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C’était trop beau pour être vrai

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Le matin, on nous vendait une trêve. Le soir, le Liban enterrait déjà ses morts. Entre les deux, il y a eu ce moment presque absurde où certains ont voulu croire qu’un cessez-le-feu entre Washington et Téhéran pouvait, par simple magie diplomatique, protéger aussi Beyrouth, la banlieue sud, Saïda, Tyr, la Békaa, Hermel et les villages du Sud. C’était trop beau pour être vrai. Israël a continué de frapper. Donald Trump a laissé entendre que le Liban ne faisait pas partie de l’accord. Et le pays a encaissé, en quelques heures, la plus vaste vague de bombardements de cette phase de guerre.

Le plus cruel, dans cette journée, n’est même pas seulement le nombre de frappes. C’est la mécanique. D’abord la promesse. Ensuite l’ambiguïté. Puis le vacarme. Puis les ambulances. Puis les appels au don du sang. Puis les proches qui tournent d’un hôpital à l’autre avec un nom sur un téléphone et l’espoir misérable qu’il ne soit pas déjà écrit sur une liste. Le Liban connaît cette séquence par cœur. Il sait ce que veut dire ce moment où la diplomatie parle encore au futur pendant que les morgues, elles, passent déjà au présent. 

Israël a expliqué qu’il frappait des infrastructures du Hezbollah. Plus de 100 sites, dit son armée. Beyrouth, la Békaa, le Sud. Le communiqué était prêt, la justification aussi. Comme toujours, tout est rationnel sur le papier et apocalyptique sur le terrain. Comme toujours, les mots militaires arrivent avec une ponctualité admirable, et les corps civils avec un léger retard statistique. On attend le bilan “consolidé”, on affine les chiffres, on compte proprement ce que les bombes ont laissé dans un état très peu administratif. 

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À cette heure, les chiffres eux-mêmes racontent le chaos. Le ministère libanais de la Santé a donné un bilan provisoire de 112 morts et 837 blessés. La Défense civile libanaise a avancé un bilan plus lourd de 254 morts et plus de 1 129 blessés. Tout cela veut dire une chose simple : personne ne croit sérieusement que l’on a fini de compter. Des victimes sont encore sous les décombres. D’autres ne sont pas encore identifiées. Et beaucoup cherchent encore leurs proches dans les hôpitaux. 

Il y a eu Chmistar, avec dix morts et quatre blessés près des cimetières, alors que des habitants attendaient un cortège funéraire. Il y a eu Beyrouth, la banlieue sud, Saïda, Tyr, Hermel. Il y a eu ces quartiers et ces villages frappés presque en même temps, comme s’il fallait étendre le traumatisme, le répartir équitablement, pour que personne ne se sente oublié dans la catastrophe. À ce niveau-là, on n’est même plus dans la seule logique militaire. On est dans la pédagogie de l’écrasement : rappeler au Liban qu’il peut être bombardé partout, et rappeler à la région qu’une trêve peut très bien exister à la télévision sans exister sur le terrain. 

Le plus révélateur, au fond, c’est que le cessez-le-feu n’est pas tombé dans un grand moment dramatique. Il n’a pas eu droit à une annonce solennelle de sa mort. Il a été vidé de sa substance avec cette brutalité bureaucratique qui sied aux grandes puissances et à leurs alliés : non, le Liban n’est pas inclus ; non, ce front-là continue ; non, il ne faut pas confondre. Très bien. Alors il faut appeler les choses par leur nom. Ce n’était pas une paix régionale. Ce n’était même pas un début de paix régionale. C’était une pause sélective, une respiration stratégique pour certains, pendant que le Liban restait la variable d’ajustement. 

Et c’est là que le sarcasme devient presque une obligation morale. On a eu la trêve du matin et les fosses du soir. On a eu les commentaires prudents des chancelleries et les appels désespérés des hôpitaux. On a eu les médiateurs qui parlaient d’inclusion du Liban, et les bombes qui répondaient qu’il n’en était rien. On a eu, en somme, une parfaite petite démonstration contemporaine de ce qu’est un cessez-le-feu à l’israélienne sans le Liban : une pause pour les uns, un massacre pour les autres. 

La tragédie libanaise tient aussi à cette répétition. Ce pays a déjà vu des accords qui n’arrêtent pas vraiment la guerre. Il a déjà entendu des promesses de désescalade pendant que les violations s’accumulaient. Il a déjà appris que, dans la hiérarchie régionale des urgences, sa propre survie passait souvent après les calculs des autres. Mais il y a quelque chose de particulièrement sinistre dans la journée du 8 avril : elle aura offert, en quelques heures, la démonstration la plus brutale possible de l’écart entre la fiction diplomatique et la réalité libanaise. 

Ce soir, il ne reste plus l’illusion. Seulement les chiffres provisoires, les listes incomplètes, les secouristes épuisés, les familles qui attendent, et cette vérité très libanaise : quand tout le monde parle de stabilité, il faut toujours vérifier de quel côté de la frontière tombe la stabilité, et de quel côté tombent les bombes. 

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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