jinane Chaker Sultani Milelli

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Jinane Chaker Sultani Milelli
Jinane Chaker-Sultani Milelli est une éditrice et auteur franco-libanaise. Née à Beyrouth, Jinane Chaker-Sultani Milelli a fait ses études supérieures en France. Sociologue de formation [pédagogie et sciences de l’éducation] et titulaire d’un doctorat PHD [janvier 1990], en Anthropologie, Ethnologie politique et Sciences des Religions, elle s’oriente vers le management stratégique des ressources humaines [diplôme d’ingénieur et doctorat 3e cycle en 1994] puis s’affirme dans la méthodologie de prise de décision en management par construction de projet [1998].