Le célèbre écrivain Stephen C. Covey (auteur entre autre de « les 7 habitudes des gens efficaces ») citant le philosophe de l’histoire Arnold Toynbee : « vous pouvez résumer toute l’Histoire- pas seulement celles des sociétés mais aussi celle des institutions et des personnes- en cinq mots : Rien n’échoue comme le succès. En d’autres termes, quand un défi dans la vie est relevé par une réponse égale à son niveau, nous avons un succès. Mais quand le défi est élevé à un niveau supérieur, l’ancienne formule qui a fait ses preuves avec succès ne fonctionne plus. D’ou « rien n’échoue come le succès » ».

Cette citation pourrait  résumer aussi l’histoire récente du Liban :

Durant les 25 dernières années le consensus a été d’éviter les conflits internes à n’importe quel prix après les leçons des années de violence (1975-1990). Le succès a été une suite de compromis de dernière minute qui désamorçaient les problèmes même si ils entretenaient les malentendus. Le succès a été de transférer les risques de conflits dans la rue dans les vases clos des gouvernements, quitte à bloquer toute la machine de l’état. Le marchandage et la guerre d’usure aux dépends des citoyens ont été une formule payante.

Le consensus a été que la relance économique et l’initiative individuelle peuvent résoudre beaucoup de problèmes et combler les défaillances de l’état, même au prix d’une gestion malsaine et de l’amplification des déficits budgétaires. Et nous avons une liste d’histoires d’individus ayant réussi pour illustrer tout ça et un état d’esprit qui voit continuellement le verre à moite plein.

Pour éviter les conflits internes, nous avons accepté que certains individus, sous-groupes ou groupes soient en dessus des lois et ne soient pas vraiment inquiétés tant qu’ils restent dans le système. Même si cela a été fait au prix de catastrophes écologiques, urbaines, économiques…

Le succès a été d’appeler au changement (pour calmer les frustrés) et d’entretenir  en même temps le statu quo pour sauvegarder l’équilibre même instable. Et par la force des choses,  d’assurer le verrouillage complet du système.

Nous entendons tous les jours les éloges des flagorneurs  pour les responsables en place depuis plusieurs décennies déjà, qui n’ont cessé d’appliquer les mêmes formules à succès. Dans la culture actuelle, le sage est celui qui sait être astucieux, qui sait changer ses alliances, qui est pragmatique, qui a l’instinct de survie politiques même aux dépends de l’intérêt commun.

Le succès a été d’utiliser un discours et un narratif émotionnel, enjolivé et franchement subjectif, que les masses adoptent et utilisent pour créer leurs propre lecture de la réalité. Le succès a été de pouvoir remobiliser les citoyens pour aller voter pour des personnes/programmes qui ne les convainquent pas.  Mais poussés par des considérations confessionnelles/culturelles/ethniques (le choix est grand), ils contribuent  à tolérer l’incompétence et/ou les violations des lois sans les pénaliser d’une façon ou d’une autre.

Le Liban a toujours eu à faire face à des défis souvent en dessus de sa capacité de gestion. Mais aujourd’hui, l’ébranlement des structures régionales et la volatilité au niveau du leadership mondial augmentent leur ampleur et le besoin de solutions ingénieuses et visionnaires au delà des clivages et des considérations sectaires souvent bornées.

En premier lieu, la démographie : comme ailleurs dans la région,  la condensation en bas de la pyramide des âges et un avenir bouché qui pousse ou à l’immigration  économique ou à l’intégrisme horrible. Le déséquilibre démographique  croissant  au niveau de la distribution confessionnelle qui mettent en danger la structure même du pays et amplifient le communautarisme  à outrance.

La crise des refugiés syriens actuellement gérée avec la même approche réactive et bornée que la crise des réfugiés palestiniens auparavant. Et le  grand potentiel d’instrumentalisation de ce dossier qui peut générer des situations encore plus dramatiques pour les uns et pour les autres.

Et la corruption qui gangrène la structure de l’état et de la société à tous les niveaux, qui amplifie le fossé entres les différentes classes économiques du pays, qui laisse le faible encore moins protégé, et qui nous aliène encore plus de l’état de droit.

Pour les observateurs, la classe politique Liban continue à utiliser les mêmes formules « à succès »  pour relever les défis auxquels le pays est confronté.

En mai 2018, ou peut être avant, allons-nous observer l’échec du succès historique de la classe politique libanaise actuelle et du système qu’elle entretient bon gré mal gré? La réponse va dépendre des forces qui vont pouvoir trouver des solutions à la hauteur des défis.


Nagy Rizk
Nagy Rizk

Nagy Rizk est libanais, il a une formation d’ingénieur (AUB)  et dans les Affaires (INSEAD). Il est dirigeant d’entreprises au Liban. Il a une longue experience de consultant en stratégie et business development dans la region MENA.