Une arrivée mise en scène comme “consultation”, avec un signal économique assumé
Abbas Araghchi arrive à Beyrouth le 9 janvier 2026 à la tête d’un « volet économique » annoncé dès l’atterrissage. L’image est importante, car elle associe diplomatie et économie au même moment. Le ministre explique qu’il tiendra des réunions avec des responsables libanais et que l’objectif premier de sa visite est la concertation sur les développements régionaux.
À l’aéroport, la réception est décrite comme politique et organisée. Les textes mentionnent la présence de deux députés du bloc parlementaire du Hezbollah, ainsi que des représentants liés à Nabih Berri, en plus d’acteurs de l’ambassade iranienne et du ministère libanais des Affaires étrangères. Le décor est celui d’une visite officielle, mais calibrée pour signifier une proximité avec un camp, tout en gardant un agenda de rencontres institutionnelles plus large.
La ligne de communication adoptée au départ est prudente. Le ministre parle d’échanges de points de vue et de renforcement des relations bilatérales. Il présente le Liban comme un pays “important” et “influent” dans la région. Il insiste sur une approche de concertation régulière avec les gouvernements de la zone, en expliquant que la visite intervient, selon lui, à un moment crucial pour le Liban.
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Dans le même temps, le volet économique n’est pas laissé dans le flou. Un chiffre est avancé publiquement sur les échanges commerciaux entre les deux pays. Il est fait état d’un volume annuel de 110 millions de dollars, présenté comme un indicateur de potentiel et de marges de progression. Ce chiffre n’est pas qu’une donnée. Il sert à dire que la relation n’est pas seulement politique, et qu’elle peut être défendue par des arguments d’intérêt mutuel.
Un discours sur la souveraineté qui cherche à coïncider avec celui de l’État libanais
Le message le plus répété dans la communication d’Abbas Araghchi est la référence à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Liban. Il affirme que son pays soutient la souveraineté libanaise, la sécurité du territoire et l’unité nationale. Il ajoute que l’Iran souhaite renforcer les relations sur la base du respect mutuel et d’intérêts partagés.
Un passage insiste sur la convergence affichée avec la position officielle libanaise. Abbas Araghchi affirme que la position du gouvernement libanais est “la même” que la sienne. Cette phrase a une portée politique, car elle vise à coller au langage institutionnel, au moment même où l’exécutif libanais tente de montrer qu’il reprend la main sur un dossier sécuritaire sensible.
Cette coïncidence déclarée est aussi un moyen de neutraliser l’accusation de tutelle. Si la visite est perçue comme une immixtion, le message sur la souveraineté est censé servir de bouclier. Il dit, en substance, que la relation se fait avec un État, pas contre lui. Mais ce bouclier est contesté dès le premier jour par des responsables libanais qui dénoncent une double parole iranienne.
Un agenda qui traverse les institutions et les autorités religieuses, avec une “photo” manquante
Le programme annoncé comprend une série de rencontres qui, mises bout à bout, dessinent une tournée complète du pouvoir libanais. Il est indiqué que le ministre doit rencontrer Joseph Aoun, Nawaf Salam et Nabih Berri, ainsi que le ministre libanais des Affaires étrangères Youssef Rajji. Il doit aussi visiter le mufti Abdellatif Derian à Dar al-Fatwa.
La même source évoque une participation en soirée à une rencontre publique de type dialogue, ainsi qu’une séance de signature de livre, prévue à l’hôtel Crowne Plaza, dans le quartier de Hamra. L’élément est révélateur d’une stratégie d’image. Ce n’est pas seulement une visite de bureaux. C’est aussi une présence dans un espace de sociabilité beyrouthin, destiné à produire des images moins institutionnelles et plus “culturelles”.
Une mention ajoute un détail plus discret, mais politiquement lourd. Il est fait état d’une rencontre à huis clos, “loin des projecteurs”, avec la direction du Hezbollah. Cette séquence, si elle se confirme, donne une clé de lecture. Elle suggère que l’agenda officiel sert d’enveloppe, pendant que l’essentiel d’un message politique peut se jouer dans une discussion non publique avec un acteur armé central.
Cette “photo” manquante, celle de la rencontre non officielle, influence le reste. Même sans image, elle nourrit l’idée que la visite est un acte de coordination plus qu’un simple passage diplomatique. Le fait de mentionner une telle rencontre dans un récit de programme installe une attente et alimente des critiques, y compris de responsables parlementaires qui dénoncent une visite trop institutionnalisée.
Des rencontres du premier jour qui fixent un axe: économie, autorité religieuse chiite, et mémoire d’un chef assassiné
Les textes indiquent qu’Abbas Araghchi rencontre d’abord le ministre de l’Économie Amer al-Bassat. Le contenu annoncé de l’entretien est centré sur le renforcement des relations économiques et commerciales, avec l’idée d’un bénéfice pour les deux peuples. Amer al-Bassat affirme, après la rencontre, l’ouverture du Liban à la coopération économique, en rappelant une condition de vocabulaire politique: le respect de la souveraineté et de l’indépendance libanaises.
Le ministre iranien rencontre aussi Ali al-Khatib, vice-président du Conseil islamique chiite supérieur. Le lieu, la séquence et la nature de cette rencontre signalent une continuité de lien avec une autorité religieuse influente dans une partie de la scène chiite. Cela complète l’image d’une visite qui assume une dimension communautaire, même si elle se veut aussi étatique.
Enfin, Abbas Araghchi se rend au mausolée de Hassan Nasrallah. La visite est accompagnée de déclarations qui dépassent le registre étatique. Il y réaffirme le soutien à la souveraineté libanaise et à l’unité du territoire. Mais il ajoute surtout une phrase de continuité militante. Il confirme, selon les textes, que l’Iran poursuit son soutien à la “résistance” contre l’occupation et les attaques israéliennes répétées.
Ce point est central, car il révèle une dissociation volontaire. D’un côté, la souveraineté libanaise est affichée comme un principe. De l’autre, l’appui à un acteur armé non étatique est revendiqué comme une politique constante. La visite au mausolée, puis les mots prononcés, donnent donc un contenu réel à la visite, même lorsque beaucoup d’éléments sont présentés sous forme de généralités.
Le registre sécuritaire: “nous ne cherchons pas la guerre” mais “nous sommes prêts”
Le ministre iranien place sa visite sous le signe d’un climat de menaces. Il affirme que les menaces “croissantes”, notamment du côté israélien, constituent un danger sérieux pour la sécurité régionale. Il répond aussi aux questions liées aux menaces américaines et israéliennes contre son pays. Il dit que ces acteurs ont déjà “essayé” d’attaquer l’Iran et ont “échoué”, et que répéter l’expérience conduirait au même résultat.
La formule est double. Il affirme que l’Iran ne cherche pas la guerre. Mais il insiste sur sa préparation à “tout scénario”. Il ajoute être ouvert à la négociation, à condition qu’elle repose sur le respect mutuel et non sur des “injonctions”. La manière de présenter cette condition donne une lecture stratégique. Le ministre ferme la porte à une négociation perçue comme punitive, tout en laissant ouverte une voie si le cadre est, selon lui, plus équilibré.
Dans les récits disponibles, cette posture s’inscrit dans une vision régionale plus large. Abbas Araghchi affirme que la région traverse des défis inédits. Il évoque le fait que plusieurs pays de la région auraient été attaqués par Israël au cours des deux dernières années, en citant le Liban et l’Iran. Il souligne aussi que des parties du territoire libanais restent, selon ses mots rapportés, sous occupation.
Ce cadrage vise à relier le dossier libanais à une narration régionale. Le Liban n’est pas présenté comme un cas isolé. Il est présenté comme un maillon d’une séquence où les attaques et les occupations structurent l’agenda. Ce cadrage sert aussi une idée simple: si le Liban est “dans la même zone de risque”, alors l’Iran se présente comme un partenaire naturel de soutien.
La “visite économique” dans une conjoncture explosive: commerce annoncé, frappes rapportées, et pression sur l’État
L’argument économique est plus difficile à tenir lorsqu’il est confronté à l’actualité sécuritaire du jour. Des éléments relatent des incidents et frappes israéliennes, avec des drones sur Beyrouth et le Sud, et des attaques ciblées. Il est notamment fait état d’une frappe de drone sur une voiture sur la route entre Zeitah et Bnaafoul, dans le caza de Saida, ayant causé un mort, l’armée israélienne revendiquant qu’il s’agissait d’un membre du Hezbollah. Il est aussi mentionné une frappe sur un chantier ou atelier en construction dans la localité de Taybeh, ainsi qu’une opération de destruction importante à Houla, avec la démolition d’un immeuble résidentiel de trois étages.
Ces détails ont un effet politique immédiat au Liban. Ils renforcent l’argument des partisans d’une ligne dure contre les violations. Mais ils rendent aussi plus sensible la discussion interne sur le monopole des armes. Car chaque escalade extérieure pousse certains à se retrancher derrière la logique de “résistance”, et pousse d’autres à exiger une reprise étatique plus rapide et plus visible.
Dans ce climat, l’affirmation iranienne de soutenir la souveraineté libanaise est lue de deux manières opposées. Pour ses défenseurs, elle signifie un soutien à l’État face à des agressions. Pour ses critiques, elle ne peut pas être crédible si elle s’accompagne d’un soutien déclaré à un acteur armé autonome.
Les critiques internes: “double discours”, “mauvais timing”, “interventions répétées”
La visite déclenche des réactions politiques qui visent directement l’intention iranienne. Samy Gemayel, chef du parti Kataëb, publie une critique frontale. Il parle d’un double discours iranien envers le Liban. Il reproche un langage public sur des relations d’égal à égal, alors que d’autres responsables iraniens affirmeraient considérer le Liban comme une “carte” de négociation. Il dit regretter que la visite obtienne autant de rendez-vous officiels, en suggérant que l’invité “cache” une intention différente de ses déclarations.
Mark Daou ajoute une critique centrée sur le moment choisi. Il estime que la visite intervient au pire moment pour le Liban, alors que Beyrouth veut montrer une sortie de l’axe iranien. Il évoque aussi le contexte intérieur iranien, avec une contestation et une crise économique, en jugeant paradoxal que le ministre arrive avec une délégation économique à ce moment précis.
Fadi Karam, député du bloc des Forces libanaises, reprend un angle différent. Il critique des visites diplomatiques iraniennes qu’il juge non respectueuses des usages, de la souveraineté libanaise, et marquées par une volonté d’intervention dans les affaires internes. Il affirme que si l’Iran continue sur ce chemin sans traiter le Liban comme un État, le problème restera entier.
Ces prises de position se répondent sans se répéter. L’une vise la contradiction entre parole et intention. L’autre vise l’opportunité politique et l’image internationale du Liban. La troisième vise la méthode diplomatique et la question des “règles” entre États. Ensemble, elles créent un tableau: la visite n’est pas un événement neutre, elle réactive une fracture sur la place de l’Iran au Liban.
Le paradoxe central: parler au nom de l’État, tout en parlant au nom d’un camp
Les éléments disponibles décrivent une visite à deux niveaux. Le niveau officiel est celui des rencontres annoncées avec Joseph Aoun, Nawaf Salam et Nabih Berri, puis avec le ministre des Affaires étrangères et des autorités religieuses. Ce niveau vise à installer l’idée d’une relation d’État à État.
Le niveau politique est plus signifiant dans ses symboles. L’accueil par des députés du Hezbollah à l’aéroport, la rencontre avec une autorité religieuse chiite, la visite au mausolée de Hassan Nasrallah et la déclaration sur la continuité du soutien à la “résistance” donnent à la visite une tonalité partisane.
Ce paradoxe explique la perception d’une visite “qui évite les détails”. Le ministre utilise des mots larges, consensuels, sur la souveraineté, l’unité et l’intérêt commun. Mais il évite d’entrer dans les questions qui fâchent directement, en particulier la question du monopole des armes, le contenu concret d’un soutien économique, et les conditions exactes d’une relation “équilibrée”. Dans les textes, ces détails apparaissent surtout par les actes, pas par les phrases.
Le résultat est mécanique. La visite peut être présentée comme une tournée d’amitié et de concertation. Elle peut aussi être lue comme une opération de maintien d’influence au moment où l’État libanais est sous pression, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur.
La question des “preuves” et le choix des chiffres: ce que la visite donne, et ce qu’elle laisse en suspens
Dans les déclarations rapportées, la donnée la plus concrète fournie par Abbas Araghchi sur l’économie est le volume d’échanges commerciaux annoncé. Le chiffre de 110 millions de dollars est utilisé comme argument de potentiel. Pourtant, aucun détail n’est donné sur des projets précis, des secteurs prioritaires, des mécanismes de financement, ou des garanties face aux sanctions et aux contraintes bancaires.
Cette absence de détail est cohérente avec une stratégie de communication minimale. Elle permet d’affirmer l’existence d’une relation économique sans promettre une aide qui pourrait être contestée, entravée, ou interprétée comme une intrusion. Elle évite aussi de donner prise à une demande libanaise immédiate: “qu’allez-vous concrètement financer, à quelles conditions, et par quels canaux”.
Sur le terrain sécuritaire, la stratégie est similaire. Le ministre évoque un contexte de menaces et insiste sur la préparation de l’Iran, tout en affirmant ne pas vouloir la guerre. Il parle de négociation possible, mais il fixe des conditions générales sans entrer dans un format, une médiation, ou un calendrier.
Ainsi, les éléments concrets de la visite se trouvent surtout dans le programme et les symboles. Qui est rencontré. Où il se rend. Ce qu’il choisit de montrer. Ce qu’il choisit de faire hors caméra. Cette mécanique produit une impression de discours lisse, mais d’actes lisibles.



