Une guerre “américaine par intermédiaire israélien”, pour fixer le cadre et verrouiller l’interprétation
Dans sa prise de parole du 24 février 2026, Naim Kassem ne se contente pas de commenter l’actualité. Il pose un cadre de lecture global, destiné à précéder toute discussion sur les causes, les responsabilités et les solutions. La formule centrale consiste à présenter la guerre contre le Liban comme une guerre “américaine par intermédiaire israélien”. Ce choix n’est pas anodin. Il élargit immédiatement le champ du conflit. Il retire à l’événement une dimension locale ou limitée. Il l’inscrit dans une logique de puissance, où l’acteur principal est Washington, et où Israël est décrit comme exécutant ou relais. Dans ce cadrage, le Liban n’est pas face à un voisin ou à une confrontation circonscrite. Il est face à une architecture politique et militaire plus large. Ce cadrage sert plusieurs objectifs internes.
D’abord, il unifie le récit auprès de la base. Si la source du conflit est présentée comme une puissance dominante, alors l’idée de concession devient, par définition, plus dangereuse, puisqu’elle serait faite à l’acteur réputé le plus structurant. Ensuite, il prépare une défense contre les appels au compromis. Si l’attaque est “américaine”, alors les solutions “techniques” apparaissent insuffisantes.
Enfin, il réduit l’espace de contestation interne. Toute critique de la stratégie de résistance peut être requalifiée en naïveté, ou en alignement involontaire sur un adversaire décrit comme principal.
Cette mécanique rhétorique ne vise pas seulement l’opinion. Elle vise aussi les institutions, car elle crée une contrainte politique pour le gouvernement: toute initiative qui irait dans le sens de demandes occidentales pourra être décrite comme une réponse à une guerre “américaine”, donc comme une faiblesse stratégique. Le discours n’explique pas seulement le passé. Il organise le futur, en conditionnant ce qui pourra être dit, accepté, ou négocié sans perdre la face.
“Pressions pour retirer les armes”: transformer un débat institutionnel en ligne rouge identitaire
Le second axe du discours est la dénonciation de “pressions politiques” visant, selon lui, à obtenir le retrait des armes de la résistance. Là encore, le propos ne fonctionne pas comme un simple constat. Il convertit un débat institutionnel, souvent formulé en termes de monopole de la force, de souveraineté et de réforme de l’État, en attaque directe contre l’identité et la sécurité du camp de la résistance.
En parlant de “pressions”, il suggère une contrainte externe qui s’exerce par la diplomatie, par l’aide, par les conditionnalités, et par le climat régional. Il change ainsi le statut de la question des armes. Ce n’est plus un débat interne sur l’organisation de l’État. C’est une manœuvre d’affaiblissement imposée de l’extérieur, avec un objectif final présenté comme dangereux. Ce déplacement est crucial, parce qu’il inverse la charge de la preuve. Ce n’est plus à la résistance de justifier pourquoi elle conserve ses armes. C’est à ceux qui demandent le monopole de l’État de justifier pourquoi ils reprennent, même involontairement, une pression décrite comme hostile. Le discours impose aussi une hiérarchie des priorités. La stabilité institutionnelle, les aides internationales et la normalisation de l’État sont présentées comme secondaires si elles impliquent un coût stratégique sur la capacité de défense.
Cette hiérarchie parle à l’intérieur, car elle répond à une angoisse durable: l’idée que l’État libanais, seul, n’est pas capable d’assurer une dissuasion. En reliant la demande de désarmement à une guerre “américaine”, Naim Kassem tente de rendre le compromis politiquement toxique. Il ne dit pas seulement “nous refusons”. Il dit, en substance, “ce refus est une condition de survie”. Cette stratégie vise aussi le champ politique adverse: elle le place devant un dilemme. S’il insiste sur le monopole des armes, il s’expose à être accusé d’exécuter une pression étrangère. S’il recule, il apparaît impuissant. Dans les deux cas, le discours cherche à occuper le terrain moral de la défense, et à transformer une question de gouvernance en question existentielle.
Un message au gouvernement: empêcher que l’aide et la réforme deviennent des instruments de contrainte
Le discours vise directement, même sans le nommer à chaque phrase, le gouvernement et son espace de manœuvre. Le moment est particulier: la scène libanaise parle de soutien international à l’armée, de conditionnalités, de renforcement des institutions, et de discussions économiques lourdes. Dans ce contexte, un discours de résistance doit répondre à une crainte: celle de voir l’aide internationale se transformer en outil de réorganisation forcée de l’équation sécuritaire. En dénonçant les pressions et en fixant une lecture de la guerre, Naim Kassem envoie un signal clair à l’exécutif: toute trajectoire qui s’aligne sur le “monopole des armes” comme exigence externe sera combattue politiquement. Il ne s’agit pas seulement de posture. C’est une manière de cadrer l’action gouvernementale avant qu’elle ne se formalise. Le gouvernement, qui doit gérer une crise budgétaire et sociale, pourrait être tenté d’accepter des formulations fortes sur la souveraineté et sur la centralisation de la force pour obtenir un appui financier ou militaire. Le discours cherche à rendre cette tentation coûteuse. Il rappelle que la résistance n’acceptera pas d’être traitée comme un problème à résoudre par l’extérieur. Il rappelle aussi que la sécurité ne peut pas être dissociée de la politique régionale.
Dans cette logique, l’exécutif ne peut pas promettre une réforme sécuritaire “à froid” alors que, selon ce récit, la région est en “guerre chaude” pilotée par des puissances. Le message est donc double. Il est dissuasif: ne pas franchir certaines lignes dans les engagements diplomatiques. Il est aussi préventif: si le gouvernement avance malgré tout, il sera accusé de céder à une pression étrangère, donc de mettre le pays en danger. L’effet interne est de réduire l’espace de compromis. Une réforme institutionnelle qui, en d’autres temps, pourrait être discutée comme une normalisation, devient une bataille de légitimité. Dans ce climat, le gouvernement doit arbitrer non seulement entre recettes et dépenses, mais entre deux définitions de la souveraineté. Et le discours de Naim Kassem vise précisément à imposer sa définition comme la seule compatible avec la sécurité du pays.
Un message à la base: discipline, cohésion et justification de l’attente dans une période de tension
Toute parole de chef politique en période de tension a une fonction d’encadrement interne. La base veut une explication, une direction, et une justification du coût humain et social de la confrontation. En présentant la guerre comme “américaine” et les pressions comme une tentative de désarmement, Naim Kassem cherche à renforcer la cohésion. Il fournit un récit qui absorbe les doutes et neutralise les divisions. Dans un environnement où la population est fatiguée, où l’économie pèse, et où la peur d’une escalade est présente, la base peut être tentée par une question simple: “jusqu’à quand?” Un discours structuré sert à répondre sans promettre une date. Il remplace la date par une logique: on tient parce que l’enjeu dépasse l’immédiat. On tient parce que céder serait plus dangereux. On tient parce que l’adversaire principal est plus grand que l’adversaire visible. Cette logique rend l’attente acceptable, car elle transforme la patience en devoir. Elle transforme la douleur en preuve. Elle transforme la pression en confirmation que la résistance “compte”, puisque l’ennemi chercherait à la neutraliser.
Cette construction a aussi une fonction de discipline. Elle vise à éviter les dissonances, les critiques internes, et les surenchères non contrôlées. En fixant un cadre, le leadership reprend la main sur l’interprétation. Il rappelle que la bataille n’est pas seulement militaire. Elle est narrative. Et la narration doit rester unifiée. Ce type de discours aide aussi à absorber l’idée de concessions économiques ou politiques que la base pourrait trouver injustes. Si l’on dit que la pression est globale, alors toute difficulté interne peut être intégrée dans le récit de guerre: vie chère, crise, aides conditionnelles, tout devient partie d’un même front. C’est une manière de lier le quotidien au stratégique. Cette liaison est efficace politiquement. Elle réduit les fractures internes en les plaçant sous un même toit interprétatif. Mais elle a un coût: elle rend plus difficile la discussion rationnelle sur des réformes nécessaires, car toute réforme peut être soupçonnée d’être le fruit de la pression et non d’un besoin national.
Un message aux adversaires: déplacer le débat du “monopole” vers la “protection”, et imposer une hiérarchie morale
Enfin, le discours vise ceux qui contestent la légitimité de la résistance et ceux qui plaident pour un monopole exclusif de l’État sur les armes. L’objectif n’est pas seulement de répondre. L’objectif est de déplacer le terrain. Au lieu de discuter de l’architecture institutionnelle, Naim Kassem impose une discussion sur la protection. Le mot clé devient le “droit à la défense”. Ce droit, présenté comme principe, cherche à dominer le débat moral. Il suggère que la résistance n’est pas un acteur concurrent de l’État, mais une nécessité tant que le danger existe. Il suggère aussi que demander le désarmement équivaut à demander un abandon de protection.
Dans un pays où la peur est un moteur puissant, cette inversion est redoutable. Elle force l’adversaire à répondre à une accusation implicite: “voulez-vous désarmer alors que le danger est là?” L’adversaire peut répondre par la souveraineté et la construction de l’État. Mais, dans l’instant, la peur et l’urgence pèsent plus lourd que la construction institutionnelle à long terme. Le discours exploite cette asymétrie. Il impose un rythme. Il oblige l’adversaire à répondre dans l’urgence, avec des mots qui rassurent, et non avec des plans qui prennent du temps. Il impose aussi une hiérarchie morale: celui qui “défend” apparaît supérieur à celui qui “réforme”. Cette hiérarchie n’est pas une fatalité, mais elle est efficace en période de tension. Elle est renforcée par le fait que l’aide internationale est souvent présentée comme conditionnelle. Dès que l’aide est liée à des exigences, l’adversaire de la résistance apparaît plus facilement comme porte-parole d’un agenda extérieur.
Le discours de Naim Kassem pousse précisément dans cette direction. Il ne cherche pas seulement à gagner un argument. Il cherche à rendre certains arguments illégitimes. En faisant de la question des armes une question de survie face à une guerre “américaine”, il tente de transformer la critique interne en faute politique. Le débat devient alors moins un débat de modèles qu’un débat de loyautés. Et, dans un pays déjà polarisé, ce déplacement est l’un des objectifs les plus puissants d’un discours: faire en sorte que l’enjeu ne soit plus “que faut-il faire”, mais “de quel côté es-tu”.
Retrouvez Libnanews sur mobile avec notifications et lecture rapide.

