La journaliste libanaise Amal Khalil a été retrouvée morte après des heures passées sous les décombres à Tiri, dans le sud du Liban, où elle couvrait mercredi les conséquences de nouvelles frappes israéliennes. Sa collègue, la photographe Zeinab Faraj, a été blessée puis évacuée vers l’hôpital de Tebnine, où elle a subi une opération à la tête et où son état a ensuite été présenté comme stable.
Pour le Liban, l’affaire est devenue immédiatement plus qu’un drame individuel. Elle concentre en un seul épisode trois réalités du moment : la poursuite des frappes israéliennes malgré le cessez-le-feu, l’extrême vulnérabilité des journalistes au sud du pays, et l’impuissance de l’État libanais à protéger, extraire et sécuriser ses propres professionnels de l’information lorsqu’ils se retrouvent pris au piège sur le terrain.
Les faits établis à ce stade sont lourds. Une première frappe a visé un véhicule dans la localité de Tiri, tuant ses occupants. Amal Khalil et Zeinab Faraj, venues couvrir les suites de cette attaque, se sont alors réfugiées dans une maison voisine. Cette maison a ensuite été frappée à son tour. Les secours ont pu atteindre Zeinab Faraj, grièvement blessée, mais pas Amal Khalil, restée sous les gravats pendant des heures.
Selon le ministère libanais de la santé et les récits repris par les agences de presse internationales, les tentatives de secours ont été retardées par de nouveaux tirs et par une obstruction imputée aux forces israéliennes. L’armée israélienne nie avoir délibérément visé des journalistes et conteste avoir empêché les équipes de secours d’accéder au site. Mais entre sa version et le résultat concret, il reste un fait brut : une journaliste qui couvrait le terrain a été laissée sous les ruines pendant des heures avant que son corps ne soit finalement récupéré.
L’affaire est d’autant plus grave qu’elle ne tombe pas du ciel, ni politiquement ni militairement. Depuis des semaines, la protection des journalistes au Liban-Sud est un sujet connu, identifié, discuté entre le gouvernement, la FINUL et les instances internationales. Le ministère de l’information avait annoncé un mécanisme coordonné avec l’armée libanaise pour organiser l’accès des journalistes aux zones frappées. Il avait repris ses échanges avec la FINUL sur les mesures de sécurité. Il avait saisi une rapporteuse spéciale des Nations unies après des précédents meurtriers.
Tout cela existait avant Tiri. Or, au moment de l’épreuve réelle, rien de ce dispositif n’a empêché qu’une équipe de presse soit frappée, puis qu’un corps reste sous les décombres plusieurs heures dans une zone où ni l’armée libanaise, ni les secours, ni les autorités civiles n’ont réussi à imposer un accès sûr et rapide.
À Tiri, une séquence de frappes qui accable Israël
La chronologie telle qu’elle ressort des éléments recoupés est déjà suffisamment précise pour poser de très lourdes questions sur le comportement de l’armée israélienne. Une première frappe a touché un véhicule dans la localité de Tiri. Le ministère libanais de la santé et l’Agence nationale d’information ont fait état de deux morts dans cette attaque. L’armée israélienne a affirmé, de son côté, avoir visé des véhicules liés à une structure militaire du Hezbollah dans une zone qu’elle considère désormais comme relevant d’un dispositif de sécurité renforcé.
C’est après cette première frappe que les deux journalistes se sont retrouvées dans la zone. Amal Khalil, journaliste d’Al-Akhbar, et Zeinab Faraj, photographe, couvraient les développements sur place. Alors qu’elles se trouvaient à proximité du site, un nouveau bombardement a touché le secteur. Les deux femmes ont cherché refuge dans une maison. Cette maison a ensuite été frappée elle aussi. C’est ce deuxième temps qui alourdit considérablement le dossier.
Israël soutient que ses opérations visaient des objectifs militaires et qu’il ne cible pas les journalistes. Le problème est que la séquence observée à Tiri ne ressemble pas à un simple dommage collatéral isolé. Une équipe de presse arrive sur les lieux d’une première frappe. Elle se replie dans une maison. La maison est à son tour touchée. Les secours assurent ensuite avoir été ralentis ou empêchés d’agir librement.
Même si l’armée israélienne rejette l’accusation d’un ciblage délibéré, les faits laissent derrière eux une impression autrement plus grave : celle d’un théâtre où la distinction entre objectif militaire, espace civil, refuge improvisé et corridor de secours n’est plus respectée dans les faits.
Le ministère libanais de la santé a accusé l’armée israélienne d’avoir poursuivi les deux journalistes jusque dans le bâtiment où elles s’étaient abritées. Le terme est dur. Il n’émane pas d’un militant ou d’un média partisan, mais d’une institution officielle. Il est en outre renforcé par les récits des secours, qui disent avoir pu extraire Zeinab Faraj avant d’être ensuite tenus à distance, au point qu’Amal Khalil est restée sous les gravats jusqu’à une phase très tardive de la soirée.
Des récits concordants font aussi état de grenades assourdissantes et de tirs utilisés pour retarder l’accès des sauveteurs. En face, l’armée israélienne nie l’obstruction. Mais elle n’efface pas l’image laissée sur le terrain : un site frappé à plusieurs reprises, une journaliste blessée sauvée de justesse, une autre abandonnée sous les ruines pendant des heures.
Cette conduite choque d’autant plus qu’elle intervient sous couvert d’un cessez-le-feu censé être en vigueur depuis le 16 avril. Depuis plusieurs jours déjà, le Liban soutient qu’Israël vide la trêve de son sens en poursuivant frappes, démolitions et restrictions dans le Sud. Tiri en fournit l’illustration la plus crue. Si une journaliste peut mourir dans une maison où elle s’est réfugiée après un premier bombardement, et si les secours disent ne pas avoir pu intervenir immédiatement, alors le mot de cessez-le-feu devient presque fictif pour ceux qui continuent à travailler, vivre ou circuler au sud du Litani.
Une journaliste laissée sous les ruines pendant des heures
La mort d’Amal Khalil ne tient pas seulement à la frappe elle-même. Elle tient aussi au temps écoulé avant que les secours puissent atteindre complètement la zone. C’est là que l’affaire prend un tour encore plus accablant. Zeinab Faraj a pu être évacuée, au prix de blessures graves à la tête et à la jambe. Amal Khalil, elle, n’a pas été sortie à temps. Son corps n’a été récupéré qu’après de longues heures d’attente et de recherche, avec l’intervention de la Défense civile, de la Croix-Rouge libanaise et de l’armée.
Le fait qu’un corps reste sous des décombres aussi longtemps, alors que tout le pays sait presque en direct qu’une journaliste est prise au piège, constitue déjà en soi un scandale humanitaire. Que ce retard soit attribué, côté libanais, à des tirs, à des grenades assourdissantes et à l’impossibilité d’obtenir un accès sûr ne fait qu’aggraver le dossier.
Même dans une guerre, même dans une zone contestée, empêcher ou ralentir l’accès à une personne ensevelie est un acte qui place immédiatement la conduite militaire sous un soupçon très lourd. Il faut ajouter un autre élément. Selon des récits locaux relayés mercredi soir, le véhicule de secours ayant transporté Zeinab Faraj portait lui-même des traces de tirs. Cet élément demande encore à être documenté avec toute la précision souhaitable par les canaux officiels les plus solides. Mais il s’inscrit dans une ambiance générale déjà très claire : à Tiri, les secours n’ont pas travaillé dans un environnement simplement dangereux. Ils ont travaillé dans un environnement où l’accès au site demeurait lui-même contesté sous le feu.
L’armée israélienne objecte que ses troupes opèrent dans une zone interdite qu’elle estime nécessaire à la sécurité du nord d’Israël, et que des individus présents à Tiri avaient violé les termes du cessez-le-feu en s’approchant d’une zone tampon. Cette ligne ne répond pourtant pas à la question centrale. Une zone de sécurité autoproclamée, dessinée unilatéralement à l’intérieur du territoire libanais, n’abolit pas le droit humanitaire. Elle n’autorise pas à traiter indistinctement journalistes, secouristes, civils et structures de refuge comme des éléments d’un même paysage militaire.
Le cœur du scandale est là : Israël parle une langue de contrôle sécuritaire total ; sur le terrain, cette langue se traduit par une violence qui emporte les protections les plus élémentaires.
Les autorités libanaises ont parlé vite, agi faiblement
La critique ne peut toutefois pas s’arrêter à Israël. Elle doit aussi viser l’État libanais, son armée et ses autorités politiques. Car si Amal Khalil a été tuée sous les frappes israéliennes, elle a aussi été abandonnée pendant des heures dans un espace où le Liban, lui non plus, n’a pas réussi à imposer quoi que ce soit. Or cette incapacité n’est pas seulement conjoncturelle. Elle s’inscrit dans une faiblesse plus ancienne, plus profonde, et désormais plus difficile à maquiller par les communiqués.
Les réactions politiques ont été rapides. Joseph Aoun a suivi l’affaire, demandé à la Croix-Rouge de coordonner avec l’armée et les forces internationales pour accélérer le sauvetage, puis dénoncé le ciblage répété des journalistes comme une tentative de cacher les violations israéliennes au Liban. Nawaf Salam a parlé de crimes de guerre et promis de poursuivre ces crimes devant les instances internationales. Paul Morcos a dénoncé un crime flagrant contre la presse et une violation du droit international humanitaire.
Aucun de ces mots n’est sans importance. Mais ils ont tous été prononcés après que la réalité la plus nue s’est imposée : l’État libanais n’a pas été en mesure de protéger les journalistes avant l’attaque, ni d’imposer leur extraction immédiate après la frappe.
Cette faiblesse est d’autant plus difficile à excuser que les autorités savaient. Elles savaient que les journalistes étaient exposés. Elles savaient que le Sud était devenu un espace de plus en plus fermé, soumis à de nouvelles cartes israéliennes, à des zones interdites, à des frappes multiples et à des voies d’accès de plus en plus dangereuses. Elles savaient aussi que des journalistes avaient déjà été tués fin mars.
Elles avaient, officiellement, commencé à mettre en place des mécanismes de protection. Le 27 mars, le ministre de l’information annonçait un mécanisme piloté avec l’armée pour coordonner l’accès des journalistes aux zones frappées. Le 30 mars puis le 15 avril, il relançait les discussions avec la FINUL et les démarches vers les Nations unies. Pourtant, à Tiri, tout ce dispositif s’est révélé sans effet réel.
L’armée libanaise, elle aussi, sort affaiblie de cet épisode. Non parce qu’elle aurait voulu l’issue fatale, mais parce qu’elle n’a pas été capable d’imposer un corridor d’extraction dans une affaire connue de tous, suivie au sommet de l’État, et concernant des journalistes identifiées en mission. Dans les faits, le Liban a protesté, demandé, coordonné, appelé, mais n’a pas commandé. Il a supplié l’ouverture d’un accès plus qu’il ne l’a garanti.
Cette réalité est brutale, mais elle est impossible à contourner : quand une journaliste reste ensevelie pendant des heures dans une localité du Sud, alors que la présidence, la primature, la FINUL, la Croix-Rouge et l’armée suivent l’affaire, le problème n’est plus seulement militaire. Il est étatique.
Un précédent annoncé, jamais empêché
Le plus accablant, pour Beyrouth, est que la mort d’Amal Khalil n’a rien d’un accident imprévisible. Elle survient après une longue série d’alertes. Fin mars, trois journalistes avaient déjà été tués dans le Sud-Liban. L’indignation officielle avait été immédiate. Le ministre de l’information avait intensifié ses échanges avec la FINUL. Une saisine avait été transmise à une rapporteuse spéciale des Nations unies. Le gouvernement parlait déjà de protection des journalistes comme d’une urgence spécifique.
Cela signifie qu’au moment où Amal Khalil a été frappée, l’État ne pouvait pas prétendre découvrir la nature du risque. Il avait identifié le danger, nommé l’adversaire, interpellé les organisations internationales, annoncé des mécanismes de coordination, et pourtant laissé perdurer un système dans lequel une équipe de presse continuait à se rendre sur une zone de frappe sans garantie réelle de sécurité ni capacité crédible d’extraction rapide.
Cette contradiction détruit une part importante du discours officiel. D’un côté, les autorités décrivent à juste titre un ciblage des journalistes. De l’autre, elles ne parviennent pas à transformer cette dénonciation en protection concrète. Il ne suffit pas d’avoir raison juridiquement ou politiquement si, matériellement, rien n’empêche la répétition du scénario.
Le cas d’Amal Khalil frappe aussi par son symbole. La journaliste n’était pas une novice parachutée sur le terrain. Elle couvrait depuis longtemps le Sud, ses destructions, ses routes coupées, ses villages frappés et ses morts. En septembre 2024 déjà, elle avait rendu publique une menace reçue d’un numéro israélien lui ordonnant de quitter le Sud-Liban. Son nom était connu, son profil aussi.
Sa mort donne donc au dossier une intensité supplémentaire. Elle touche une journaliste qui avait déjà raconté la guerre, déjà porté la mémoire d’autres confrères tués, et qui finit elle-même par être absorbée par le récit qu’elle documentait.
Tiri, ou l’échec des deux narrations officielles
Israël affirme ne pas viser les journalistes. Le Liban affirme protéger la presse et mobiliser tous les moyens disponibles. Tiri démonte les deux récits à la fois.
Le récit israélien s’effondre parce qu’il ne parvient pas à expliquer de manière convaincante pourquoi une équipe de presse venue couvrir un premier bombardement se retrouve ensuite frappée dans un refuge, puis enfermée plusieurs heures dans une zone inaccessible aux secours. Même si l’objectif initial était militaire, la séquence produit un résultat tellement grave qu’elle met en cause la manière même dont l’armée israélienne mène ses opérations dans le Sud-Liban. La répétition des frappes, l’absence d’accès sûr et le traitement réservé aux secours donnent à cette affaire une charge accablante que le démenti de l’armée israélienne ne suffit pas à dissiper.
Le récit libanais s’effondre autrement. Non parce que les autorités mentent sur la gravité du ciblage israélien, mais parce que leur appareil de protection s’est révélé impuissant dans le moment décisif. Entre le communiqué et l’extraction réelle, entre la promesse de coordination et la capacité à ouvrir un corridor, entre la condamnation diplomatique et le sauvetage effectif, le vide est immense. C’est ce vide qui a englouti Amal Khalil après la frappe.
Il serait commode pour Beyrouth de s’en tenir à la seule dénonciation d’Israël. Ce serait politiquement confortable, juridiquement défendable, et moralement fondé sur bien des points. Mais ce ne serait pas complet. Car l’autre question, tout aussi dérangeante, reste posée : à quoi sert un État qui sait que les journalistes sont visés, qui annonce des mécanismes de protection, qui coordonne avec la FINUL et l’armée, et qui, au moment critique, ne peut ni sécuriser le terrain ni empêcher qu’une journaliste soit laissée sous les gravats pendant des heures ?
Une mort qui pèse déjà sur la trêve et sur Washington
La mort d’Amal Khalil intervient en outre à un moment très précis. Elle survient au cœur d’un cessez-le-feu déjà contesté et à la veille d’une nouvelle séquence de discussions entre le Liban et Israël à Washington. Elle rappelle, avec une brutalité extrême, que la trêve ne protège pas les civils, pas les journalistes, pas même les secours lorsque les zones du Sud restent soumises à des frappes et à des restrictions décidées unilatéralement par Israël.
Pour Beyrouth, cette affaire renforce l’argument selon lequel le cessez-le-feu doit être prolongé et respecté, et qu’Israël doit mettre fin aux frappes et aux destructions au Sud. Mais elle affaiblit aussi l’État libanais au moment même où il prétend négocier. Un pays qui n’a pas pu sortir à temps une journaliste ensevelie dans un village du Sud parle depuis une position de faiblesse redoublée : faiblesse face à l’armée israélienne, faiblesse de ses moyens de protection, faiblesse de son autorité sur le terrain.
C’est aussi pour cela que l’affaire dépasse le seul dossier de la presse. Elle dit quelque chose de plus général sur le Liban actuel. Les autorités savent nommer les crimes, mais pas les empêcher. Elles savent ouvrir des canaux diplomatiques, mais pas sécuriser les routes. Elles savent parler à Paris, à Washington, à l’ONU, mais pas imposer dans l’urgence un corridor sur leur propre territoire. Amal Khalil est morte sous des frappes israéliennes. Mais elle est aussi morte dans un pays où l’État, encore une fois, a surtout su constater après coup.
Le nom d’Amal Khalil rejoint désormais celui d’autres journalistes tués au Liban ces dernières semaines. Et, dans cette liste, il prend une place particulière, parce que sa mort n’est pas seulement celle d’une journaliste atteinte sur une ligne de front. C’est celle d’une journaliste frappée après avoir fui, laissée sous les ruines alors que tout le monde savait, et devenue en quelques heures la preuve la plus crue d’un Sud-Liban où l’armée israélienne frappe sans retenue suffisante et où l’État libanais, malgré ses mots, n’a toujours pas transformé ses promesses de protection en capacité réelle d’intervention.
Retrouvez Libnanews sur mobile avec notifications et lecture rapide.

