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Fonctionnaires, la taxe avant les salaires

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Une promesse salariale devenue crise de confiance

Le secteur public attend toujours

La crise des salaires publics a changé de nature. Elle n’est plus seulement une question de paie, de barème ou de trésorerie. Elle est devenue un test de confiance entre l’État et ses propres agents. Au départ, le gouvernement avait lié un train de mesures fiscales à une amélioration des revenus des fonctionnaires, des retraités et d’autres catégories du secteur public. L’annonce devait répondre à une urgence connue: les rémunérations publiques, déjà dégradées par les années d’effondrement monétaire, ne suffisent plus à faire vivre une partie importante de l’administration. Le mécanisme promis reposait sur l’octroi de six salaires de base supplémentaires, présentés comme une aide mensuelle séparée du salaire principal. La mesure devait soulager les agents sans être immédiatement intégrée à la grille de base.

Deux mois plus tard, la perception des fonctionnaires est beaucoup plus sévère. La taxe sur le carburant a été appliquée. Les recettes ont commencé à entrer. Les prix, eux, ont intégré une nouvelle charge. Mais les employés publics n’ont pas reçu l’amélioration annoncée. Le gouvernement justifie le report par une question de calendrier, de coût et de soutenabilité budgétaire. Les agents y voient une rupture de parole. La promesse sociale devait compenser une ponction fiscale. La ponction est devenue réelle. La compensation reste suspendue.

La grève des 29 et 30 avril comme avertissement

La Ligue des employés de l’administration publique a choisi une grève d’avertissement les 29 et 30 avril. Le mouvement n’a pas seulement une dimension salariale. Il exprime la lassitude d’un corps administratif qui estime avoir supporté l’essentiel de l’effondrement, puis les retards de l’État dans la revalorisation des revenus. Les fonctionnaires n’ont pas seulement perdu du pouvoir d’achat. Ils ont aussi vu leur rôle se dégrader dans une administration confrontée aux pénuries, aux retards, aux départs de personnel, aux difficultés de transport et à la baisse de motivation. La grève est donc présentée comme un rappel de présence: sans agents publics, la collecte, les registres, les services sociaux, les dossiers des citoyens et l’exécution des décisions ralentissent.

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Le choix de deux journées d’arrêt, et non d’une grève ouverte immédiate, indique cependant une stratégie graduelle. Les employés veulent mettre le pouvoir devant ses responsabilités sans porter seuls l’accusation de paralyser le pays dans un contexte de guerre et de tension au Sud. Ils cherchent à montrer que l’administration ne peut pas continuer à fonctionner avec des promesses reportées. Le message est clair: la patience sociale n’est pas infinie. Si aucun calendrier crédible n’est annoncé, l’avertissement peut devenir un mouvement plus dur.

Le mécanisme fiscal au cœur du malaise

Essence, taxe sur la valeur ajoutée et conteneurs

Le financement de la hausse devait reposer sur plusieurs sources. La plus visible est la hausse imposée sur le bidon de vingt litres d’essence, évaluée dans les documents disponibles autour de 300 000 à 320 000 livres libanaises. Cette mesure a eu un effet immédiat, parce que le carburant est l’un des produits les plus sensibles de la vie quotidienne. Elle touche les automobilistes, les transporteurs, les salariés qui se déplacent, les entreprises de livraison, les agriculteurs, les générateurs privés et, indirectement, presque tous les biens transportés dans le pays. Une taxe sur l’essence n’est jamais confinée à la station-service. Elle se diffuse dans les prix et dans les budgets des ménages.

Le même paquet fiscal prévoyait aussi le relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée à 12 %, des droits supplémentaires sur les conteneurs et une amélioration de la collecte. L’ensemble devait couvrir une dépense salariale importante. Mais l’ordre d’application a alimenté la colère. La taxe sur le carburant a été la mesure la plus rapide à mettre en œuvre. Les autres recettes, notamment celles liées à un vote législatif ou à une amélioration de la collecte, demandent plus de temps. Les fonctionnaires estiment donc que l’État a retenu la partie la plus facile du plan, tout en reportant la partie qui leur était destinée.

Une fiscalité ressentie comme régressive

La taxe sur l’essence provoque une contestation particulière parce qu’elle touche les revenus modestes autant que les revenus élevés. Dans un pays où le transport public reste insuffisant, beaucoup de salariés n’ont pas d’alternative réaliste à la voiture, au taxi collectif, au minibus ou au transport organisé à prix variable. Le carburant entre aussi dans le coût des générateurs privés, encore essentiels dans de nombreux foyers et entreprises. Ainsi, une taxe présentée comme ressource budgétaire se transforme rapidement en charge sociale. Elle frappe les fonctionnaires censés bénéficier de la hausse salariale, mais aussi les retraités, les étudiants, les travailleurs précaires et les petites entreprises.

Cette dimension explique la violence du malaise. L’État affirme qu’il doit financer une dépense publique. Les citoyens répondent qu’il finance cette dépense en renchérissant la vie de tous. Le problème n’est pas uniquement le niveau de la taxe. Il est le manque de confiance dans la contrepartie. Lorsque l’État prélève immédiatement et paie plus tard, il inverse la logique sociale annoncée. Les ménages voient l’effet sur le carburant avant de voir l’effet sur le revenu. Dans un contexte inflationniste, cet ordre pèse lourd. La hausse fiscale devient certaine. L’amélioration salariale reste conditionnelle.

Une facture qui dépasse le rendement immédiat

Le coût annuel estimé à 800 millions de dollars

Le coût de la mesure salariale constitue l’argument principal du gouvernement. La facture annuelle est estimée à environ 800 millions de dollars. Rapportée au mois, elle représente près de 66,7 millions de dollars. Ce chiffre explique la prudence des responsables financiers. Une hausse salariale, même lorsqu’elle est versée sous forme d’indemnité séparée, devient rapidement une dépense récurrente. Elle doit être financée non seulement le premier mois, mais tous les mois suivants. Elle crée aussi des attentes chez les catégories qui ne seraient pas immédiatement couvertes ou qui jugeraient l’ajustement insuffisant. Le coût réel peut donc dépasser le montant initial si d’autres demandes sont ajoutées.

Face à cette dépense, la taxe sur l’essence ne suffit pas entièrement. Des estimations récentes évaluent son rendement autour de 35 millions de dollars par mois, soit environ 420 millions de dollars par an. D’autres calculs, fondés sur les volumes d’importation de 2025, donnent un rendement annuel plus élevé, autour de 534 millions de dollars. Dans les deux cas, la recette reste inférieure ou au mieux partielle face à une facture de 800 millions. Le gouvernement peut donc soutenir qu’il n’a pas toutes les ressources. Les fonctionnaires peuvent répondre que l’État le savait dès l’origine et qu’il a tout de même choisi de présenter la mesure comme une promesse.

La trésorerie mensuelle comme vraie contrainte

La difficulté budgétaire ne se résume pas au montant annuel. Elle tient aussi à la trésorerie mensuelle. L’État doit payer les salaires à date régulière. Il ne peut pas simplement annoncer une enveloppe annuelle et attendre que les recettes suivent. Chaque mois, il faut trouver les devises ou les équivalents nécessaires, couvrir les autres dépenses, financer les services essentiels, répondre aux urgences sécuritaires et absorber les effets de la guerre. La hausse salariale entre en concurrence avec d’autres besoins publics: santé, éducation, sécurité, reconstruction, aides aux déplacés et fonctionnement de l’administration.

Cette contrainte ne doit pas masquer la responsabilité politique. Une mesure budgétaire crédible aurait dû préciser son calendrier, ses sources, ses conditions et ses risques. Or la communication initiale a surtout mis en avant l’amélioration attendue pour les agents publics, tout en laissant une part d’incertitude sur la mise en œuvre. C’est cette incertitude qui revient aujourd’hui comme accusation. Les employés ne contestent pas nécessairement l’existence d’un problème de trésorerie. Ils contestent le fait que l’État ait commencé par les taxes et renvoyé les salaires. La crise est donc moins celle d’un calcul que celle d’une séquence.

L’administration au bord de la rupture

Des agents publics appauvris depuis des années

La crise actuelle s’inscrit dans une dégradation longue du pouvoir d’achat public. Depuis l’effondrement financier, les salaires libanais ont perdu une grande partie de leur valeur réelle. Les ajustements successifs, les aides ponctuelles, les indemnités de transport ou les compléments temporaires n’ont pas reconstitué une grille stable. Beaucoup d’agents publics ont dû réduire leurs dépenses, chercher une deuxième activité, compter sur des aides familiales ou limiter leurs déplacements. Certains services ont été touchés par l’absentéisme forcé, non par désintérêt, mais parce que le coût du transport dépassait parfois l’intérêt économique de se rendre au bureau.

Cette réalité a un effet direct sur l’État. Une administration appauvrie devient une administration lente, fragmentée et vulnérable. Les citoyens attendent davantage leurs documents. Les dossiers s’accumulent. Les contrôles diminuent. Les recettes peuvent baisser si les services chargés de les collecter ne fonctionnent pas à plein régime. Les réformes elles-mêmes exigent des agents capables de les appliquer. Un État qui veut améliorer la collecte, contrôler les frontières, suivre les droits sur les conteneurs ou renforcer les procédures fiscales a besoin d’une administration présente, motivée et correctement rémunérée. La question salariale n’est donc pas une dépense isolée. Elle est une condition de fonctionnement public.

Le paradoxe de l’État collecteur

Le paquet fiscal repose en partie sur une amélioration de la collecte. C’est une ambition nécessaire, mais elle contient un paradoxe. Pour collecter mieux, l’État a besoin d’agents, de systèmes, de contrôles, de présence administrative et de capacité d’exécution. Or les mêmes agents menacent de faire grève parce qu’ils ne sont pas payés à hauteur des promesses. Si le mouvement social s’étend, il peut réduire précisément la capacité de l’État à atteindre les recettes attendues. Le gouvernement se retrouve ainsi face à une contradiction: il veut financer les salaires par des recettes qui dépendent d’une administration déjà démotivée par l’absence de hausse.

Ce paradoxe explique pourquoi le conflit ne peut pas être réglé par une simple injonction au retour au travail. Les fonctionnaires ne sont pas seulement des bénéficiaires potentiels du budget. Ils sont aussi l’outil qui permet au budget d’exister. Les traiter comme une variable d’ajustement affaiblit l’appareil qui doit exécuter les décisions. Dans un pays où la confiance fiscale est déjà faible, cette faiblesse est dangereuse. Les citoyens acceptent plus difficilement de payer des taxes lorsque l’administration ne rend pas de services visibles. Les agents acceptent plus difficilement de servir lorsque l’État ne tient pas ses engagements.

Le poids social du carburant

La taxe qui traverse toute l’économie

Le carburant est un multiplicateur de prix. Une hausse sur l’essence ou sur les produits énergétiques se répercute dans le coût des transports, des livraisons, des biens alimentaires, des services et de la mobilité quotidienne. Le Liban y est particulièrement sensible en raison de la faiblesse du transport public, de la dépendance aux importations et du recours aux générateurs privés. Même les ménages qui consomment peu d’essence subissent indirectement la hausse. Le pain, les légumes, les médicaments, les pièces détachées, les frais scolaires et les services peuvent tous être affectés par le coût du déplacement et de l’énergie.

Cette transmission explique pourquoi la taxe a cristallisé la contestation. Elle est visible, immédiate et difficile à éviter. Une hausse de la taxe sur la valeur ajoutée peut être discutée au Parlement et se diluer dans plusieurs prix. Une hausse sur le bidon d’essence est perçue à chaque passage à la station. Elle devient un symbole quotidien de la décision gouvernementale. Les fonctionnaires, eux, la paient comme tous les autres, alors même qu’elle était censée financer leur amélioration salariale. La formule « la taxe avant les salaires » résume cette inversion. Elle montre que l’État a commencé par demander l’effort avant de verser le soutien.

Le risque d’une inflation de second tour

Le gouvernement doit aussi faire face au risque d’une inflation de second tour. Les commerçants et les transporteurs peuvent répercuter la hausse réelle du carburant. Certains peuvent aussi l’utiliser comme justification pour des augmentations plus larges. Dans un contexte de contrôle limité, cette dynamique peut vite dépasser l’effet initial de la taxe. Les ménages se retrouvent alors confrontés à une hausse générale qui n’est pas toujours proportionnée au coût énergétique réel. Les fonctionnaires, dont les salaires restent inchangés, perdent encore davantage de pouvoir d’achat.

Cette possibilité rend le report salarial plus problématique. Même si la hausse promise était versée plus tard, elle pourrait déjà être en partie absorbée par les prix. Le temps joue contre les agents publics. Une aide annoncée en février n’a pas la même valeur si elle est versée après plusieurs semaines de hausse du carburant, de tensions sur les marchés et de dégradation du pouvoir d’achat. L’État doit donc mesurer la dimension temporelle de la crise. Retarder un paiement n’est pas neutre. Dans une économie fragile, chaque semaine de retard peut réduire l’effet réel de la mesure promise.

Une décision prise dans un pays en guerre

Le Sud et la contrainte budgétaire

Le report des salaires est justifié en partie par un contexte national aggravé par la guerre. Les attaques israéliennes au Sud, les déplacements, les destructions, les besoins de secours et les dépenses de sécurité réduisent les marges de l’État. La reconstruction, même partielle, exigera des ressources. Les services publics doivent répondre à des besoins plus lourds. Les recettes peuvent être affectées par le ralentissement économique, par la baisse d’activité dans certaines zones, par la prudence des investisseurs et par le coût des importations. Dans ce contexte, le gouvernement soutient que toute dépense permanente doit être évaluée avec prudence.

Cet argument est réel, mais il ne suffit pas à clore le débat. Les fonctionnaires peuvent répondre que la guerre rend leurs revenus encore plus nécessaires, non moins. Les agents de l’État sont mobilisés dans des administrations qui doivent gérer les secours, les dossiers sociaux, les registres, les écoles, les hôpitaux publics, la sécurité, les procédures fiscales et les besoins de la population. Lorsque la crise s’aggrave, l’administration devient plus utile. Si ses agents sont appauvris, l’État perd une partie de sa capacité de réponse. Le contexte de guerre ne peut donc pas être seulement un motif de report. Il devrait aussi être un argument pour un calendrier social clair.

Les priorités publiques en concurrence

Le problème du gouvernement est que toutes les priorités sont légitimes. Payer les fonctionnaires est nécessaire. Financer l’armée et les services de sécurité l’est aussi. Soutenir les déplacés, réparer les infrastructures, maintenir les écoles, faire fonctionner les hôpitaux, garantir les importations essentielles et préserver une trésorerie minimale relèvent tous de l’urgence. L’État libanais se retrouve face à une contrainte classique des pays en crise: il ne peut pas utiliser la même recette pour plusieurs objectifs à la fois. Chaque dollar mobilisé pour une hausse salariale durable manque ailleurs, sauf si de nouvelles ressources sont réellement disponibles.

La gestion politique de cette concurrence est décisive. Les fonctionnaires peuvent accepter une difficulté si elle est expliquée avec un calendrier, des chiffres, des priorités et des engagements vérifiables. Ils acceptent beaucoup moins un report justifié par des formules générales. Le gouvernement doit donc sortir de l’ambiguïté. Il doit dire ce qui peut être payé immédiatement, ce qui dépend d’un vote, ce qui dépend de la collecte, ce qui dépend d’une aide extérieure et ce qui est impossible dans l’état actuel des finances. Sans cette transparence, chaque report sera interprété comme une manœuvre.

Une promesse qui touche aussi les retraités

Les bénéficiaires dépassent les employés actifs

La hausse annoncée ne concerne pas seulement les fonctionnaires actifs. Les retraités du secteur public, les militaires à la retraite, les enseignants et d’autres catégories liées à la masse salariale publique suivent le dossier de près. Les chiffres disponibles évoquent environ 251 000 employés et retraités concernés par le dispositif annoncé. Ce nombre montre l’ampleur sociale de la mesure. Il ne s’agit pas d’un ajustement réservé à une petite partie de l’administration. Il touche des centaines de milliers de personnes, donc des ménages, des familles élargies et des économies locales.

Les retraités sont particulièrement exposés. Ils disposent de peu de possibilités de compléter leurs revenus. Leur budget est souvent absorbé par les soins, les médicaments, le transport, l’aide aux enfants ou aux petits-enfants et les dépenses courantes. Une hausse du carburant ou de la taxe sur la valeur ajoutée les touche directement et indirectement. Le report de l’aide promise peut donc avoir des effets sociaux importants. Il fragilise une catégorie qui a déjà vu la valeur de ses pensions s’effondrer avec la crise. Pour cette raison, le dossier dépasse la seule relation entre gouvernement et fonctionnaires actifs. Il devient une question de protection sociale minimale.

L’effet sur les familles et les territoires

Les salaires publics irriguent une partie de l’économie locale. Dans plusieurs régions, les revenus des enseignants, des militaires, des employés administratifs, des infirmiers publics, des agents municipaux ou des retraités soutiennent des commerces, des loyers, des écoles privées modestes, des services de santé et des solidarités familiales. Lorsque ces revenus stagnent, la consommation se contracte. Les dettes informelles augmentent. Les dépenses de santé sont reportées. Les familles réduisent les déplacements, les loisirs, parfois même certains frais éducatifs. L’effet d’une hausse non versée ne se limite donc pas aux bureaux de l’administration.

Cette dimension territoriale est essentielle. Le secteur public a longtemps joué un rôle de stabilisateur social. Même lorsque les salaires étaient modestes, ils offraient une prévisibilité. Depuis la crise, cette fonction s’est affaiblie. Les aides ponctuelles et les compléments temporaires ne remplacent pas une politique salariale lisible. La promesse de six salaires de base supplémentaires avait donc créé une attente forte. Son report alimente un sentiment de déclassement. Les agents publics ne réclament pas seulement une somme. Ils demandent que l’État reconnaisse leur rôle et restaure une part de prévisibilité dans leur vie.

Le risque d’un conflit social prolongé

De l’avertissement à la grève ouverte

La grève d’avertissement peut devenir une étape vers une confrontation plus longue. Tout dépendra de la réponse du gouvernement. Si les autorités annoncent un calendrier crédible, même partiel, le mouvement peut rester contenu. Si elles se limitent à demander du temps, la base syndicale risque de pousser vers un durcissement. Les fonctionnaires savent que l’État a besoin d’eux. Ils savent aussi que la paralysie administrative peut susciter la colère des citoyens. Leur marge est donc délicate. Un mouvement trop long peut se retourner contre eux si les usagers sont pénalisés. Un mouvement trop faible peut être ignoré.

La stratégie syndicale doit donc maintenir l’équilibre entre pression et responsabilité. Les deux jours d’arrêt permettent de signaler la détermination sans rompre totalement le service. Mais le conflit peut changer d’échelle si la promesse salariale reste suspendue. Les administrations les plus sensibles, les services de dossiers, les guichets, les registres, les procédures fiscales et les écoles peuvent être touchés. L’État risque alors de perdre du temps, des recettes et de la crédibilité. Le gouvernement doit intégrer ce coût dans son calcul. Ne pas payer peut coûter aussi, même si la dépense n’apparaît pas immédiatement dans le budget.

Les citoyens pris entre deux colères

Les citoyens se trouvent dans une position inconfortable. Ils subissent la hausse du carburant, l’éventuelle hausse de la taxe sur la valeur ajoutée, les retards administratifs et les effets d’une grève. Beaucoup comprennent la situation des fonctionnaires, car leur propre pouvoir d’achat a été frappé. Mais ils peuvent aussi se retourner contre les administrations si leurs démarches sont bloquées. Ce risque de division sociale est classique. Lorsque l’État n’arbitre pas clairement, les catégories fragilisées finissent par s’opposer entre elles: usagers contre agents, salariés privés contre fonctionnaires, retraités contre actifs, contribuables contre bénéficiaires.

Cette division arrange souvent les pouvoirs en difficulté, car elle déplace la colère horizontale entre citoyens. Le vrai débat devrait porter sur la crédibilité de la décision publique. Le gouvernement a-t-il annoncé une mesure sans financement complet. A-t-il appliqué une taxe avant de sécuriser le versement. A-t-il expliqué les conditions du paiement. A-t-il préparé un calendrier alternatif. Ce sont ces questions qui déterminent la confiance. Les fonctionnaires ne sont pas les seuls concernés. Toute la société observe la manière dont l’État tient ou non sa parole.

Les scénarios possibles

Versement partiel ou aide exceptionnelle

Le premier scénario est celui d’un versement partiel. Le gouvernement pourrait décider de payer une partie de la hausse promise, en attendant que les recettes se stabilisent. Cette option permettrait de réduire la colère sans engager immédiatement toute la facture. Elle aurait cependant un inconvénient. Les agents pourraient la percevoir comme une nouvelle demi-mesure, surtout si elle n’est pas accompagnée d’un calendrier écrit. Un versement partiel doit donc être présenté comme une étape, non comme une substitution définitive. Il devrait préciser les dates, les montants et les conditions.

Le deuxième scénario serait une aide exceptionnelle. Elle coûterait moins qu’une hausse permanente de 800 millions de dollars par an. Elle donnerait de l’air aux ménages publics dans une période de guerre et de hausse des prix. Mais elle ne réglerait pas le problème salarial. Elle pourrait même renforcer l’idée que l’État gère ses agents par primes successives, sans reconstruire une grille cohérente. Cette option peut être utile à court terme si elle s’inscrit dans un plan plus large. Elle serait insuffisante si elle servait seulement à gagner quelques semaines.

Calendrier budgétaire et débat parlementaire

Le troisième scénario passe par un calendrier budgétaire plus complet. Le gouvernement pourrait présenter un plan combinant taxe sur l’essence, vote éventuel de la taxe sur la valeur ajoutée, droits sur les conteneurs, amélioration de la collecte et priorités de dépenses. Ce plan devrait montrer comment la facture de 800 millions de dollars serait couverte, mois par mois, sans compromettre les autres dépenses essentielles. Il devrait aussi préciser le traitement des retraités, des militaires, des enseignants et des catégories particulières. Une telle démarche aurait l’avantage de transformer une promesse politique en trajectoire budgétaire.

Le Parlement aurait alors un rôle central, notamment si la hausse de la taxe sur la valeur ajoutée nécessite une loi. Le débat ne pourrait pas se limiter à un taux. Il devrait porter sur la justice sociale, la capacité de contrôle des prix, l’impact sur les importations, les effets sur les ménages modestes et la destination réelle des recettes. La question n’est pas seulement de savoir si l’État peut taxer. Elle est de savoir comment il justifie la taxe, à qui elle profite, qui la paie et dans quel délai. Sans cette discussion, la fiscalité restera perçue comme une ponction sans contrat social.

Une crise de crédibilité fiscale

L’impôt sans service ne convainc plus

Le dossier révèle une faiblesse profonde: l’impôt libanais souffre d’un déficit de légitimité. Les citoyens acceptent difficilement de payer lorsque les services publics restent faibles, lorsque l’électricité dépend encore largement de solutions privées, lorsque les démarches administratives sont lentes et lorsque l’État semble incapable de protéger les revenus. La taxe sur l’essence cristallise cette défiance. Elle est visible, lourde et immédiate. Pour être acceptée, elle aurait besoin d’une contrepartie claire. Or la contrepartie salariale n’a pas encore été versée.

Ce déficit de légitimité est dangereux pour la suite. Le Liban aura besoin de recettes pour financer l’administration, la reconstruction, les services, la sécurité et les réformes. Si chaque nouvelle taxe est perçue comme une prise sans retour, la résistance sociale augmentera. Les contribuables chercheront à éviter, contourner ou contester. Les agents publics se démobiliseront. Les réformes perdront leur base. La fiscalité ne peut pas être seulement une technique. Elle doit être un contrat. Dans cette affaire, le contrat a été abîmé dès le départ parce que l’effort a précédé la preuve de paiement.

La transparence comme minimum politique

La sortie de crise exige d’abord de la transparence. Le gouvernement doit publier les recettes déjà collectées grâce à la taxe sur le carburant, les recettes attendues, les écarts avec la facture salariale, les dépenses concurrentes et le calendrier de versement possible. Il doit expliquer pourquoi la promesse a été reportée et ce qui permettrait de la débloquer. Il doit dire si les six salaires de base restent l’objectif, s’ils seront étalés, remplacés par une aide exceptionnelle ou conditionnés à un vote parlementaire. L’ambiguïté entretient la colère.

La transparence ne suffira pas à créer l’argent manquant. Mais elle peut réduire la défiance. Les fonctionnaires peuvent entendre une difficulté si elle est clairement exposée. Ils entendent beaucoup moins un silence, un report vague ou une justification générale. La crise actuelle montre que l’État libanais ne peut plus gouverner par annonces successives. Chaque annonce doit être financée, datée et suivie. Sinon, elle devient une dette politique. La promesse des salaires publics est déjà devenue cette dette. La grève des 29 et 30 avril est la première facture sociale présentée au gouvernement.

L’État face à ses agents

Restaurer l’administration ou acheter du temps

Le gouvernement doit choisir entre deux approches. La première consiste à acheter du temps par des reports, des primes ponctuelles et des promesses conditionnelles. Elle peut éviter une explosion immédiate, mais elle prolonge l’instabilité. La seconde consiste à reconstruire progressivement une politique salariale publique, avec des recettes identifiées, des catégories claires, un calendrier réaliste et un dialogue syndical structuré. Cette voie est plus difficile, car elle oblige à reconnaître l’ampleur du problème. Mais elle est la seule qui permette de restaurer l’administration.

Le secteur public ne peut pas être traité seulement comme une charge. Il est l’outil par lequel l’État collecte, éduque, soigne, enregistre, contrôle, protège et applique ses décisions. Un pays qui veut restaurer sa souveraineté, gérer la guerre, négocier ses frontières, reconstruire ses villages et réformer son économie ne peut pas le faire avec une administration démoralisée. La question salariale est donc liée à la question de l’État lui-même. Payer les fonctionnaires ne réglera pas toutes les crises. Ne pas les payer correctement rendra presque toutes les autres plus difficiles à résoudre.

Le vrai coût du report

Le report des salaires a un coût que les tableaux budgétaires ne montrent pas toujours. Il coûte en confiance, en présence au travail, en qualité de service, en respect de l’autorité publique et en capacité de réforme. Il coûte aussi en cohésion sociale, car les agents publics se sentent traités comme une variable secondaire après avoir été utilisés pour justifier une taxe. Ce coût peut devenir supérieur à l’économie immédiate si la grève s’étend, si les recettes ralentissent et si l’administration se vide davantage de ses compétences.

La crise ouverte par la taxe sur l’essence et les salaires publics place donc le gouvernement devant une obligation simple: remettre de l’ordre dans la séquence. L’effort demandé aux citoyens doit être relié à un résultat visible. La promesse faite aux agents doit être datée. Les chiffres doivent être publiés. Les dépenses concurrentes doivent être assumées. Le débat parlementaire doit clarifier la fiscalité. Faute de quoi, la formule restera dans les esprits: les fonctionnaires ont payé la taxe comme tout le monde, mais ils attendent encore les salaires qui devaient la justifier.

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