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Hormuz, arme économique mondiale

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Le détroit n’est pas une crise locale

Un couloir maritime devenu levier mondial

Le détroit de Hormuz est l’un de ces lieux où la géographie impose sa loi à l’économie mondiale. Il ne mesure qu’une largeur limitée entre l’Iran et Oman, mais il concentre une part majeure des flux pétroliers et gaziers du Golfe. Dans une période ordinaire, ce passage est traité comme une donnée technique des cartes maritimes. Dans une période de guerre, il devient un instrument de pouvoir. Celui qui peut le menacer, le ralentir ou le placer sous contrôle militaire agit sur les prix, les navires, les contrats, les assurances, les stocks et les décisions des gouvernements importateurs.

La crise actuelle a montré que Hormuz n’est plus seulement un passage. C’est une arme économique mondiale. Une fermeture totale n’est même pas nécessaire pour produire des effets. Il suffit que les armateurs hésitent, que les assureurs relèvent leurs primes, que les terminaux retardent leurs chargements, que les acheteurs cherchent d’autres sources ou que les États activent leurs stocks stratégiques. La menace modifie déjà les comportements. Elle ajoute une prime de risque au pétrole et au gaz naturel liquéfié. Elle oblige les marchés à calculer non seulement l’offre disponible aujourd’hui, mais aussi la possibilité d’un choc demain.

La différence entre blocage et peur du blocage

Le pouvoir de Hormuz repose sur une distinction souvent négligée. Un blocage réel interrompt les flux. La peur du blocage suffit, elle, à renchérir ces flux. Dans le premier cas, les cargaisons ne passent pas ou passent très peu. Dans le second, elles passent avec des retards, des escortes, des assurances plus coûteuses, des contrôles, des itinéraires modifiés et des clauses contractuelles revues. Pour les marchés, la différence est importante, mais les deux scénarios produisent une hausse du risque. La peur agit comme un coût invisible. Elle ne figure pas toujours dans les déclarations politiques, mais elle se retrouve dans les prix payés par les importateurs.

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Cette zone grise est l’espace préféré de la pression économique. Une fermeture totale exposerait l’Iran à une riposte internationale massive, y compris de pays qui ne sont pas alignés sur Washington. Une perturbation partielle permet au contraire de maintenir la pression tout en évitant de franchir le seuil de la paralysie complète. Les navires continuent de circuler, mais dans un climat de menace. Les États du Golfe continuent d’exporter, mais avec une vulnérabilité plus visible. Les acheteurs continuent de recevoir des cargaisons, mais avec la crainte d’un arrêt. Hormuz devient ainsi un outil de contrainte graduée.

Les chiffres d’une dépendance

Le pétrole comme point de départ

Les données énergétiques internationales rappellent l’ampleur de l’enjeu. En 2024, environ vingt millions de barils par jour de pétrole et de liquides pétroliers ont transité par Hormuz. Ce volume représente environ un cinquième de la consommation mondiale de liquides pétroliers et près d’un quart du commerce maritime mondial de pétrole. La plupart de ces cargaisons partent vers l’Asie. Chine, Inde, Japon, Corée du Sud et d’autres importateurs asiatiques surveillent donc le détroit avec une attention extrême. Une perturbation durable toucherait leur industrie, leurs transports, leur inflation et leurs marges budgétaires.

Cette dépendance ne concerne pas seulement les pays du Golfe les plus proches du passage. L’Iran, l’Irak, le Koweït, le Qatar et Bahreïn dépendent très fortement de Hormuz pour leurs exportations. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent de certaines voies de contournement, notamment des pipelines vers la mer Rouge ou Fujairah. Mais les capacités disponibles restent très inférieures aux volumes qui transitent normalement par le détroit. Les estimations situent ces capacités alternatives entre quelques millions de barils par jour, très loin des flux quotidiens habituels. Hormuz n’est donc pas remplaçable à court terme.

Le gaz liquéfié, vulnérabilité concentrée

Le pétrole attire souvent l’attention, mais le gaz naturel liquéfié rend la crise encore plus sensible. Le Qatar est l’un des principaux exportateurs mondiaux de gaz liquéfié. Ses cargaisons alimentent l’Asie et l’Europe, avec des contrats de long terme et des flux essentiels pour la sécurité énergétique de plusieurs pays. Une très grande partie des exportations qataries passe par Hormuz. Les Émirats arabes unis sont moins centraux que le Qatar sur ce marché, mais leurs volumes suivent eux aussi largement cette route. Une perturbation du détroit affecte donc à la fois le pétrole et le gaz.

Le gaz liquéfié est plus difficile à remplacer qu’un simple discours sur la diversification ne le laisse penser. Les méthaniers sont spécialisés. Les terminaux de liquéfaction et de regazéification sont limités. Les contrats sont souvent rigides. Les cargaisons de remplacement coûtent cher lorsque le marché est tendu. Un importateur asiatique peut accepter de payer plus pour sécuriser son approvisionnement, mais cette décision renchérit les prix pour d’autres acheteurs. L’Europe, déjà très attentive au gaz liquéfié depuis les ruptures provoquées par la guerre en Ukraine, subit elle aussi les conséquences d’un choc dans le Golfe. Hormuz relie donc directement une crise régionale à la facture énergétique de continents entiers.

L’Iran et la logique du levier

Menacer sans forcément fermer

Pour l’Iran, Hormuz représente un levier parce qu’il touche des intérêts beaucoup plus larges que ceux de ses adversaires directs. Fermer ou menacer le détroit ne vise pas seulement les États-Unis ou Israël. Cela inquiète aussi l’Inde, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Europe et les monarchies du Golfe. Cette portée mondiale donne à Téhéran une capacité de pression que son économie affaiblie ne lui offrirait pas autrement. Un pays soumis à un blocus, à des sanctions et à des attaques peut utiliser la géographie pour rappeler qu’il conserve un moyen de nuire à ses adversaires et à leurs partenaires.

Cette stratégie comporte toutefois un risque majeur. Plus l’Iran transforme Hormuz en instrument de pression, plus il pousse les pays du Golfe et les grands importateurs à soutenir des garanties de navigation plus dures. Même des pays qui ne souhaitent pas une confrontation directe avec Téhéran ne peuvent pas accepter que leurs approvisionnements soient durablement soumis à une décision iranienne. Le levier peut donc devenir un facteur d’isolement. L’Iran peut obtenir une place à la table de négociation, mais il peut aussi renforcer la coalition des États qui veulent réduire sa capacité de nuisance maritime.

Le nucléaire comme verrou politique

La proposition iranienne cherche à traiter d’abord la fin de la guerre, la levée du blocus sur les ports et la réouverture de Hormuz. Le dossier nucléaire serait renvoyé à une étape ultérieure. Cette architecture répond à une logique politique intérieure. Téhéran veut sortir de l’étouffement sans donner l’impression de céder sur son principal dossier stratégique. Le pouvoir iranien doit montrer qu’il obtient un allégement concret avant d’aborder le sujet le plus sensible. Une telle séquence peut se défendre du point de vue iranien. Elle est beaucoup plus difficile à accepter pour Washington.

Les États-Unis refusent de séparer complètement Hormuz du nucléaire, car cela reviendrait à traiter la conséquence sans traiter la cause, du moins selon leur lecture. Washington veut éviter un accord maritime qui laisserait à l’Iran la possibilité de reprendre plus tard la pression. Le bras de fer porte donc sur le calendrier autant que sur le fond. Qui obtient quoi en premier. Qui peut annoncer un succès. Qui donne des garanties avant de recevoir les siennes. Dans une crise de ce type, l’ordre des concessions vaut presque autant que les concessions elles-mêmes.

Les États-Unis face à une arme économique indirecte

La liberté de navigation comme doctrine

Pour Washington, le détroit de Hormuz est un test de crédibilité. Les États-Unis défendent depuis longtemps la liberté de navigation dans les grands passages maritimes. Cette doctrine n’est pas seulement juridique. Elle soutient leur rôle mondial. Si un État régional peut imposer ses conditions à un passage aussi vital, l’autorité américaine sur l’ordre maritime est affaiblie. La crise touche donc à un principe stratégique plus large que le Golfe. Elle concerne la capacité des États-Unis à protéger les routes commerciales qui structurent l’économie mondiale.

Cette position place Washington dans une situation complexe. Une réponse trop faible encouragerait l’usage du détroit comme moyen de pression. Une réponse trop brutale risquerait de provoquer la fermeture effective du passage ou une extension de la guerre. L’administration américaine doit donc doser la menace, la médiation, les sanctions, l’escorte maritime et la pression diplomatique. Elle doit aussi composer avec le coût interne d’une crise prolongée. Le pétrole plus cher pèse sur les consommateurs, les entreprises et l’inflation. Même une puissance productrice d’énergie comme les États-Unis ne peut pas s’isoler entièrement des marchés mondiaux.

Les limites de la force militaire

La présence militaire américaine dans la région peut protéger certains navires, dissuader des attaques et rassurer des alliés. Elle ne peut pas supprimer tous les risques. Un détroit étroit, proche des côtes iraniennes, exposé aux missiles, aux drones, aux mines, aux vedettes rapides et aux incidents de navigation reste vulnérable. La puissance navale réduit la probabilité d’un blocage durable. Elle ne garantit pas une fluidité normale si la crise politique n’est pas résolue. Les marchés le savent. Ils réagissent moins à la quantité de navires militaires qu’à la perspective d’un accord ou d’une escalade.

La force militaire a aussi une limite politique. Escorter des pétroliers ne répond pas à la question nucléaire. Détruire des capacités iraniennes peut réduire une menace immédiate, mais aussi renforcer la volonté de riposte. Protéger Hormuz par la force peut maintenir un passage, mais pas restaurer la confiance commerciale si les opérateurs anticipent une guerre longue. Washington fait donc face à une arme économique indirecte. L’Iran n’a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis pour produire un coût mondial. Il lui suffit de maintenir l’incertitude à un niveau assez élevé.

Les pays du Golfe en première ligne

Une richesse concentrée dans des infrastructures vulnérables

Les monarchies du Golfe sont les premières exposées à cette arme économique. Leurs budgets, leurs fonds souverains, leurs projets de diversification et leur influence internationale reposent encore largement sur l’énergie. Les terminaux pétroliers, les usines de liquéfaction, les raffineries, les complexes pétrochimiques, les ports industriels et les installations de dessalement sont au cœur de leur puissance. Une attaque ou une menace sur ces infrastructures n’endommage pas seulement des équipements. Elle touche la capacité de ces États à se présenter comme des plateformes fiables pour l’économie mondiale.

Le sommet de Jeddah répond à cette inquiétude. Les dirigeants du Golfe cherchent à afficher une unité face aux attaques iraniennes et à la crise maritime. Ils veulent accélérer la coopération militaire, notamment en matière d’alerte précoce contre les missiles balistiques. Ils veulent aussi montrer que la sécurité de navigation n’est pas une demande américaine, mais une condition de stabilité régionale. Le message est clair: aucune économie du Golfe ne peut accepter que Hormuz devienne un poste de péage stratégique contrôlé par la crise.

Rivalités et solidarité obligée

La peur énergétique rapproche les monarchies du Golfe, mais elle ne supprime pas leurs rivalités. La décision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP et l’alliance élargie illustre cette tension. D’un côté, les producteurs ont besoin de coordination pour stabiliser les prix dans une période de crise. De l’autre, chacun cherche à défendre sa stratégie nationale, ses capacités de production et ses marges de manœuvre. Abou Dhabi veut plus de flexibilité. Riyad reste attaché à son rôle de chef de file. Le Qatar défend sa crédibilité gazière. Le Koweït et Bahreïn s’inquiètent de leur exposition.

Ces divergences ne réduisent pas le danger commun. Elles le rendent seulement plus difficile à gérer. Un marché énergétique sous tension supporte mal les signaux contradictoires. Si les producteurs affichent une unité sécuritaire mais divergent sur la production, les marchés intègrent les deux réalités: une menace sur les flux et une incertitude sur l’offre. Hormuz agit donc comme un révélateur. Il montre que les économies du Golfe sont à la fois interdépendantes et concurrentes, solidaires face au risque iranien, mais divisées par leurs propres priorités énergétiques.

Les marchés paient l’incertitude

Prix, assurances et décisions différées

La première facture de l’incertitude se trouve dans les prix. Le pétrole monte lorsque les opérateurs anticipent un risque de rupture. Le gaz liquéfié se tend lorsque les cargaisons du Golfe paraissent moins sûres. Mais les prix de marché ne sont qu’une partie du coût. Les assurances maritimes augmentent. Les transporteurs demandent des primes. Les affréteurs hésitent à envoyer des navires dans certaines zones. Les entreprises retardent des décisions d’investissement ou de vente d’actifs lorsqu’elles ne peuvent pas évaluer la durée de la perturbation. Une crise maritime devient alors une crise de bilan, de trésorerie et de stratégie.

Ce mécanisme est visible dans le secteur gazier européen. Des entreprises engagées dans des discussions de cession ou de financement peuvent différer leurs décisions lorsque des approvisionnements importants deviennent incertains. La valeur d’un actif énergétique dépend de sa capacité à livrer, à acheter ou à remplacer des volumes. Si les cargaisons du Golfe sont menacées, les valorisations deviennent plus prudentes. La géopolitique entre alors directement dans les conseils d’administration. Hormuz n’influence pas seulement le prix du baril. Il influence la valeur des entreprises, leurs délais de financement et leurs arbitrages industriels.

Inflation et pays vulnérables

Les pays vulnérables paient plus cher que les autres. Une grande économie peut mobiliser des stocks, subventionner une partie des coûts, négocier des contrats de remplacement ou absorber temporairement une hausse. Un pays endetté, importateur et dépendant de l’énergie n’a pas ces marges. La hausse du carburant se diffuse rapidement dans les transports, l’alimentation, l’électricité privée, les produits importés et le coût de la vie. Elle devient une inflation sociale, non seulement une statistique énergétique.

Les pays en développement ou en crise financière sont donc les plus exposés. La hausse des prix de l’énergie peut accroître les déficits, réduire les réserves de change, peser sur les ménages et ralentir la croissance. Elle peut aussi créer des tensions politiques lorsque les gouvernements augmentent les taxes ou réduisent les subventions. Hormuz agit alors comme un multiplicateur de fragilité. Un incident maritime au Golfe peut se traduire, quelques semaines plus tard, par des prix plus élevés dans un pays qui n’a aucun rôle dans la crise. C’est la définition même d’une arme économique mondiale: ses effets dépassent largement le champ de bataille.

Le Liban, exemple d’exposition maximale

Une facture importée par le carburant

Le Liban illustre cette exposition. Le pays ne contrôle ni les routes maritimes du Golfe, ni les prix du pétrole, ni les équilibres entre Washington et Téhéran. Pourtant, une perturbation de Hormuz peut toucher directement ses ménages. Le carburant est la première courroie de transmission. Il alimente les déplacements, les générateurs privés, une partie des coûts de production, les livraisons et les transports publics ou informels. Lorsque le baril monte, l’effet ne se limite pas à la pompe. Il touche les prix des biens et des services.

Cette vulnérabilité est aggravée par la crise intérieure. Les salaires publics restent un sujet de tension. La fiscalité sur l’essence est déjà contestée. Les administrations peinent à fonctionner normalement. Les ménages supportent une part élevée de dépenses contraintes. Dans ce contexte, une hausse venue de Hormuz peut se transformer en crise sociale. L’État peut chercher à préserver ses recettes fiscales, mais chaque hausse du carburant alimente le sentiment que les citoyens paient pour des crises qu’ils ne contrôlent pas. La dépendance énergétique devient alors un facteur de défiance politique.

La diaspora, les avions et le coût du lien extérieur

Le Liban dépend aussi de ses liens aériens. Les compagnies aériennes sont sensibles au prix du carburant. Les transporteurs à bas coût, en particulier, supportent mal les hausses brutales, car leur modèle repose sur des marges serrées et des rotations nombreuses. Une réduction de vols, une hausse des billets ou une modification des routes touche directement le Liban. Les familles de la diaspora voyagent moins facilement. Les étudiants, les malades, les hommes d’affaires et les touristes supportent des coûts plus élevés. Les liens avec l’extérieur, déjà essentiels à l’économie libanaise, deviennent plus chers.

Cette dimension est souvent sous-estimée. Pour un pays à forte diaspora, le transport aérien n’est pas un luxe. Il est une infrastructure sociale et économique. Les transferts, les visites familiales, les investissements, les soins médicaux et le tourisme dépendent de cette circulation. Une crise à Hormuz peut donc atteindre le Liban par des canaux indirects: le carburant automobile, le fret maritime, les générateurs, mais aussi les billets d’avion. La menace économique ne prend pas toujours la forme spectaculaire d’une pénurie. Elle peut prendre la forme plus lente d’un renchérissement du lien avec le monde.

La sécurité énergétique comme question politique

Les États ne peuvent plus séparer marché et sécurité

La crise de Hormuz rappelle que l’énergie n’est jamais un marché comme les autres. Les prix résultent de l’offre et de la demande, mais aussi de la guerre, des détroits, des flottes, des sanctions, des pipelines, des alliances et des doctrines militaires. Les gouvernements qui ont pensé la sécurité énergétique comme une simple question d’achat se retrouvent exposés. Acheter sur les marchés ne suffit pas lorsque le passage physique est menacé. Signer des contrats ne suffit pas lorsque les terminaux sont attaqués. Diversifier les fournisseurs ne suffit pas si plusieurs régions se disputent les mêmes cargaisons de remplacement.

La sécurité énergétique redevient donc une politique de souveraineté. Elle exige des stocks, des routes alternatives, des contrats variés, des capacités d’importation flexibles, des mécanismes de protection des ménages et une diplomatie active. Les grands États peuvent combiner ces instruments. Les États fragiles en possèdent très peu. Le Liban, par exemple, devrait penser l’énergie comme une question de sécurité nationale, mais il manque de moyens, de stabilité institutionnelle et de capacité d’investissement. Hormuz montre brutalement ce que coûte l’absence de marge.

L’arme économique et ses effets secondaires

Utiliser Hormuz comme arme économique produit des effets secondaires difficiles à contrôler. L’Iran peut faire monter le coût de la crise pour ses adversaires, mais il pénalise aussi des clients asiatiques importants et des voisins du Golfe. Les États-Unis peuvent renforcer la pression sur Téhéran, mais ils prennent le risque d’un choc énergétique mondial. Les pays du Golfe peuvent afficher leur unité, mais leurs divergences de production et leurs rivalités stratégiques restent visibles. Les marchés peuvent anticiper un manque, mais leurs anticipations alimentent parfois elles-mêmes la hausse.

Cette interdépendance rend l’arme Hormuz instable. Elle est puissante parce qu’elle touche tout le monde. Elle est dangereuse pour la même raison. Aucun acteur ne peut l’utiliser sans créer des coûts pour des partenaires, des clients ou des alliés. C’est pourquoi la crise doit être lue comme un avertissement. Le système énergétique mondial repose encore sur des goulets d’étranglement. Ces passages peuvent être protégés, mais pas annulés. Tant que cette géographie restera centrale, les crises régionales auront la capacité de devenir des crises mondiales.

Une arme qui agit avant d’être tirée

Le pouvoir de l’anticipation

Hormuz est une arme particulière, car elle agit avant même son usage complet. Une mine posée, un navire retenu, un missile tiré près d’un terminal, une déclaration menaçante ou un retard de cargaison peuvent suffire à modifier les prix. Les marchés n’attendent pas la certitude. Ils achètent le risque avant qu’il ne se réalise. Les États font la même chose. Ils consultent leurs stocks, évaluent leurs routes, appellent leurs fournisseurs, surveillent les primes d’assurance et révisent leurs scénarios budgétaires. L’anticipation est déjà une forme de crise.

Ce pouvoir de l’anticipation explique la place de Hormuz dans les négociations. Le détroit permet à l’Iran de déplacer le débat du champ militaire vers le champ économique mondial. Il oblige les États-Unis à parler non seulement de missiles, mais de prix et d’inflation. Il oblige les pays du Golfe à parler non seulement de souveraineté, mais de continuité logistique. Il oblige les importateurs à parler non seulement de contrats, mais de sécurité maritime. L’arme fonctionne parce qu’elle transforme une tension régionale en problème collectif.

Une sortie de crise nécessairement imparfaite

Une sortie de crise autour de Hormuz ne pourra probablement pas régler tous les dossiers en même temps. Un accord peut rétablir la navigation, réduire les primes de risque, rouvrir certains ports et donner des garanties temporaires. Il ne réglera pas à lui seul le dossier nucléaire, la rivalité entre l’Iran et Israël, l’architecture de sécurité du Golfe, les ambitions des producteurs ou la vulnérabilité des pays importateurs. Mais une désescalade maritime aurait tout de même une valeur importante. Elle offrirait aux marchés un signal. Elle permettrait aux États du Golfe de restaurer une partie de leur crédibilité logistique. Elle réduirait le risque d’un choc brutal pour les économies fragiles.

Le danger serait d’accepter une trêve maritime sans mécanisme solide. Si les navires reprennent leur route sans clarification des règles, la menace reviendra au premier incident. Si les États-Unis et l’Iran évitent le dossier nucléaire, la pression pourra se déplacer puis revenir. Si les pays du Golfe ne renforcent pas leur défense collective, leurs infrastructures resteront exposées. Si les importateurs ne diversifient pas davantage leurs approvisionnements et leurs stocks, ils resteront vulnérables. Hormuz ne peut pas être désarmé par un seul texte. Il peut seulement être contenu par un ensemble de garanties, de capacités et de compromis.

Le signal envoyé au monde importateur

Les acheteurs cherchent déjà l’après-Hormuz

Les grands importateurs ne peuvent pas attendre que les crises se répètent. L’Asie, première destination des flux de pétrole qui passent par Hormuz, cherchera davantage de sécurité contractuelle, de diversification et de stocks. L’Europe, qui s’est déjà réorganisée après la crise du gaz russe, surveillera encore plus ses approvisionnements de gaz liquéfié. Les pays du Golfe chercheront à développer des routes alternatives, même coûteuses. Les producteurs extérieurs au détroit, de l’Amérique du Nord à certaines régions africaines, tenteront de présenter leurs cargaisons comme plus sûres. La crise actuelle peut donc modifier des décisions d’investissement sur plusieurs années.

Ce mouvement ne fera pas disparaître Hormuz. Les volumes sont trop importants et les infrastructures trop concentrées. Mais il peut réduire, à terme, une partie de la dépendance marginale. Les États qui ont les moyens d’investir dans des terminaux, des stocks, des contrats variés et des énergies alternatives le feront plus vite. Les autres resteront exposés. Cette différence créera une nouvelle inégalité énergétique. Les pays riches achèteront de la sécurité. Les pays fragiles achèteront ce qui reste, plus cher et plus tard. Dans cet ordre, le Liban et d’autres économies vulnérables doivent considérer la sécurité énergétique non comme un luxe, mais comme une condition de stabilité sociale.

Le coût d’un monde sans marge

La crise de Hormuz révèle enfin le coût d’un monde sans marge. Les chaînes énergétiques ont été optimisées pour livrer vite, loin et au meilleur prix. Elles le sont moins pour absorber des chocs géopolitiques répétés. Lorsque plusieurs crises se superposent, guerre au Moyen-Orient, tensions autour du nucléaire, fragilité du gaz, hausse des prix du fret et instabilité politique dans des pays importateurs, chaque marge manquante devient visible. Les stocks insuffisants, les contrats trop concentrés, les infrastructures vieillissantes et les politiques fiscales mal conçues transforment un choc externe en crise interne.

Hormuz menace le monde parce qu’il concentre cette absence de marge. Ce passage étroit relie les rivalités militaires aux prix du pain, du transport, de l’électricité et des billets d’avion. Il montre que l’économie mondiale peut être prise en otage par des points de passage que peu de citoyens savent situer sur une carte. Il rappelle aussi que les États fragiles ne subissent pas seulement leurs propres erreurs. Ils subissent les décisions de puissances éloignées, les tensions de routes maritimes lointaines et les choix de producteurs sur lesquels ils n’ont aucune prise. Dans cette crise, le détroit n’est pas seulement un lieu. Il est le miroir d’une dépendance mondiale.

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