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Gaza, la ligne jaune qui inquiète le Liban

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Une démarcation qui dépasse Gaza

La trêve n’efface pas l’emprise au sol

La « ligne jaune » installée dans la bande de Gaza ne relève pas d’un simple détail cartographique. Elle désigne une zone de séparation, de contrôle et de restriction qui progresse au fil des opérations israéliennes, alors même qu’un cadre de trêve est censé limiter la violence. Des blocs de béton jaunes ont été placés dans des secteurs allant du sud-est du quartier de Zeitoun jusqu’à Wadi Gaza. Pour les habitants, ces blocs ne sont pas de simples marqueurs. Ils signalent une limite nouvelle entre ce qui reste accessible et ce qui peut devenir interdit, dangereux ou contrôlé. Dans une guerre où chaque mètre de terrain compte, le marquage physique peut changer la vie quotidienne plus durablement qu’une déclaration militaire.

Le danger tient à la transformation progressive de mesures présentées comme temporaires en réalité durable. Une trêve peut arrêter une partie des tirs sans supprimer l’emprise au sol. Elle peut réduire les bombardements visibles tout en laissant s’installer des zones tampon, des itinéraires imposés et des lignes de séparation. C’est ce qui inquiète directement le Liban. Au Sud, la même logique peut s’appliquer si une zone dite de sécurité, une bande de contrôle ou une limite militaire provisoire se stabilise dans le temps. Le risque n’est pas seulement une invasion déclarée. Il est celui d’une souveraineté grignotée par des dispositifs qui s’installent sous couvert de sécurité.

Une alerte pour les frontières libanaises

Le Liban doit regarder Gaza non comme une tragédie éloignée, mais comme un laboratoire inquiétant de fait accompli. Lorsque l’armée israélienne avance des blocs, élargit une zone, maintient des restrictions et conserve une liberté d’action au nom de la sécurité, elle crée une réalité qui peut survivre aux textes de trêve. Cette méthode parle directement aux villages du Sud. Là aussi, les habitants connaissent les retours partiels, les routes incertaines, les zones interdites, les drones persistants et les destructions ciblées. Là aussi, le cessez-le-feu peut devenir un cadre ambigu, incapable de garantir le retour complet à la vie normale.

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Ce qui se joue à Gaza doit donc faire peur au Liban pour une raison simple: le fait accompli territorial peut avancer sans proclamation officielle. Il n’a pas toujours besoin d’un nouveau traité, d’une annexion formelle ou d’une carte publiée. Il peut passer par des blocs de béton, des routes coupées, des zones évacuées, des patrouilles, des explosions, des interdictions de retour et des opérations présentées comme ponctuelles. Une ligne matérialisée finit par produire des habitudes. Les habitants cessent d’aller dans certains secteurs. Les terres restent incultes. Les maisons sont abandonnées. L’État perd sa présence concrète. C’est ainsi qu’une ligne de sécurité peut devenir une frontière de fait.

Gaza, le terrain verrouillé par étapes

Des blocs de béton aux déplacements forcés

Dans la bande de Gaza, l’extension de la « ligne jaune » nourrit la crainte d’une occupation prolongée. Les habitants des secteurs concernés redoutent que les limites posées aujourd’hui deviennent les contours d’un contrôle durable. Le placement de blocs de béton dans des zones allant vers Wadi Gaza ne se résume pas à une mesure tactique. Il redéfinit les déplacements. Il transforme l’accès aux terres, aux maisons et aux lieux de travail. Il oblige les familles à recalculer leurs trajets et leurs risques. Dans un territoire déjà ravagé, chaque restriction supplémentaire réduit l’espace de survie.

Le bilan humain donne à cette évolution une portée plus sombre. Depuis l’accord de trêve, les morts et les blessés continuent de s’accumuler. Les chiffres rapportés font état de centaines de morts et de milliers de blessés après l’entrée en vigueur du cadre censé réduire la violence. Cela signifie que la trêve n’a pas rétabli une protection civile effective. Elle coexiste avec des tirs, des restrictions, des opérations et des lignes mouvantes. Le message pour le Liban est direct. Un cessez-le-feu peut porter un nom rassurant tout en laissant la violence poursuivre son travail de déplacement, de peur et de contrôle.

Le contrôle de l’eau comme prolongement de la guerre

La crise de Gaza ne se limite pas au tracé d’une ligne. Elle touche aussi aux ressources vitales, notamment l’eau. Des organisations humanitaires ont dénoncé l’usage de l’eau comme moyen de guerre, en raison des destructions d’infrastructures, des restrictions d’approvisionnement et de l’impossibilité pour une partie de la population d’accéder à des services de base. Cette dimension est essentielle. Le contrôle d’un territoire ne passe pas seulement par des soldats ou des blocs. Il passe aussi par la capacité de rendre la vie ordinaire impossible. Quand l’eau devient rare, sale, chère ou inaccessible, les habitants sont poussés à se déplacer ou à dépendre de dispositifs extérieurs.

Le Liban connaît, lui aussi, la vulnérabilité des infrastructures civiles en temps de guerre. Dans le Sud, les réseaux d’eau, d’électricité, de routes, de télécommunications, les écoles et les dispensaires peuvent être touchés par les frappes ou rendus inaccessibles par la peur. Si une zone militaire ou de sécurité se stabilise, les services publics reculent. Les habitants ne partent pas seulement à cause d’une attaque. Ils partent parce que vivre devient impraticable. Gaza montre que l’occupation moderne n’est pas toujours une présence visible dans chaque rue. Elle peut être un ensemble de contraintes matérielles qui oblige les civils à se retirer de leur propre espace.

Le Sud-Liban face au miroir de Gaza

Bint Jbeil et les villages du Sud sous pression

La comparaison avec le Liban n’est pas théorique. Dans le Sud, les informations disponibles décrivent une pression militaire persistante malgré la trêve. La zone située au sud du Litani reste exposée. Plus de cinquante villages et localités sont mentionnés comme soumis à une présence ou à une pression israélienne, tandis qu’une partie de Bint Jbeil entre dans une zone décrite comme relevant d’une « ligne jaune » locale. Cette expression doit retenir l’attention. Elle indique qu’un vocabulaire né du contrôle du terrain à Gaza est désormais utilisé pour décrire des réalités au Liban-Sud. Les mots ne suffisent pas à prouver une situation identique, mais ils signalent une inquiétude commune.

Bint Jbeil n’est pas un nom quelconque. La ville porte une mémoire politique et militaire forte. Toute pression autour d’elle prend une signification nationale. Quand une partie d’une ville aussi symbolique est décrite comme concernée par une ligne de contrôle, le message dépasse le terrain. Il touche à la capacité de l’État libanais à empêcher qu’une zone de son territoire soit reconfigurée par la force. Les villages concernés ne sont pas seulement des positions militaires. Ils sont des lieux de vie, de retour, d’école, de travail agricole et de mémoire familiale. La peur d’une ligne durable y a donc une profondeur humaine autant que stratégique.

La trêve peut devenir une géographie imposée

Le risque principal pour le Liban est de voir la trêve se transformer en géographie imposée. Une trêve classique est censée ouvrir la voie au retrait, au retour des civils et à la restauration de l’autorité de l’État. Une trêve asymétrique peut, au contraire, figer des positions acquises par la force. Les opérations s’arrêtent assez pour permettre une négociation, mais pas assez pour rétablir la situation antérieure. Les villages restent partiellement accessibles. Les habitants hésitent à rentrer. Les terres ne sont plus cultivées. L’armée libanaise se déploie avec prudence, sans pouvoir toujours garantir la sécurité. Le territoire devient alors une carte de restrictions.

C’est précisément ce que Gaza permet d’anticiper. Une ligne matérialisée, même provisoire, produit des effets en chaîne. Elle modifie les habitudes. Elle crée une nouvelle perception du danger. Elle installe l’idée que certains secteurs sont perdus, au moins pour un temps. Elle favorise ensuite les discours de sécurité qui justifient sa prolongation. Au Liban, un tel scénario serait explosif. Il donnerait au Hezbollah un argument supplémentaire pour dire que l’État ne protège pas le Sud. Il affaiblirait Joseph Aoun et Nawaf Salam dans leur volonté de reprendre la décision de guerre et de paix. Il donnerait aussi à Israël un moyen de maintenir la pression sans guerre totale.

La méthode du fait accompli

Sécurité déclarée, contrôle réel

La logique israélienne repose souvent sur une distinction entre objectif annoncé et effet produit. L’objectif annoncé est la sécurité: empêcher le retour de combattants, neutraliser des tunnels, détruire des positions, éviter des attaques futures. L’effet produit peut être plus large: contrôle d’espaces, déplacement de civils, destruction d’infrastructures et installation de zones de fait. À Gaza, l’extension de la « ligne jaune » s’inscrit dans cette zone grise. Elle peut être présentée comme une mesure militaire. Elle agit pourtant comme une transformation du territoire. Cette différence est au cœur de la peur libanaise.

Au Sud-Liban, les destructions de tunnels, les frappes contre des véhicules, les bombardements de localités et les opérations de démolition sont justifiés par Israël au nom de la neutralisation des capacités du Hezbollah. Mais la conséquence, pour les habitants, est une instabilité durable. La distinction entre une cible militaire et une zone civile voisine devient moins claire lorsque les explosions secouent plusieurs villages, lorsque les routes sont évitées et lorsque les familles diffèrent leur retour. Le fait accompli ne résulte pas seulement de l’occupation visible. Il résulte de l’impossibilité pratique de vivre normalement dans certaines zones.

La frontière mobile

Une frontière stable est une limite connue, reconnue et défendue. Une frontière mobile est une zone d’incertitude. À Gaza, la « ligne jaune » crée une frontière mobile à l’intérieur même du territoire. Elle avance, se précise, se renforce ou se déplace selon les opérations. Pour les civils, cette mobilité est l’une des formes les plus épuisantes de la guerre. Il ne suffit pas de savoir où se trouve la ligne aujourd’hui. Il faut anticiper où elle sera demain. Il faut deviner si un quartier deviendra interdit, si une route restera ouverte, si une maison restera accessible.

Le Liban doit craindre cette logique plus encore qu’une annonce spectaculaire. Une occupation militaire officielle peut être dénoncée, cartographiée et contestée. Une frontière mobile produit une usure plus diffuse. Elle fait dépendre la vie quotidienne de décisions militaires prises hors du cadre libanais. Elle transforme la souveraineté en négociation permanente sur l’accès, les patrouilles, les routes, les maisons et les terres. Dans une région frontalière où chaque village porte une charge politique, cette instabilité peut devenir une arme. Elle empêche le retour complet. Elle maintient la population sous pression. Elle rend l’État moins présent que la menace.

Pourquoi Gaza doit faire peur au Liban

La souveraineté peut reculer sans déclaration

La première leçon de Gaza est que la souveraineté peut reculer sans annonce solennelle. Elle recule lorsqu’un État ne peut plus garantir l’accès de ses citoyens à une partie de leur territoire. Elle recule lorsque des forces extérieures décident quelles routes sont sûres, quels champs peuvent être cultivés, quelles maisons peuvent être habitées. Elle recule lorsqu’une ligne temporaire devient une habitude. Elle recule lorsque la population intègre la peur comme règle de déplacement. Le Liban doit mesurer ce risque au Sud, où la sécurité réelle des habitants reste le critère principal de l’autorité de l’État.

Cette menace est plus grave encore dans un pays où la souveraineté est déjà disputée entre institutions, résistance armée et pressions extérieures. Si une ligne de fait s’installe au Sud, chaque camp y trouvera un argument. Israël dira qu’elle répond à une exigence de sécurité. Le Hezbollah dira qu’elle prouve la nécessité de ses armes. L’État dira qu’il cherche une solution diplomatique, mais il sera jugé sur sa capacité à supprimer la ligne, non sur ses déclarations. La souveraineté libanaise se jouera donc dans le détail concret: un village accessible, une route ouverte, une école rouverte, un champ cultivé.

Le Sud ne doit pas devenir une zone tampon permanente

La deuxième leçon est celle des zones tampon. À Gaza, le contrôle progressif de secteurs entiers réduit l’espace civil et transforme la trêve en séparation durable. Au Liban, la tentation israélienne pourrait être de maintenir une profondeur de sécurité au nord de la frontière, même sans occupation formelle déclarée. Cette profondeur pourrait prendre la forme de frappes régulières, de démolitions, de restrictions de retour ou de zones considérées comme dangereuses. Une telle situation empêcherait la normalisation du Sud tout en évitant à Israël le coût politique d’une occupation classique.

Le Liban doit refuser cette logique avant qu’elle ne se stabilise. Une zone tampon permanente serait une atteinte directe à la souveraineté, mais aussi une bombe sociale. Les familles déplacées ne peuvent pas vivre indéfiniment dans l’attente. Les agriculteurs ne peuvent pas abandonner leurs terres sans perdre leurs moyens de subsistance. Les écoles ne peuvent pas fonctionner dans une incertitude permanente. Les municipalités ne peuvent pas reconstruire si chaque route ou chaque maison reste exposée. La peur ne serait pas seulement militaire. Elle deviendrait démographique, économique et politique. Un Sud vidé par prudence serait une victoire du fait accompli.

L’État libanais devant le piège de la négociation

Négocier sans valider la ligne

Le Liban doit négocier pour éviter une guerre ouverte et obtenir le retrait israélien des zones occupées ou contrôlées. Mais il doit le faire sans valider la logique de la « ligne jaune ». C’est l’une des difficultés majeures du moment. Si la négociation part de la réalité imposée au sol comme d’une base acceptable, elle risque de transformer un fait militaire en acquis diplomatique. Si elle refuse toute discussion tant que le terrain n’est pas rétabli, elle peut laisser le temps jouer contre elle. Le défi consiste donc à entrer dans le processus en posant clairement que toute ligne de fait doit être levée, non aménagée.

Cette position exige un mandat libanais précis. Les trois présidences doivent s’accorder sur des demandes concrètes: retrait complet, liberté de circulation des civils, accès aux terres, protection des secouristes, arrêt des frappes, rôle de l’armée, vérification internationale et interdiction de toute zone tampon permanente. Sans ce mandat, les médiateurs peuvent privilégier des formules vagues. Or le flou est dangereux. Une ligne que le texte ne nomme pas peut rester sur le terrain. Une restriction que l’accord ne lève pas peut devenir pratique permanente. Le Liban doit donc nommer la menace pour pouvoir la contester.

La ligne comme test pour Joseph Aoun

Joseph Aoun est directement concerné par cette épreuve. Sa ligne politique repose sur l’idée que l’État doit redevenir l’unique détenteur de la décision de guerre et de paix. Mais cette ambition ne sera crédible que si l’État peut empêcher la création d’un fait accompli territorial. Le monopole étatique des armes ne peut pas être demandé dans l’abstrait. Il doit être accompagné d’une preuve: l’État peut protéger les habitants et obtenir la levée des lignes imposées. Si cette preuve manque, le Hezbollah conservera son argument central. Il dira que la résistance reste nécessaire parce que l’État ne parvient pas à empêcher Israël de redessiner le terrain.

Le président se trouve donc face à une double obligation. Il doit refuser que le Hezbollah décide seul de la réponse militaire. Il doit aussi refuser qu’Israël décide seul de la géographie du Sud. S’il ne tient qu’un des deux volets, sa stratégie sera déséquilibrée. Le dossier de la « ligne jaune » peut devenir le test concret de cette symétrie. La souveraineté libanaise ne consiste pas seulement à limiter les armes internes. Elle consiste aussi à empêcher qu’une puissance extérieure impose une carte de sécurité aux habitants du Sud.

Le Hezbollah et l’argument de Gaza

Une comparaison qui nourrit le discours de résistance

Gaza offre au Hezbollah un argument puissant. Le parti peut dire que l’expérience palestinienne montre ce qui arrive lorsque les garanties internationales ne suffisent pas à empêcher Israël de créer des lignes de contrôle. Il peut affirmer que les trêves ne valent rien si elles ne sont pas protégées par une capacité de dissuasion. Il peut lier la « ligne jaune » de Gaza aux pressions observées au Sud-Liban et présenter ses armes comme un moyen d’empêcher une répétition du même scénario. Cette lecture peut toucher une partie de l’opinion, surtout dans les zones frontalières.

Cet argument est d’autant plus fort que les habitants du Sud voient les frappes se poursuivre. Tant que les explosions, les drones et les restrictions existent, les appels à la seule diplomatie paraissent fragiles. Le Hezbollah peut alors opposer la réalité du terrain aux discours institutionnels. Il peut dire que l’État parle, tandis qu’Israël agit. C’est pourquoi la question de la « ligne jaune » n’est pas seulement un sujet géographique. Elle devient un enjeu dans la bataille du récit entre l’État et le Hezbollah. Celui qui convaincra les habitants qu’il peut empêcher le fait accompli gagnera une part de légitimité.

Le risque d’un piège pour le parti

Cette comparaison comporte aussi un risque pour le Hezbollah. Si le parti répond militairement à chaque évolution du terrain, il peut contribuer à maintenir le Sud dans une guerre d’usure permanente. Israël pourra alors justifier la prolongation des zones de sécurité au nom de la menace. La résistance peut empêcher certains faits accomplis. Elle peut aussi, dans certaines conditions, fournir à l’adversaire l’argument pour les consolider. Le piège est là. La riposte doit protéger les civils. Si elle les maintient dans une insécurité durable, elle devient politiquement plus difficile à défendre.

Le Liban a donc besoin d’une stratégie qui ne laisse pas le Hezbollah seul face à cette logique. L’État doit prendre l’initiative sur le terrain diplomatique, juridique et sécuritaire. Il doit documenter les lignes imposées, demander leur levée, mobiliser les partenaires arabes et internationaux, renforcer l’armée et protéger les civils. Si l’État reste passif, le Hezbollah occupera l’espace. Si l’État agit de manière crédible, il pourra réduire l’argument de la résistance sans provoquer une confrontation interne. Gaza montre que la bataille contre le fait accompli ne peut pas être seulement militaire. Elle doit aussi être juridique, politique, humanitaire et médiatique.

Les instruments pour empêcher le scénario

Cartographier, documenter, contester

La première réponse libanaise doit être documentaire. Toute ligne de fait doit être cartographiée, datée, photographiée, décrite et portée devant les instances compétentes. Les villages concernés, les routes coupées, les champs inaccessibles, les maisons détruites, les attaques contre les secouristes, les drones et les zones interdites doivent être réunis dans un dossier précis. Une souveraineté contestée commence souvent par un déficit de preuve. Si le Liban ne documente pas, d’autres imposeront leur récit. Si les limites de fait ne sont pas nommées, elles peuvent s’installer sans être reconnues comme violation.

Cette documentation doit être portée par l’État, mais elle doit aussi associer les municipalités, les équipes de secours, les habitants, les organisations locales et les forces internationales présentes au Sud. Les témoignages civils sont essentiels, car ils montrent l’effet concret des lignes sur la vie quotidienne. Une carte militaire ne suffit pas. Il faut montrer qu’une route fermée empêche une école de fonctionner, qu’un champ inaccessible prive une famille de revenu, qu’une zone bombardée empêche le retour d’un village. C’est ainsi que le dossier devient politique et humain, non seulement technique.

Faire de la circulation un enjeu diplomatique

La deuxième réponse consiste à placer la liberté de circulation des civils au centre de toute négociation. Trop souvent, les discussions de sécurité portent d’abord sur les armes, les positions, les garanties militaires et les mécanismes de surveillance. Ces éléments sont nécessaires, mais incomplets. Pour empêcher une « ligne jaune » libanaise de s’installer, il faut exiger que les habitants puissent retourner, circuler, cultiver, réparer, évacuer les blessés et accéder aux services. La circulation civile doit devenir un indicateur de respect de la trêve.

Ce point est stratégique. Une zone n’est pas vraiment rendue à l’État si les citoyens ne peuvent pas y vivre. Le retrait militaire doit donc être accompagné de mesures pratiques: ouverture des routes, protection des secours, information sur les zones dangereuses, déminage éventuel, réparation minimale des infrastructures et présence visible des autorités libanaises. Sans cela, une ligne peut disparaître des communiqués et rester dans les comportements. Les habitants continueront d’éviter les lieux considérés comme dangereux. Le fait accompli survivra alors à sa formulation officielle.

Le rôle de l’armée et des forces internationales

Une présence nécessaire mais insuffisante

Le déploiement de l’armée libanaise au Sud est indispensable pour affirmer l’autorité de l’État. Mais il ne suffit pas en lui-même. L’armée doit disposer d’un mandat clair, d’une protection politique, d’une coordination avec les forces internationales et d’un mécanisme capable de traiter les violations. Elle ne peut pas être envoyée dans des zones où Israël conserve une liberté d’action permanente sans garantie. Elle ne peut pas non plus être transformée en instrument de confrontation interne avec le Hezbollah. Sa mission doit être centrée sur la protection de la population, la restauration de l’autorité publique et la stabilisation du terrain.

Dans le contexte de la « ligne jaune », l’armée devrait jouer un rôle de réassurance civile. Sa présence doit permettre aux habitants de revenir, non seulement envoyer un message diplomatique. Elle doit accompagner les municipalités, sécuriser les axes, soutenir les secours et documenter les incidents. Cela exige des moyens et un consensus. Une armée déployée sans soutien politique deviendrait vulnérable. Une armée absente laisserait le terrain aux autres acteurs. Le Liban doit donc définir une mission réaliste, adaptée à la menace et soutenue par les trois présidences.

La vérification internationale comme garde-fou

Les forces internationales peuvent contribuer à empêcher la stabilisation d’une ligne de fait, mais seulement si leur rôle est précis. Elles doivent vérifier, constater, transmettre et rendre visibles les violations. Leur présence ne peut pas être uniquement symbolique. Le Liban doit demander que toute restriction de circulation, toute destruction, toute avancée ou tout maintien de position soit documenté dans un mécanisme clair. La transparence est essentielle, car le fait accompli progresse souvent dans les zones grises.

La vérification internationale ne remplace pas la souveraineté libanaise. Elle peut cependant l’appuyer lorsque le rapport de force militaire est défavorable. Elle permet d’empêcher que chaque partie impose seule sa version. Elle donne aux diplomates des éléments concrets. Elle renforce les demandes de retrait. Elle protège aussi les civils en rendant plus coûteuses certaines violations. Pour le Liban, le précédent de Gaza montre que l’absence de mécanisme robuste laisse les lignes s’installer. La leçon est simple: une trêve sans vérification peut devenir un écran derrière lequel le terrain change.

Une peur utile si elle devient stratégie

Ne pas attendre que la ligne soit normalisée

La peur suscitée par Gaza peut être utile au Liban si elle conduit à une stratégie préventive. Le danger serait d’attendre que la ligne se normalise avant de réagir. Une fois que les habitants ont cessé d’aller dans certains secteurs, que les routes ont été abandonnées, que les écoles ont déménagé, que les cultures ont été perdues et que les cartes militaires ont intégré une nouvelle réalité, le retour devient plus difficile. La bataille doit donc être menée tôt. Il faut contester la ligne au moment où elle apparaît, non lorsqu’elle est devenue pratique courante.

Cette stratégie suppose un langage clair. Les autorités libanaises doivent dire qu’aucune zone tampon permanente ne sera acceptée. Elles doivent refuser toute transformation des opérations militaires en limite territoriale. Elles doivent lier toute négociation à la levée des restrictions. Elles doivent faire du retour des habitants un indicateur central. Cette clarté est nécessaire pour éviter que les médiateurs privilégient des compromis flous. Le flou est souvent présenté comme utile en diplomatie. Dans ce dossier, il peut être dangereux. Ce qui n’est pas écrit peut rester sur le terrain.

Le Sud comme test de l’État

Le dossier de la « ligne jaune » ramène le Liban à une question fondamentale: l’État peut-il protéger son territoire de manière concrète. La réponse ne se trouvera pas seulement dans les discours sur la souveraineté. Elle se trouvera dans la capacité à empêcher la création d’une zone de fait, à garantir le retour des habitants, à faire respecter la trêve, à déployer l’armée dans un cadre accepté et à obtenir des mécanismes de vérification. Si l’État réussit, il renforcera sa position face au Hezbollah et face à Israël. S’il échoue, les deux récits concurrents gagneront du terrain: celui de la résistance seule capable de répondre, et celui d’Israël seul juge de sa sécurité.

Gaza montre au Liban ce qu’il doit éviter. Une ligne qui commence comme mesure militaire peut devenir une architecture de contrôle. Un cessez-le-feu peut réduire les tirs tout en laissant l’emprise avancer. Une population peut être déplacée non seulement par les bombes, mais par l’impossibilité de vivre. Pour le Liban, la menace est donc moins dans le mot que dans la méthode. La « ligne jaune » doit faire peur parce qu’elle montre comment une frontière peut être déplacée sans être déclarée, comment une trêve peut masquer une occupation, et comment la souveraineté peut disparaître par morceaux si l’État ne la défend pas dans le détail.

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