vendredi, février 20, 2026

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Joseph Aoun, Nabih Berri, Hezbollah : qui tient encore la barre de l’État libanais ?

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Un triangle au cœur du système

Le paysage politique libanais actuel se structure autour d’un triangle de pouvoir bien identifié : le président de la République Joseph Aoun, le président de la Chambre Nabih Berri et le Hezbollah dirigé par Naim Kassem. Autour de ce noyau gravitent le chef du gouvernement Nawaf Salam, les blocs parlementaires et une série d’acteurs régionaux et internationaux, mais l’essentiel des décisions les plus sensibles se négocie dans cet entrelacs.

Le chef de l’État incarne l’autorité institutionnelle suprême, s’appuyant sur une présidence qui s’est clairement arrimée à l’armée et au discours de la souveraineté exclusive de l’État. Le président du Parlement reste l’opérateur politique central, doté d’une expérience longue de plusieurs décennies, d’un réseau transversal et d’une connaissance fine des rapports de force internes. Le Hezbollah demeure, malgré la pression militaire et financière, le principal acteur armé non étatique, avec un bloc parlementaire discipliné et un poids réel sur les dossiers de sécurité.

Ce triangle ne fonctionne ni comme une alliance formelle ni comme une confrontation ouverte. Il se recompose en permanence au gré des dossiers : mécanisme de cessation des hostilités au Sud, loi électorale, réformes économiques, nominations administratives, relations avec les envoyés étrangers. Chacun cherche à préserver son rôle sans déclencher une rupture que le pays, en crise profonde, aurait du mal à absorber.

Joseph Aoun, le pari d’un État fort sans rupture frontale

Le président Joseph Aoun a choisi de construire sa légitimité autour de trois axes : la mémoire, la souveraineté et l’État de droit. À l’occasion des anniversaires de l’assassinat de Jibran Tueni et du général François El Hajj, il insiste sur la continuité entre ces deux figures, présentées comme les deux versants de l’hymne national, la plume et le fusil. En rappelant que les deux hommes sont tombés « le même jour », il suggère l’idée d’une signature unique, celle d’un projet hostile à l’indépendance du pays.

Ce recours à la mémoire s’articule à un discours ferme sur la souveraineté. Joseph Aoun répète qu’il n’existe sur le territoire libanais aucune légitimité en dehors de celle de l’État. La formule qu’il met en avant – « ni tutelle, ni occupation » – vise autant les influences régionales que les pressions directes de pays plus lointains. Dans ses interventions, il associe cette souveraineté aux sacrifices de l’armée, qu’il présente comme la seule institution nationale capable de protéger l’ensemble des citoyens, quelles que soient leurs appartenances.

Un autre volet de son discours concerne les chrétiens d’Orient. Recevant des responsables ecclésiaux, le président rappelle que la présence chrétienne au Liban et dans la région ne concerne pas uniquement les croyants, mais l’« image même de l’humanité ». Il insiste sur le fait que l’équilibre démographique et culturel du pays a une portée universelle, et que le départ des chrétiens viderait de sens le message libanais dans l’ordre international. Cette dimension lui permet de parler à la fois aux partenaires occidentaux, aux Églises et aux autres composantes locales.

Sur les dossiers concrets, Joseph Aoun adopte une ligne qui cherche à concilier exigences internationales et stabilité interne. Il soutient la participation de l’État à la commission chargée du suivi du cessez-le-feu au Sud. Il défend le rôle de l’armée dans la mise en œuvre des engagements pris, notamment la réduction visible de la présence armée au sud du Litani. Mais il a, selon plusieurs témoins, opposé un refus clair à l’idée de faire de l’armée l’outil d’un désarmement forcé du Hezbollah, en mettant en avant le risque de fracture intérieure.

Cette position illustre sa méthode : accepter des mécanismes de contrôle et des engagements extérieurs lorsque l’État est partie prenante, mais refuser les scénarios de confrontation interne. Dans les négociations, il cherche à préserver la marge d’action de l’institution militaire tout en obtenant des garanties sur la fin des violations et sur la restitution des secteurs encore occupés au Sud. Il parle le langage du droit et de la souveraineté, mais laisse à d’autres la gestion du conflit politique direct avec le Hezbollah.

Nabih Berri, arbitre du jeu intérieur et interlocuteur obligé

Nabih Berri occupe une place singulière dans ce dispositif. À la tête du Parlement depuis plus de trente ans, il combine un ancrage partisan solide, une capacité d’arbitrage et un réseau qui va des quartiers de la banlieue sud aux palais des capitales étrangères. Il se présente comme le gardien de l’accord de Taëf, qu’il invoque dès qu’il s’agit de défendre le cadre institutionnel ou d’organiser du temps politique.

Sur la loi électorale, il rappelle que le scrutin ne peut se tenir que sur la base du texte en vigueur, tant qu’un accord global n’a pas été trouvé sur l’application complète de Taëf : nouveau mode de scrutin, création d’un Sénat chargé de représenter les communautés, redéfinition de certaines prérogatives. Il se dit disposé à ce que ces réformes réduisent le champ d’influence de la Chambre qu’il préside, mais à condition qu’elles résultent d’un consensus interne, pas d’une injonction.

La formule par laquelle il répond aux propos de responsables américains – « personne ne menace les Libanais » – s’inscrit dans ce registre. En refusant que le pays soit décrit comme un simple actif à rattacher à un voisin plus grand ou à incorporer dans un plan de recomposition régionale, il se place en défenseur de l’existence même de l’État libanais. La critique vise autant le contenu de certaines déclarations que le ton employé : il récuse en bloc le langage de la menace, qu’il s’agisse d’annexion, de sanctions ou de pression militaire.

Son rôle de pivot se lit aussi dans la gestion du mécanisme de suivi du cessez-le-feu au Sud. Selon plusieurs sources politiques, Berri a posé comme condition à son appui l’intégration d’une présence française dans l’architecture du dispositif, afin d’éviter un tête-à-tête déséquilibré entre Israël, les États-Unis et le Liban. Il se sert de ce levier pour négocier une forme d’équilibre international, en maintenant ouvert un canal avec Washington tout en renforçant le rôle de Paris et en tenant compte des positions de Riyad.

Sur le plan économique, il articule sa critique de la pression internationale autour de deux thèmes : la « guerre économique et financière » visant le Hezbollah, et la défense des dépôts bancaires. Il décrit une offensive faite de contraintes monétaires, de restrictions bancaires et de sanctions ciblées qui, selon lui, touchent l’environnement social du parti chiite et, au-delà, des pans entiers de la population. Dans le même mouvement, il réaffirme que les dépôts des Libanais dans les banques ne peuvent pas être considérés comme une variable d’ajustement dans la restructuration du secteur.

Ce double discours – souveraineté politique et protection sociale – lui permet de rester un interlocuteur incontournable. Aux yeux d’une partie des acteurs occidentaux, il demeure le seul capable de convertir des engagements internationaux en décisions parlementaires. Pour le Hezbollah, il reste un allié stratégique, tout en conservant son identité propre et une relation assumée avec les partenaires arabes. L’équilibre est fragile, mais il repose sur une pratique éprouvée de la négociation permanente.

Hezbollah, entre front sud, mécanisme et pression économique

Le Hezbollah est la troisième composante majeure de ce triangle. Il se trouve aujourd’hui pris dans un nœud de contraintes. Sur le plan militaire, la séquence récente au Sud a montré l’ampleur des risques liés à tout affrontement ouvert avec Israël. Sur le plan politique, la formation doit composer avec un mécanisme international qui scrute son déploiement au sud du Litani. Sur le plan économique, elle subit une pression croissante sur ses circuits de financement et sur les institutions sociales qui lui sont liées.

Le bloc parlementaire du parti a dénoncé la décision des autorités de désigner un représentant civil libanais au sein de la commission chargée de suivre le cessez-le-feu. À ses yeux, cette participation civile intervient à un stade où les hostilités n’ont pas totalement cessé, ce qui en fait une concession prématurée. Le communiqué publié à l’issue d’une réunion du bloc évoque une « nouvelle chute » de l’État, qui aurait offert une concession sans obtenir en retour l’arrêt des violations israéliennes.

Cette méfiance s’exprime aussi à l’égard du projet de désarmement partiel au Sud. Pour le Hezbollah, la réduction visible de sa présence ne doit pas être interprétée comme une renonciation à son rôle de force de dissuasion, ni comme une capitulation sous la pression d’un mécanisme international. Le mouvement cherche à maintenir la distinction entre le retrait de certains dispositifs au sud du Litani et la conservation de ses capacités militaires ailleurs dans le pays, tout en évitant une confrontation directe avec l’armée.

La pression économique renforce ces inquiétudes. Des responsables proches du parti dénoncent des mesures bancaires qui, selon eux, visent des institutions sanitaires, éducatives et caritatives de son environnement. Ils expliquent que ces contraintes ont poussé nombre d’acteurs liés à la formation vers une économie de cash, marginalisée par rapport au système bancaire classique. Dans leur récit, cette « guerre économique » est parfois décrite comme plus dangereuse qu’une offensive militaire, car elle touche directement la vie quotidienne de familles entières.

Dans ce contexte, le Hezbollah cherche à maintenir son ancrage social, notamment dans les régions du Sud et de la Békaa, tout en adaptant sa posture politique. Au Parlement, son bloc continue de peser sur les grandes orientations, en particulier sur les dossiers liés à la sécurité, aux nominations dans les secteurs régaliens et à la relation avec les pays alliés. Mais le mouvement doit désormais composer avec un environnement international plus hostile, un État qui tente de reprendre la main sur certains dossiers et une base sociale confrontée à une crise sans précédent.

Un équilibre institutionnel sous contrainte internationale

Le fonctionnement de l’État libanais se joue désormais à l’intersection de ces trois pôles. Joseph Aoun incarne l’affirmation d’un État qui veut parler d’une seule voix sur la scène internationale, défendre ses frontières et restaurer un minimum d’autorité dans les institutions. Nabih Berri, depuis le Parlement, continue d’organiser les compromis, de distribuer et de bloquer les décisions, en veillant à ce que les équilibres communautaires et politiques ne basculent pas brutalement. Le Hezbollah, malgré les contraintes, reste un acteur dont l’accord est nécessaire sur les dossiers de sécurité et sur toute évolution majeure.

La pression internationale, elle, a changé de nature. Elle ne passe plus uniquement par les résolutions onusiennes ou par les visites d’émissaires, mais aussi par des mécanismes de suivi précis, des conditionnalités économiques, des menaces de sanctions et des projets de réaménagement de la frontière sud. Les États-Unis, la France et plusieurs pays arabes exercent leur influence en combinant instruments militaires, financiers et diplomatiques.

Dans ce contexte, le gouvernement de Nawaf Salam apparaît comme une pièce importante mais non dominante. Il met en musique les décisions, négocie avec les bailleurs, prépare des textes de réforme, mais dépend largement des arbitrages entre la présidence, le président de la Chambre et les principaux blocs parlementaires, au premier rang desquels celui du Hezbollah. La marge de manœuvre de l’exécutif est étroitement surveillée, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur.

Les dossiers récents en offrent une illustration : composition de la commission de suivi au Sud, discussion sur le projet de « zone économique » à la frontière, nominations dans l’administration, relance éventuelle d’une conférence de soutien à l’armée. À chaque fois, les positions de Joseph Aoun, Nabih Berri et du Hezbollah se croisent, se confrontent ou s’ajustent, avant que le gouvernement ne tente d’en tirer une ligne praticable.

Scénarios de recomposition et inconnues à moyen terme

La question de savoir « qui tient encore la barre de l’État » n’appelle pas une réponse simple. Elle se décline en scénarios. Le premier verrait la présidence continuer de renforcer son rôle, en s’appuyant sur l’armée et sur un discours de souveraineté capable de rallier une partie de l’opinion au-delà des clivages traditionnels. Dans ce schéma, Joseph Aoun parviendrait à faire de la mise en œuvre du cessez-le-feu au Sud, de la défense des martyrs et de la protection des chrétiens d’Orient les piliers d’une légitimité consolidée.

Un second scénario verrait Nabih Berri préserver sa centralité, en continuant de jouer les médiateurs entre les exigences internationales, les demandes des partenaires arabes et les lignes rouges du Hezbollah. Il resterait la figure qui tient ensemble les fils de l’accord de Taëf, de la loi électorale et des compromis quotidiens, tant que les forces politiques n’auront pas trouvé une alternative ou un nouveau pacte.

Un troisième scénario concernerait le Hezbollah. Si la pression militaire au Sud se stabilise et si le mouvement parvient à limiter les effets de la « guerre économique », il pourrait maintenir un rôle déterminant dans la définition des marges de la souveraineté sécuritaire du pays, en particulier sur les dossiers régionaux. À l’inverse, une aggravation de la crise financière ou une recomposition internationale plus radicale pourrait réduire ou transformer ce rôle.

Ces scénarios ne sont pas exclusifs les uns des autres. Ils peuvent se combiner, se succéder ou se neutraliser. Dans l’immédiat, le Liban fonctionne avec ce triangle instable, où chaque acteur détient une part de la barre sans pouvoir, seul, changer le cap. La capacité du pays à éviter une nouvelle secousse majeure dépendra de la façon dont ces trois pôles accepteront – ou non – de redéfinir leurs prérogatives, à la faveur des négociations en cours sur le Sud, sur l’économie et sur le fonctionnement même de l’État.

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