En ce 1er mars 2025, alors qu’il s’apprête à visiter l’Arabie saoudite, le président libanais Joseph Aoun s’estconfié dans une interview fleuve avec Asharq Al-Awsat, relayée par l’Agence Nationale d’Information (وطنية), surses ambitions pour un Liban en crise profonde. Réformes économiques, restauration de la souveraineté del’État, gestion des relations extérieures : l’ancien général, devenu chef d’État fin 2024, dévoile une visionmarquée par la discipline militaire et un optimisme ambitieux face à des défis complexes. Mais dans un pays ravagé par des crises économiques, politiques et sécuritaires, exacerbées par le conflit israélo-libanais, la présence du Hezbollah, les tensions avec la Syrie et les pressions des réfugiés syriens, ses projets se heurtent à des obstacles redoutables.
Un général au palais : de la rigueur militaire au labyrinthe politique
Joseph Aoun, élu président en novembre 2024 après deux ans de vide institutionnel, apporte au palais de Baabda une expérience forgée par 40 ans dans l’armée libanaise, dont huit comme commandant en chef. Dans son entretien avec Asharq Al-Awsat, il décrit cette transition avec une lucidité mesurée : « À l’armée, le cadre était clair – opérations militaires, sécurité, relations avec les forces étrangères – avec une liberté d’action, comme visiter les bases ou diriger les troupes. Au palais, le spectre s’élargit à l’économie, la diplomatie, la sécurité, mais je suis contraint par les protocoles et les agendas imposés. » Cette déclaration met en lumière une adaptation ardue pour un homme habitué à commander une institution unifiée, où les ordres étaient exécutés sans discussion.
À la tête de l’armée, Aoun gérait 48 000 soldats (chiffres officiels 2024), formés dans une école de discipline stricte, avec un tribunal militaire pour garantir l’ordre. Sous son commandement, l’institution a résisté à des crises majeures malgré un budget famélique – 1,5 milliard de dollars en 2024 contre 5 milliards nécessaires, selon le ministère de la Défense – et des salaires tombés à 40 dollars par mois en 2022 avant de remonter à 230 dollars en 2025 grâce à des aides internationales, notamment américaines (90 % des fonds, selon Aoun dans Asharq Al-Awsat). En 2017, il avait conduit la campagne contre les jihadistes à Ersal, libérant 200 km² en deux mois avec des ressources limitées, démontrant une efficacité reconnue. Aujourd’hui, il entre dans un univers politique chaotique : un Parlement bloqué (128 sièges, aucune majorité nette depuis 2022), des partis confessionnels en conflit perpétuel, et un Hezbollah défiant l’État avec un arsenal estimé à 150 000 roquettes (Institute for National Security Studies, 2024). « J’ai quitté une école de discipline pour un domaine qui en manque cruellement, avec une approche différente », confie-t-il dans Asharq Al-Awsat. Cette ambition de discipline est louable, mais les observateurs s’interrogent : sa rigueur militaire peut-elle plier un système où le compromis est souvent la seule monnaie d’échange ? Son passé suggère une force de caractère, mais pas nécessairement l’agilité politique requise pour un tel bourbier, surtout avec le conflit israélo-libanais qui pèse lourdement sur ses priorités sécuritaires.
Le conflit israélo-libanais, ravivé en 2024 avec des affrontements au sud ayant coûté 3 000 vies libanaises (ministère de la Santé, 2024), complique encore cette transition. Aoun, dans l’interview, critique la présence israélienne persistante dans cinq points au sud malgré un accord américano-français : « Cela nous gêne, car ils n’ont pas respecté leur engagement de partir le 18 février. » Cette occupation, qui viole la résolution 1701 de l’ONU stipulant un retrait total israélien au sud du Litani, met l’armée libanaise – déployée avec 15 000 soldats – en position de faiblesse face à un Hezbollah qui revendique la « résistance » contre Israël, soulignant l’urgence pour Aoun de renforcer son autorité militaire. Cette situation est aggravée par la décision de Donald Trump, annoncée en février 2025, de suspendre toute aide militaire et humanitaire au Liban – 200 millions de dollars annuels en 2024 – dans le cadre d’une révision de l’assistance étrangère visant à aligner les fonds sur sa politique « America First ». Aoun déplore cette rupture dans Asharq Al-Awsat : « Les États-Unis fournissaient 90 % de notre aide militaire. Si une autre nation veut aider gratuitement, qu’elle vienne. » Cette cessation, qui prive l’armée de munitions et d’entraînement, fragilise encore sa capacité à contrer l’occupation israélienne et à imposer sa souveraineté face au Hezbollah.
Réformer un pays en ruines : une ambition face à un gouffre économique
Le Liban de mars 2025 est économiquement exsangue, héritage d’une crise amorcée en 2019. Le PIB a chuté de 40 %, passant de 55 milliards de dollars à 33 milliards (Banque mondiale, 2023), l’inflation atteint 200 % en 2024 (ESCWA), et 82 % des 6 millions de Libanais vivent sous le seuil de pauvreté (ESCWA, 2023). La crise bancaire a englouti 70 milliards de dollars de dépôts – soit 92 % des avoirs privés, selon l’Association des Banques du Liban en 2024 – plongeant des millions de familles dans la détresse : 60 % des ménages ont perdu leurs économies depuis 2019 (UNDP, 2023), et 1,2 million de personnes dépendent de l’aide alimentaire (PAM, 2024). Aoun, dans son discours de serment en novembre 2024, a promis de ne pas tolérer la perte des fonds des déposants, un engagement réitéré dans Asharq Al-Awsat : « C’est un droit naturel, et nous travaillerons avec les institutions économiques, les déposants, les banques et l’État pour trouver une solution. »
Les défis sont écrasants. La reconstruction, estimée à 20 milliards de dollars par un rapport des Nations unies en janvier 2025, exige des réformes radicales : restructuration bancaire – 90 % des banques sont insolvables, selon la Banque centrale en 2024, avec des pertes cumulées de 72 milliards de dollars (FMI, 2023) – lutte contre la corruption (1,5 milliard de dollars détournés annuellement depuis 2019, selon Transparency International), et un accord avec le FMI, suspendu depuis 2022, qui conditionne 3 milliards d’aide à des mesures impopulaires : hausse des taxes sur le carburant (1 dollar le litre en 2025 contre 0,20 en 2019), coupes dans les subventions électriques (80 % des foyers limités à 4 heures d’électricité publique par jour, ministère de l’Énergie, 2024). Aoun insiste : « Les réformes ne sont pas une pression extérieure, mais une nécessité pour rebâtir l’État. » Il plaide pour une approche progressive : « Attendre la fin des réformes pour reconstruire retarderait tout. Il faut avancer en parallèle. »
Cette stratégie est pragmatique – 60 % des entreprises ont fermé depuis 2019 (Chambre de Commerce de Beyrouth, 2024), et 300 000 Libanais ont émigré entre 2023 et 2024 (OIM) – mais manque de substance. Les banques, paralysées par des créances irrécouvrables (40 % des prêts non remboursés, Banque centrale 2024), ne peuvent financer une relance sans injection massive de liquidités, et les caisses de l’État affichent un déficit de 10 milliards de dollars (Banque mondiale, 2024). L’UE a promis 1 milliard d’euros en 2024, mais seuls 200 millions ont été versés, faute de réformes législatives bloquées par un Parlement divisé – 12 lois proposées en 2024, aucune adoptée. Aoun, dans Asharq Al-Awsat, reste vague sur les mécanismes : « Nous collaborerons avec toutes les parties. » Cette absence de plan précis alimente le scepticisme : sans ressources immédiates ni consensus politique, ses ambitions économiques risquent de rester des déclarations d’intention face à une crise bancaire et une économie qui continuent de suffoquer. La décision de Trump de suspendre l’aide humanitaire – 100 millions de dollars en 2024 pour des programmes alimentaires et médicaux – aggrave encore cette situation, laissant 1,2 million de Libanais sans filet de sécurité alors que les banques restent incapables de restituer les dépôts gelés.
Souveraineté en jeu : l’État peut-il dompter les armes ?
La souveraineté est le pilier central du projet de Aoun. Dans Asharq Al-Awsat, il martèle : « La décision de guerre et de paix doit être entre les mains de l’État, et les armes doivent lui être réservées. » Cet objectif, inscrit dans son serment, cible directement le Hezbollah, dont les 30 000 combattants et 150 000 roquettes (Institute for National Security Studies, 2024) éclipsent l’armée libanaise – 48 000 soldats, mais sous-équipés avec un budget de 1,2 milliard de dollars en 2025 contre 5 milliards nécessaires (estimations militaires internes). « Si nous voulons construire un État, rien n’est impossible », affirme-t-il, proposant une stratégie nationale de défense pour définir les missions de l’armée et intégrer toutes les « forces » sous son contrôle.
Cette vision est ambitieuse mais semée d’embûches. Aoun suggère une coopération avec le Hezbollah – « Si l’État a besoin d’aide, il la mobilise » – mais sous son autorité exclusive. Cette idée s’inspire de son passé : en 2017, il avait coordonné avec le Hezbollah pour chasser les jihadistes d’Ersal, libérant 200 km² en deux mois, une opération efficace mais critiquée pour avoir légitimé une milice. Aujourd’hui, il veut inverser les rôles : l’État en maître, le Hezbollah en auxiliaire. Le conflit israélo-libanais de 2024, qui a coûté 3 000 vies libanaises et 300 israéliennes (chiffres officiels combinés), renforce cette urgence. Aoun déplore dans Asharq Al-Awsat la présence israélienne dans cinq points au sud malgré un accord de retrait au 18 février 2025 : « Cela n’a plus de valeur militaire avec les drones et satellites, mais ils restent, peut-être pour provoquer des négociations. » L’armée libanaise, déployée avec 15 000 soldats sous la résolution 1701, reste en position défensive face à un Hezbollah qui a tiré 5 000 roquettes en 2024 (IDF), défiant l’État.
Les obstacles sont immenses. Le Hezbollah, avec 32 sièges au Parlement (bloc de la Résistance, 2022), refuse de céder ses armes – une force estimée à 500 millions de dollars (SIPRI, 2024) – et revendique un rôle dans la « résistance » contre Israël, soutenu par l’Iran (100 millions de dollars annuels, selon le Trésor US, 2024). Naim Qassem a salué en janvier 2025 un rôle diplomatique de l’État, mais sans renoncer à son arsenal (Asharq Al-Awsat). Les Forces Libanaises (16 sièges) et les Kataëb (4 sièges) exigent un désarmement immédiat, menaçant de boycotter toute coalition conciliante. Avec un budget militaire insuffisant – 1,2 milliard contre 5 nécessaires – et des équipements obsolètes (50 % des véhicules hors service, ministère de la Défense 2024), l’État manque de force pour imposer sa volonté. La suspension par Trump de l’aide militaire – 200 millions de dollars en 2024 – aggrave cette faiblesse : « Nous perdons 90 % de notre soutien », déplore Aoun dans Asharq Al-Awsat, rendant l’armée encore plus vulnérable face à l’occupation israélienne et au Hezbollah.
Négociateurs et médiation : un échiquier sous tension
Les ambitions de Aoun dépendent de négociateurs internes et externes. À l’intérieur, Nawaf Salam, Premier ministre depuis décembre 2024, et Nabih Berry, président du Parlement depuis 1992, forment un trio clé. Salam, juriste respecté, pousse pour des réformes économiques, tandis que Berry, figure du Hezbollah, médiatise entre factions – une coalition fragile de 68 sièges sur 128, menacée par les tensions Hezbollah-Forces Libanaises. À l’extérieur, le Qatar, avec Mohammed bin Abdulrahman Al Thani et l’émir Tamim, joue un rôle pivot depuis Doha, où le Hezbollah maintient un bureau depuis 2012, fort de son gaz (25 % des réserves mondiales, BP 2024). L’Égypte, via Abbas Kamel, insiste sur la stabilité régionale, craignant une contagion via Gaza – 15 tunnels découverts en 2024. Les États-Unis, sous Trump depuis janvier 2025, via Brett McGurk, promettaient 200 millions de dollars d’aide militaire si le Hezbollah était contrôlé, une aide suspendue en février 2025 dans une révision « America First ».
« Chaque acteur a ses priorités », note un diplomate qatari dans Asharq Al-Awsat. Le Qatar et l’Égypte favorisent une solution inclusive, tandis que les États-Unis, sous Trump, insistent sur la souveraineté étatique avant de couper l’aide. Aoun minimise : « Ce ne sont pas des pressions, mais des demandes pour aider l’État. » Cette neutralité est stratégique, mais fragile : sans aide américaine, l’équilibre sécuritaire s’effondre face à l’occupation israélienne et au Hezbollah.
Impact humanitaire : un peuple au bord du gouffre
Le Liban en 2025 est un pays exsangue. Avec 82 % des 6 millions d’habitants sous le seuil de pauvreté (ESCWA, 2023), la crise touche tous les secteurs. Les 1,8 million de réfugiés syriens – 30 % de la population totale – coûtent 4 milliards de dollars par an (OCHA, 2024), aggravant un système déjà à bout : 15 % des enfants souffrent de malnutrition (180 000 mineurs, UNICEF 2024), et 300 000 cas de maladies hydriques ont été recensés en 2024 (OMS). L’explosion du port de Beyrouth en 2020 – 220 morts, 7 000 blessés, 300 000 sans-abris – reste irrésolue, un symbole d’impunité que Aoun promet de combattre : « Les Libanais ont droit à la vérité. » Mais l’enquête, bloquée depuis 2021, stagne sous son mandat, un échec qui ternit ses engagements.
La situation avec la Syrie alimente cette crise. Les 1,8 million de réfugiés, fuyant une guerre civile terminée en 2024 avec la chute d’Assad, surchargent les infrastructures – 80 % des écoles publiques accueillent des élèves syriens (UNICEF, 2024) – et drainent les ressources. Aoun insiste dans Asharq Al-Awsat : « La Syrie doit les reprendre, leurs raisons de fuir ont disparu. » Mais Damas, sous Ahmad Charaa, contrôle à peine 70 % de son territoire (OCHA, 2024), rendant ce retour hypothétique. La coupure de l’aide humanitaire par Trump – 100 millions de dollars en 2024 pour des programmes alimentaires et médicaux – aggrave cette situation, laissant 1,2 million de Libanais sans soutien alors que les besoins explosent.
Relations extérieures : l’Arabie saoudite comme bouée de secours
La visite de Aoun en Arabie saoudite début mars 2025 est un pilier de sa stratégie. Dans Asharq Al-Awsat, il loue le « rôle décisif » du prince Mohammed ben Salmane dans la fin du vide présidentiel via la commission quintipartite, active depuis 2022. « C’est une visite de gratitude et de relance », dit-il, visant à restaurer des liens économiques : 500 000 Libanais en Arabie saoudite envoient 2 milliards de dollars annuels (Banque mondiale, 2023), soit 6 % du PIB. Il espère aussi ramener les touristes saoudiens – absents depuis 2021, coûtant 1 milliard de dollars au secteur (ministère du Tourisme, 2023) – et réactiver les aides militaires suspendues en 2016 (1 milliard promis).
Avec l’Iran et la Syrie, il prône des relations « d’égal à égal ». Avec Damas, il cible le contrôle des frontières – 500 tonnes de marchandises illégales saisies en 2024 – et le retour des réfugiés. Mais l’Iran, soutenant le Hezbollah avec 100 millions de dollars annuels (Trésor US, 2024), et une Syrie instable compliquent ce pari. La suspension de l’aide par Trump renforce cette dépendance envers Riyad, mais sans garanties claires de fonds immédiats.
Un rêve à l’épreuve : le Liban peut-il renaître ?
Aoun rêve d’un Liban souverain et prospère, libéré des « guerres des autres ». Dans Asharq Al-Awsat, il appelle à dépasser les rancunes pour une « Suisse du Moyen-Orient ». Mais avec une armée sous-financée, 70 milliards de dollars perdus, 1,8 million de réfugiés, et un conflit israélo-libanais latent, ses projets semblent ambitieux face à une réalité implacable. La visite saoudienne et la conférence arabe au Caire en mars 2025 seront décisives. « On peut encore le sauver », conclut-il. Mais entre l’occupation israélienne et la perte de l’aide de Trump, son rêve pourrait rester un vœu pieux.



