jeudi, février 19, 2026

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Jean-Yves Le Drian à Beyrouth : comment Paris tente de retrouver un rôle central au Liban

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Un vétéran de la diplomatie pour un dossier à hauts risques

Quand Jean-Yves Le Drian atterrit à Beyrouth, ce n’est jamais une simple visite protocolaire. L’ancien ministre de la défense puis des affaires étrangères, devenu envoyé spécial du président français pour le Liban, incarne le pari de Paris : confier le dossier à une figure chevronnée, rompue aux crises, pour tenter de remettre la France au centre du jeu dans un pays qu’elle connaît bien mais qu’elle peine à influencer depuis plusieurs années.

Sa mission est officiellement définie comme une « facilitation ». Le Drian n’est ni médiateur au sens juridique, ni arbitre doté de pouvoirs formels. Il circule entre Baabda, Aïn el-Tinè, le Sérail, les blocs parlementaires et certaines formations de l’opposition, écoute, relance, teste des formules. Les journaux libanais décrivent une diplomatie à la fois discrète et très présente : visites répétées, tête-à-tête prolongés avec les principaux responsables, rendez-vous avec les chefs de partis, consultations avec des acteurs de la société civile.

Dans une scène régionale dominée par l’activisme américain et par le retour de plusieurs capitales arabes, la France tente ainsi de rappeler qu’elle demeure un interlocuteur incontournable. Le Drian est chargé de ce rôle délicat : parler à tout le monde, sans donner le sentiment de se substituer aux Libanais, mais en cherchant à éviter que le pays ne s’enfonce dans la vacance institutionnelle et l’instabilité.

Le casse-tête présidentiel, premier terrain de manœuvre

Le cœur de la mission de Jean-Yves Le Drian reste, au départ, la sortie de l’impasse présidentielle. Avant l’élection de Joseph Aoun à la tête de l’État, le Liban a connu une longue période de vacance, marquée par des sessions parlementaires infructueuses et des candidatures de blocage. C’est dans ce contexte que Paris mandate l’ancien chef de la diplomatie pour tenter de rapprocher des camps qui ne se parlent plus.

Sa méthode repose sur quelques principes simples. D’abord, ne pas arriver avec un nom déjà ficelé, au risque d’être accusé d’ingérence. Ensuite, imposer un constat partagé : le pays ne peut plus rester sans président dans une phase aussi critique, marquée par l’effondrement économique et la guerre au Sud. Enfin, encourager les parties à sortir de la logique de duel entre deux candidatures frontales pour envisager des profils de compromis.

Au fil des déplacements, Le Drian rencontre les principaux blocs parlementaires, recueille leurs lignes rouges, identifie quelques convergences. Il constate, comme d’autres avant lui, que le système des vetos croisés permet à chaque camp d’empêcher l’élection de l’adversaire, sans être en mesure de faire élire son propre candidat. La France n’a alors qu’un levier : rappeler que l’absence de chef de l’État bloque l’ensemble des réformes, décourage les bailleurs de fonds et fragilise la position du pays dans les négociations régionales.

L’élection de Joseph Aoun, soutenue par une partie de l’échiquier chrétien et acceptée par les principaux pôles chiites et sunnites, est perçue à Paris comme une validation partielle de cette démarche. L’Élysée y voit la preuve que le système reste capable de produire un compromis, à condition que la pression internationale, notamment française, soit constante. Le Drian, lui, s’emploie à transformer cette séquence en point d’appui pour la suite de sa mission.

Le Sud et le « mechanism » : relégitimer le rôle de la France

Une fois la page présidentielle tournée, l’attention se déplace vers le Sud du pays. Le cessez-le-feu sur la frontière avec Israël, la mise en œuvre des engagements libanais au sud du Litani et la création d’un mécanisme de suivi donnent à la France l’occasion de réaffirmer sa présence dans un dossier historique : celui de la ligne de front sud et de la Force des Nations unies déployée dans la zone.

Paris milite pour que ce « mechanism » ne soit pas un face-à-face déséquilibré entre Israël, les États-Unis et le Liban. L’inclusion d’une composante française est présentée comme une garantie d’équilibre, voire comme une protection pour Beyrouth face à certaines demandes jugées excessives. Le Drian s’emploie à convaincre les responsables libanais que cette participation européenne n’est pas une tutelle supplémentaire, mais une manière de diluer la pression.

Auprès du président Joseph Aoun comme de Nabih Berri, il plaide pour que l’État libanais parle d’une seule voix dans ces instances. Il soutient la centralité de l’armée dans la mise en œuvre du cessez-le-feu : déploiement au sud du Litani, réduction visible de la présence armée non étatique dans la zone, coopération étroite avec la force onusienne. Dans le même temps, il écoute les inquiétudes exprimées par certains responsables, qui redoutent que le mécanisme ne se transforme en instrument de pression unilatérale sur le Liban.

La France cherche ainsi à jouer à la fois sur le registre sécuritaire et sur le registre politique. Sécuritaire, en rappelant que ses soldats sont présents au Sud dans le cadre de la force internationale et qu’elle a intérêt à une stabilisation durable. Politique, en se présentant comme un acteur capable de parler à toutes les parties, y compris à ceux qui restent en tension avec Washington.

Reconstruire un agenda économique franco-libanais

La mission de Jean-Yves Le Drian ne se limite pas à la politique pure. Elle comporte un volet économique et financier essentiel. Paris sait que sa capacité à peser sur les choix libanais dépend aussi de ses engagements en matière d’aide, de reconstruction et de soutien aux institutions. L’envoyé spécial travaille donc à redonner corps à un agenda franco-libanais qui s’était essoufflé.

Sur le plan militaire, la France met en avant les projets de soutien à l’armée, considérée comme un pilier de la stabilité. Il s’agit de maintenir et, si possible, de renforcer les programmes d’assistance en équipement, formation et logistique, dans un contexte où l’institution souffre de la dépréciation de la monnaie nationale et de l’érosion des salaires. Le Drian appuie publiquement l’idée d’une conférence de soutien spécifique aux forces armées, en lien avec d’autres partenaires européens.

Sur le plan civil, il remet à l’ordre du jour la question des engagements pris lors de précédentes conférences internationales sur le Liban. Il rappelle que les promesses d’aide et d’investissements restent conditionnées à des réformes structurelles : lutte contre la corruption, réforme du secteur de l’électricité, restructuration bancaire, modernisation de l’administration. Ce langage n’est pas nouveau, mais l’ancien ministre lui donne un accent particulier en le reliant directement à la crédibilité de l’État libanais.

La reconstruction des régions touchées par les bombardements au Sud et dans la Békaa occidentale devient un autre axe. Paris y voit un double enjeu : répondre à une urgence humanitaire et montrer que la mise en œuvre du cessez-le-feu peut produire des bénéfices tangibles pour les populations. Le Drian encourage les autorités à préparer des plans de projets solides, susceptibles de convaincre les bailleurs, en insistant sur la transparence et le contrôle de l’usage des fonds.

Composer avec Washington, Riyad et Doha

La France n’agit pas dans le vide. Elle doit composer avec la présence très active des États-Unis, le retour de plusieurs capitales arabes et le rôle croissant de certains médiateurs comme le Qatar. Jean-Yves Le Drian en est pleinement conscient. Son expérience de ministre des affaires étrangères, habitué aux formats de coordination multilatérale, constitue un atout pour naviguer dans ce paysage.

Avec Washington, la relation est complexe. Les deux capitales partagent des diagnostics : nécessité de consolider l’armée, urgence d’un accord sur le Sud, importance des réformes économiques. Mais elles n’utilisent pas les mêmes registres. Les responsables américains mettent davantage en avant la pression militaire potentielle et les sanctions. Paris préfère jouer la carte de l’accompagnement, tout en rappelant les lignes rouges du droit international.

Le Drian s’efforce de maintenir un dialogue constant avec ses homologues américains sur le dossier libanais, pour éviter les malentendus et les initiatives contradictoires. Il s’agit, pour Paris, de ne pas apparaître comme un simple relais de la politique de Washington, au risque de perdre sa singularité aux yeux des Libanais, tout en évitant une confrontation directe qui serait, dans les faits, difficile à tenir.

Du côté arabe, la France cherche à renouer avec des partenaires influents. L’Arabie saoudite, en particulier, reste un acteur clé, à la fois par son poids financier et par son influence sur une partie de la scène sunnite libanaise. Le Drian accompagne les tentatives de réchauffement franco-saoudien sur le dossier libanais, en insistant sur la nécessité d’une approche coordonnée vis-à-vis des institutions de Beyrouth.

Le Qatar, qui s’est progressivement imposé comme médiateur dans plusieurs dossiers régionaux, est également un interlocuteur privilégié. La France voit dans sa capacité à parler à des camps adverses – y compris à des mouvements comme le Hezbollah – une ressource potentielle pour consolider les équilibres. L’envoyé spécial s’inscrit dans cette trame, en multipliant les échanges avec ces capitales pour que le Liban ne soit pas pris dans des agendas divergents.

Écouter tous les camps sans s’aligner ouvertement

La spécificité de la démarche Le Drian est aussi de chercher à maintenir le contact avec l’ensemble des forces politiques, y compris celles qui sont classées dans le camp de la « résistance ». Les journaux libanais soulignent qu’il n’hésite pas à rencontrer des représentants des formations proches du Hezbollah, des alliés traditionnels de la France, des partis issus du mouvement de contestation de 2019 et des acteurs de la société civile.

Cette stratégie du « parler à tous » n’est pas sans risques. Certains milieux occidentaux y voient un excès de complaisance envers des acteurs sanctionnés ou accusés de blocage. À l’inverse, des forces locales reprochent à la France de rester trop alignée sur la grille de lecture américaine, en conditionnant son aide à des engagements qui touchent de près au rapport de forces interne, notamment sur la question des armes et du rôle de la « résistance ».

Le Drian tente de tenir la ligne d’une facilitation qui ne soit pas perçue comme une injonction. Il insiste sur le fait que la France ne propose pas de noms pour les porter à la présidence, ne « fabrique » pas de gouvernements, n’impose pas de lois électorales. Il se contente, affirme-t-il, de rappeler les contraintes extérieures, d’encourager les compromis et d’ouvrir des canaux de communication. À charge pour les Libanais de s’en saisir ou non.

Cette posture lui permet d’éviter certains écueils, mais elle expose aussi Paris à une critique récurrente : celle d’une influence en déclin. Les sceptiques soulignent que, malgré les visites successives, le Liban continue de s’enfoncer dans la crise, que les réformes n’avancent pas et que le pays demeure un terrain de confrontation entre d’autres puissances. La France, dans cette optique, n’aurait plus que la parole à offrir, sans réelle capacité de contrainte.

Une présence française nourrie d’histoire et d’intérêts

Au-delà de la mission au jour le jour, l’envoi de Jean-Yves Le Drian traduit la volonté de maintenir un lien particulier avec le Liban. L’histoire partagée – mandat, francophonie, liens éducatifs et culturels – continue de nourrir une forme de responsabilité assumée à Paris. De nombreuses écoles, universités et institutions culturelles françaises ou francophones sont actives dans le pays. Le tissu des ONG et des programmes de coopération reste dense.

Les intérêts sont aussi stratégiques. Le Liban se trouve à la frontière de plusieurs zones de tension : Syrie, Israël-Palestine, Méditerranée orientale. Sa stabilité ou son effondrement ont des répercussions sur l’ensemble du Levant, sur les flux migratoires, sur la sécurité de la région. Pour la France, conserver un point d’ancrage à Beyrouth, dans un paysage où d’autres puissances renforcent leur présence, demeure un objectif de long terme.

Jean-Yves Le Drian, par son parcours, incarne cette articulation entre histoire, défense et diplomatie. Ancien ministre de la défense, il connaît bien le rôle des forces françaises dans la région. Ancien ministre des affaires étrangères, il maîtrise les codes des négociations multilatérales et bilatérales. En le chargeant du dossier libanais, l’Élysée envoie un signal : le pays ne relève pas d’un simple secrétariat technique, mais d’une attention politique directe.

Une influence à reconquérir dans un pays en crise

La question de savoir si la mission Le Drian permettra à la France de « retrouver un rôle central » au Liban reste ouverte. L’élection d’un président, la participation au mécanisme de suivi au Sud et la relance de certains dossiers d’aide constituent des acquis partiels. Ils montrent que Paris n’a pas disparu du paysage. Mais ils ne suffisent pas à transformer la situation d’un pays plongé dans une crise systémique.

Pour espérer peser durablement, la France doit conjuguer plusieurs leviers : maintenir son engagement en faveur de l’armée et des services publics essentiels, contribuer à la reconstruction des régions sinistrées, soutenir des réformes qui restaurent la confiance des citoyens dans l’État, et rester capable de parler à toutes les composantes politiques. L’envoyé spécial travaille sur ces différents fronts, dans un contexte où les marges de manœuvre sont étroites.

Le Liban, de son côté, regarde cette mobilisation avec un mélange d’attente et de prudence. Une partie de la population reste attachée au lien historique avec Paris, à la francophonie et aux programmes de soutien éducatif ou culturel. D’autres estiment que la France n’a pas su, dans les années récentes, utiliser son influence pour faire bouger les lignes sur la corruption ou l’impunité.

Entre ces perceptions, Jean-Yves Le Drian poursuit une mission qui tient autant de l’endurance que de la diplomatie. Il tente de reconstruire, pierre après pierre, une présence française qui ne soit ni nostalgique ni purement symbolique, mais articulée à des enjeux concrets : une présidence qui fonctionne, une armée qui tienne, des institutions qui se réforment, des régions en guerre qui se relèvent. Reste à savoir si le temps dont dispose Paris coïncidera avec celui d’un pays pris dans l’urgence.

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