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Visite du pape et réception à Baabda: le malaise derrière la mise en scène

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La réception organisée à Baabda à l’occasion de la visite papale a mis en lumière un contraste saisissant entre le langage religieux mobilisé et la réalité politique, sociale et morale du pays. L’absence de ferveur populaire comparable aux visites précédentes n’est pas anecdotique. Elle traduit l’état d’une société épuisée, meurtrie, qui ne se satisfait plus des grands symboles et ne croit plus que des cérémonies puissent, à elles seules, modifier le cours d’une crise prolongée.

Un peuple épuisé face à des symboles qui ne suffisent plus
Le pays vit une succession ininterrompue de chocs: effondrement financier, pauvreté de masse, explosion du port, menaces sécuritaires au Sud, émigration accélérée des jeunes, services publics dégradés. Dans un tel contexte, la population ne cherche plus des gestes de consolation symbolique, mais des réponses concrètes à des urgences immédiates, qu’elles soient sécuritaires, sociales ou économiques.
La visite d’un chef spirituel de premier plan ne répond pas à ces attentes. Elle peut encourager, apaiser, rappeler des principes, mais elle ne remplace ni un plan économique, ni une réforme institutionnelle, ni un processus judiciaire crédible. Le pays n’a pas besoin d’un supplément de prières, mais d’un véritable « miracle » compris comme un changement radical de pratiques, de mentalités et de gouvernance. Or ce miracle-là ne dépend pas d’une bénédiction extérieure. Il suppose un sursaut interne, un courage politique et citoyen qui, pour l’instant, reste largement absent.
L’illusion consiste à croire que la visite suffira à infléchir la trajectoire d’un système qui refuse obstinément de se réformer. Attendre de l’extérieur ce que l’intérieur refuse de produire revient à déplacer la responsabilité. Le recours permanent au langage du miracle, sans engagement réel pour la justice et la transparence, transforme la foi en refuge plutôt qu’en exigence.

Un parterre de responsables au cœur du malaise
Le malaise le plus profond tient à la composition du public réuni à Baabda. L’image d’un pape entouré de nombreux acteurs identifiés, aux yeux d’une large partie de l’opinion, comme bénéficiaires, complices ou architectes de la crise, a créé un choc moral. La scène n’évoquait pas la représentation d’un peuple meurtri, mais plutôt l’exposition d’une élite associée au maintien d’un système injuste.
La salle ressemblait moins à un rassemblement national qu’à un défilé de fortunes accumulées dans l’opacité, où l’imaginaire collectif – peut être pas si imaginaire faute d’enquête – associe tel responsable à onze milliards disparus, tel autre à vingt-cinq détournés on ne sait ou, un troisième à des centaines de millions payés par une puissance étrangère pour s’ingérer au Liban. À ces chiffres évoqués depuis des années dans les débats publics s’ajoute la présence d’anciens ministres réclamés par la justice dans le cadre de l’enquête sur l’explosion du port, drame qui a causé des centaines de morts et des milliers de blessés.
Cette juxtaposition entre un message religieux centré sur la justice, la vérité et la dignité des pauvres, et un parterre d’acteurs politiques associés à des soupçons de détournement, de négligence grave ou de complicité structurelle, crée une dissonance majeure. La réception n’a pas envoyé le signal d’une élite contrite, prête à répondre de ses actes, mais celui d’un système soucieux de se placer au premier rang de l’image, à l’abri du discours moral qui lui est pourtant adressé.

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Une jeunesse sommée d’espérer devant ceux qui l’ont appauvrie
Les discours officiels insistent régulièrement sur la nécessité pour les jeunes de garder espoir, de ne pas renoncer au pays, de refuser l’exil comme solution automatique. Mais les images de Baabda posent une question frontale: comment convaincre une nouvelle génération de rester lorsqu’elle voit, installés aux premières loges, ceux qu’elle tient pour responsables de sa pauvreté, de ses privations et de ses départs forcés?
Les jeunes ont grandi dans l’ombre de la dette, des coupures d’électricité, du chômage, de la dévaluation et des frontières fermées à leurs aspirations. Ils ont vu leurs économies disparaître dans les faillites bancaires, leurs projets suspendus par l’effondrement des institutions, leurs proches partir faute de perspectives. Face à cette réalité, la mise en scène d’une élite inchangée, installée confortablement à côté du pape, envoie un message implicite: rien n’a véritablement bougé.
L’injonction à l’espoir perd sa crédibilité lorsqu’elle s’adresse à une jeunesse qui constate que les visages du pouvoir, malgré la catastrophe, n’ont ni quitté la scène, ni assumé, ni réparé. L’écart entre les appels à ne pas fuir et la permanence d’un système verrouillé nourrit un sentiment de simulacre. Un pays qui demande à ses jeunes de rester sans leur offrir d’autre horizon que la continuité des mêmes pratiques se prive de la force morale de son discours.

Une République qui ne ressemble pas au pays espéré
La réception de Baabda a donné à voir une République à l’image d’un Liban officiel qui ne coïncide plus avec celui auquel aspire la population. D’un côté, une élite politique et économique occupant les premières places, entourée de symboles, de décors soigneusement préparés, de gestes protocolaires. De l’autre, un pays réel composé de familles qui peinent à se nourrir, de quartiers plongés dans l’obscurité, de services publics réduits à la survie, d’écoles et d’hôpitaux fragilisés.
Cette dissociation entre décor et réalité est au cœur du problème. Le Liban présenté au monde dans ces cérémonies semble figé dans une image de «république des salons», où la représentation l’emporte sur la vérité. La République formelle se montre, mais la République sociale, celle qui protège, qui juge, qui redistribue, reste invisible.
L’impression dominante est celle d’un État qui se soucie davantage de restaurer temporairement sa façade que de réformer son intérieur. Routes nettoyées pour le cortège, éclairage relevé pour quelques jours, protocole impeccablement calibré: le soin apporté à l’apparence contraste avec la négligence chronique dont souffrent les secteurs vitaux. Cette asymétrie alimente un ressentiment profond.

Illusion des grands moments et refus de l’examen de conscience
Le recours aux grandes cérémonies religieuses ou nationales sert trop souvent de substitut à un véritable examen de conscience collectif. Au lieu de se laisser interroger par le message adressé – sur la justice, la pauvreté, la dignité, la responsabilité –, le système préfère intégrer ce message dans sa mise en scène, comme un élément supplémentaire du décor.
La réception de Baabda a illustré ce réflexe: accueillir la parole de vérité, mais sans accepter qu’elle bouscule la hiérarchie des présences, qu’elle aille jusqu’à interroger la légitimité de ceux qui occupent les premiers rangs. Le risque est alors que la visite devienne un instrument de légitimation implicite, où la proximité physique avec le pape est interprétée comme une forme de réhabilitation morale, tandis que les causes profondes de l’effondrement restent intactes.
Un tel usage de la foi relève de la dénaturation. La tradition chrétienne ne confère pas un vernis de respectabilité à ceux qui refusent la justice. Elle exige au contraire la conversion, la restitution, la réparation, le renoncement aux privilèges indus. Tant que cette dimension est évacuée, les références religieuses resteront des mots plaqués sur une réalité qu’elles ne transforment pas.

Le « miracle » attendu ne peut venir que d’un sursaut interne
L’idée d’un miracle extérieur, qui viendrait rompre d’un seul coup la logique de l’effondrement, traduit une forme de fuite devant les responsabilités. Dans l’histoire des peuples, les véritables miracles politiques et sociaux sont des ruptures portées par des décisions humaines courageuses: restitution des fonds détournés, réforme de la justice, fin de l’impunité, refus de voter pour ceux qui ont trahi la confiance, protection effective des plus faibles.
Dans le contexte actuel, le « miracle libanais » ne prendra corps que par un renversement de priorités. Cela suppose que les institutions cessent de protéger les puissants aux dépens des victimes, que la classe dirigeante ne puisse plus se placer hors de portée du droit commun, que la société refuse définitivement la normalisation de la corruption et de l’incompétence.
Tant que ces conditions ne sont pas réunies, toute invocation au miracle reste une formule vide. La visite papale ne peut alors servir que de rappel: aucune bénédiction, aucun discours, aucune image ne viendra réparer ce que le pays refuse d’affronter en vérité. Le véritable point de départ est un choix collectif: continuer à vivre dans l’illusion ou accepter le coût d’un changement réel.

Luxure apparente et pauvreté cachée
La seule véritable opportunité de ce type de visite réside dans le fait que les regards internationaux se tournent, pendant quelques jours, vers un pays en crise. Reste à savoir ce que ce pays choisit de montrer. Soit une luxure apparente: palais, drapeaux, fauteuils sur mesure, déploiement de forces, routes brièvement restaurées. Soit la réalité nue: quartiers marginalisés, pauvreté structurelle, familles submergées par les coûts essentiels, services publics à bout de souffle, jeunesse contrainte à l’exil.
La tentation est grande de privilégier la vitrine au détriment de la vérité, dans l’espoir d’attirer l’aide extérieure par un simulacre de normalité. Ce choix est pourtant trompeur. Les partenaires étrangers disposent d’informations précises sur la situation réelle. Ils savent distinguer un décor temporaire d’une réforme structurelle. Une aide durable ne se construit pas sur la dissimulation, mais sur la transparence, la fiabilité des institutions, la capacité à reconnaître l’ampleur de la crise.
La pauvreté que l’on cache, que l’on maquille, que l’on tient à distance des caméras, n’en devient que plus difficile à traiter. En refusant de la mettre au centre du récit, le pays prolonge sa propre souffrance. Une société qui n’ose pas se regarder telle qu’elle est s’interdit de guérir.

La foi véritable comme exigence de vérité
La foi authentique ne se contente pas de rites ni de cérémonies. Elle repose sur la vérité. Dans la tradition chrétienne, le message du Christ est clair: priorité donnée aux vulnérables, dénonciation de l’hypocrisie des puissants, appel à la justice, refus des compromis avec l’injustice.
À l’échelle d’un pays, se dire chrétien – ou plus largement croyant – implique de faire de la vérité et de la justice des principes non négociables. Cela signifie défendre les pauvres plutôt que les réseaux, les victimes plutôt que les protecteurs des privilèges, la transparence plutôt que les arrangements. Cela signifie également refuser de considérer la proximité avec une figure spirituelle comme un bouclier moral pour ceux qui refusent de rendre des comptes.
La visite actuelle met cette tension à nu. Soit la parole prononcée – sur la dignité, la justice, la défense des plus faibles – est prise au sérieux et orientée vers des changements concrets. Soit elle est absorbée par le protocole et neutralisée par la continuité des pratiques. Dans le second cas, le discours religieux se dissout dans le spectacle, au lieu de le juger.

Une impression encore réversible
Malgré la sévérité de ce constat, rien n’impose que l’impression laissée par la réception de Baabda demeure définitive. Une visite ne se résume pas à une séquence d’images; elle se prolonge dans les choix qui la suivent. Il reste possible que cette venue devienne le point de départ d’une prise de conscience plus large, si les paroles sur la justice, la vérité et la dignité ne sont pas oubliées une fois les caméras parties.
L’impression d’illusion et de malaise peut être corrigée si des gestes concrets viennent démentir le message implicite de continuité. Le pays peut encore décider de lire cette visite non comme une caution morale donnée à l’ordre établi, mais comme un rappel silencieux de ce qu’exigerait une foi vécue: vérité sur les responsabilités, justice pour les victimes, priorité donnée aux pauvres, rupture avec la luxure d’un État-vitrine.
Il n’est pas trop tard pour que la visite du pape prenne un sens différent de celui suggéré par la mise en scène de Baabda. Tout dépendra de la capacité des dirigeants à entendre ce qui a été dit, et de la volonté de la société de transformer le malaise ressenti en exigence durable de changement. Dans le cas contraire, l’occasion s’ajoutera à la longue liste des moments manqués où le pays a préféré l’illusion à la conversion.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

1 COMMENTAIRE

  1. Vous parler au nom de beaucoup de personnes , même de la majorité de la population .
    Il faudra continuer à dénoncer cette classe politique imperturbable, cette classe qui a plongé ce pays dans la pauvreté et le besoin
    Merçi pour cet article qui décrit la vérité que nous vivons

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