Au cœur des dynamiques complexes qui agitent le Proche-Orient, l’annulation récente de la visite du commandant en chef de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal, à Washington marque un tournant significatif dans les relations entre Beyrouth et les États-Unis. Cet épisode, survenu le 18 novembre 2025, intervient dans un contexte de frustrations accumulées autour du désarmement du Hezbollah et des violations présumées de la souveraineté libanaise par Israël. Loin d’être un simple incident diplomatique, cette décision reflète les pressions exercées par des acteurs politiques américains et les défis internes que traverse l’armée libanaise, pilier de la stabilité nationale. À travers une reconstitution chronologique et une analyse des enjeux, cet article explore les coulisses de cette affaire, en s’appuyant sur les déclarations officielles et les échos relayés par la presse.
Une tournée américaine annoncée, puis rabotée
L’annonce initiale de la visite du général Rodolphe Haykal à Washington, prévue pour la mi-novembre 2025, avait suscité un certain optimisme dans les cercles militaires et diplomatiques libanais. Selon les informations diffusées par divers médias, le programme originel prévoyait une série de rencontres de haut niveau destinées à renforcer la coopération bilatérale en matière de sécurité et d’assistance militaire. Parmi les rendez-vous phares figuraient des entretiens avec des responsables du Pentagone, notamment au sein du bureau du secrétaire à la Défense, pour discuter de l’équipement et de la formation des forces armées libanaises. Des discussions étaient également programmées avec des représentants du Département d’État, axées sur les implications régionales de la résolution 1701 des Nations unies, qui encadre le déploiement de l’armée libanaise au sud du Litani et la mission de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul).
Le Congrès américain, traditionnellement impliqué dans l’allocation des aides militaires à Beyrouth, devait aussi figurer au menu. Des sources proches du dossier, citées dans la presse libanaise, évoquaient des auditions potentielles devant des comités spécialisés, où le général Haykal aurait pu exposer les besoins en matière de modernisation des équipements, incluant des véhicules blindés, des systèmes de surveillance et des programmes de formation anti-terroriste. Cette visite s’inscrivait dans une longue tradition de partenariats : depuis 2006, les États-Unis ont investi plus de 3 milliards de dollars dans l’armée libanaise, selon des rapports officiels du Département d’État, visant à en faire un rempart contre les instabilités régionales.
Pourtant, dès les premiers jours de novembre 2025, des signes de dégradation apparaissent. La presse rapporte que l’agenda est progressivement allégé. Un rendez-vous clé avec des membres influents du Sénat, initialement confirmé, est retiré sans explication formelle. Des sources diplomatiques libanaises, relayées par des journaux beyrouthins, indiquent que le Pentagone a réduit la durée des sessions techniques, passant d’une journée complète à une simple réunion de courtoisie. Le général Haykal, informé par l’ambassade libanaise à Washington, aurait exprimé en privé sa surprise face à ces ajustements. Selon un récit publié dans un quotidien libanais, le commandant en chef aurait réalisé, lors d’une réunion interne au quartier général de Yarzé le 10 novembre, que le voyage ne correspondait plus aux attentes initiales. Au lieu d’une plateforme pour plaider en faveur d’une augmentation de l’aide – estimée à 105 millions de dollars pour l’exercice fiscal 2025, selon des documents du Congrès – la visite semblait se muer en un exercice formel, dépourvu de substance stratégique.
Cette rabotage progressif n’est pas anodin. Il coïncide avec une montée des tensions autour de la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Liban, signé en novembre 2024 sous l’égide des Nations unies. Des observateurs notent que les États-Unis, sous l’administration Trump réélue en 2024, adoptent une ligne plus ferme vis-à-vis de Beyrouth, conditionnant leur soutien à des avancées concrètes sur le terrain. Le général Haykal, nommé commandant en chef en mars 2025 par le président Joseph Aoun, incarne cette armée en transition : un officier formé en partie aux États-Unis, mais confronté aux réalités locales d’un pays marqué par des influences multiples. La réduction de l’agenda, vue de Beyrouth, apparaît comme un premier signal d’avertissement, préfigurant les événements plus dramatiques à venir.
Les sénateurs américains, l’armée libanaise et le communiqué controversé
Le point de rupture survient autour d’un communiqué publié par l’armée libanaise le 16 novembre 2025, qui met en cause Israël pour une série de violations au sud du Liban. Dans ce texte officiel, diffusé via le site du commandement militaire, l’armée accuse Israël d’« insister sur la violation de la souveraineté libanaise, causer l’instabilité et obstruer le déploiement complet de l’armée au sud ». Le document détaille des incidents spécifiques : des survols d’avions israéliens au-dessus de la ligne bleue, des incursions terrestres près de villages comme Khiam et Maroun al-Ras, et des attaques contre des positions de la Finul, incluant un bombardement le 14 novembre qui a endommagé un véhicule onusien sans faire de victimes. Notamment absent de ce communiqué : toute référence au Hezbollah, dont les activités armées sont pourtant au cœur des tensions régionales depuis des décennies.
Cette omission n’échappe pas aux cercles politiques américains. Dès le lendemain, des sénateurs républicains influents montent au créneau. Le sénateur Lindsey Graham, membre éminent du comité des forces armées, publie sur la plateforme X un message cinglant : « Les forces armées libanaises ne sont pas un très bon investissement pour l’Amérique ». Il critique ouvertement le général Haykal pour avoir qualifié Israël d’« ennemi » et pour son « effort faible, presque inexistant, pour désarmer le Hezbollah ». La sénatrice Joni Ernst, elle aussi républicaine et active sur les questions de sécurité au Moyen-Orient, exprime sa « déception » : « (Elles sont) un partenaire stratégique, et, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, nous attendons plus d’elles pour appliquer la résolution 1701 ». Ces déclarations, relayées instantanément par la presse libanaise, sont interprétées comme une pression directe sur l’armée, accusée de partialité.
Ce ton dur contraste avec la longue tradition de soutien militaire américain. Depuis la mise en place de la résolution 1701 en 2006, Washington a fourni une assistance technique et financière pour renforcer l’armée libanaise, vue comme un contre-poids aux milices non étatiques. Des programmes comme le Foreign Military Financing ont permis l’acquisition de 150 véhicules Humvee et de systèmes de communication avancés, selon des rapports du Pentagone. Pourtant, en 2025, les frustrations s’accumulent : les États-Unis estiment que l’armée n’a pas suffisamment avancé dans le désarmement du Hezbollah, malgré des progrès rapportés par l’ONU, tels que le retrait partiel des forces du parti chiite de certaines zones frontalières. Le communiqué du 16 novembre, en omettant le Hezbollah, est perçu comme un alignement sur la « ligne de la résistance », un terme souvent utilisé dans le discours politique libanais pour désigner l’opposition à Israël.
La presse libanaise amplifie ces critiques. Des éditoriaux soulignent le risque d’une remise en cause de l’aide américaine, vitale pour une armée sous-financée – son budget opérationnel pour 2025 s’élève à peine à 1,2 milliard de dollars, selon des estimations du ministère des Finances. Des analystes militaires, cités anonymement, notent que ce communiqué, bien que factuel sur les violations israéliennes confirmées par la Finul dans son rapport du 15 novembre, reflète les contraintes internes : l’armée doit naviguer entre sa mission constitutionnelle de défense nationale et les pressions d’un paysage politique fragmenté. Le porte-parole de l’armée, dans une déclaration subséquente, réaffirme que le texte vise à « documenter les faits sans parti pris », mais cela n’apaise pas les tensions à Washington.
Le choix d’annuler, vu de Beyrouth
Face à ces critiques acerbes, la décision d’annuler la visite est officialisée le 18 novembre 2025. Selon des sources officielles libanaises, c’est le général Haykal lui-même qui initie cette annulation, présentée comme un « geste souverain » pour éviter toute apparence de soumission. Un communiqué du commandement militaire indique que « en raison des circonstances actuelles et pour préserver la dignité de l’institution armée », les meetings prévus sont reportés sine die. Cette version est corroborée par l’ambassade libanaise à Washington, qui annule une cérémonie d’accueil prévue pour le 19 novembre. Du côté américain, des sources au Département d’État confirment que les invitations ont été retirées, citant « l’indignation du Congrès » suite au communiqué.
À Beyrouth, les réactions politiques sont contrastées. D’un côté, des figures du camp souverainiste, comme des députés du bloc des Forces libanaises, saluent cette annulation comme un acte de « dignité nationale ». Un parlementaire, cité dans la presse, déclare : « L’armée ne peut pas se rendre à Washington pour être sermonnée comme un élève fautif ». De l’autre, des voix plus pragmatiques expriment des craintes d’un froid durable. Le ministre des Affaires étrangères, Joe Rajji, membre du cabinet de Nawaf Salam formé en février 2025, appelle publiquement à « ne pas affaiblir l’armée, colonne vertébrale de la stabilité libanaise ». Dans une intervention télévisée le 18 novembre, il insiste : « Notre partenariat avec les États-Unis est essentiel, mais il doit être basé sur le respect mutuel et la reconnaissance des défis auxquels nous faisons face ».
Le président Joseph Aoun, qui a nommé le général Haykal en mars 2025, intervient également. Dans un discours au palais de Baabda, il réaffirme le rôle central de l’armée : « Elle est l’institution qui unit tous les Libanais, indépendamment des confessions, et doit être protégée des interférences extérieures ». Des ministres comme Tarek Mitri, vice-président du gouvernement, et Michel Menassa, ministre de la Défense, font écho à ces propos. Mitri, dans une déclaration au Conseil des ministres le 19 novembre, souligne que « toute remise en cause de l’aide américaine pourrait compromettre nos efforts pour reconstruire l’économie et sécuriser les frontières ». Ces interventions soulignent les enjeux internes : l’armée, avec ses 80 000 hommes, est non seulement un outil de défense mais aussi un symbole d’unité dans un pays divisé par des lignes confessionnelles – sunnites à Tripoli, chiites au sud, chrétiens dans les montagnes.
La presse libanaise décrypte cette annulation comme une réponse aux pressions américaines, amplifiées par l’administration Trump. Des articles détaillent comment l’ambassade américaine à Beyrouth a transmis, dès le 17 novembre, un message clair : les meetings sont conditionnés à une clarification du communiqué. Le général Haykal, formé à l’académie militaire de Saint-Cyr en France et ayant participé à des entraînements aux États-Unis, aurait pesé le pour et le contre lors d’une réunion d’urgence avec son état-major. Vu de Beyrouth, ce choix évite une humiliation potentielle, mais il expose l’armée à des risques isolés, dans un contexte où la Finul, avec ses 10 500 casques bleus, dépend en partie du soutien logistique américain.
Ce que cela change pour l’armée et pour la scène interne
Les répercussions de cette annulation se font déjà sentir sur l’armée libanaise et la scène politique intérieure. D’après les analyses relayées par les journaux, les risques sont multiples. D’abord, une possible remise en cause des programmes d’aide : des sources au Congrès indiquent que les 105 millions de dollars alloués pour 2025 pourraient être conditionnés à des avancées sur le désarmement du Hezbollah, conformément à la résolution 1701. Le sénateur Graham, dans une interview accordée à une chaîne américaine le 18 novembre, réitère : « Nous ne pouvons pas continuer à financer une armée qui ferme les yeux sur les menaces internes ». Cela pourrait affecter des projets concrets, comme l’acquisition de drones de surveillance ou la formation de 2 000 soldats supplémentaires pour le déploiement au sud.
Ensuite, la renégociation du mandat de la Finul est évoquée. Le rapport onusien du 15 novembre 2025, présenté par le secrétaire général António Guterres, documente 45 violations israéliennes depuis janvier, incluant des survols et des incursions, mais note aussi des obstructions par des éléments armés non étatiques – une allusion au Hezbollah. L’annulation de la visite pourrait compliquer les discussions au Conseil de sécurité, où les États-Unis exercent un veto influent. Des diplomates libanais, cités anonymement, craignent que Washington ne pousse pour un mandat plus robuste, autorisant la Finul à désarmer directement les milices, ce qui mettrait l’armée libanaise en porte-à-faux avec des acteurs internes.
Sur la scène intérieure, cette affaire renforce la perception de l’armée comme alignée sur une « ligne de la résistance ». Des éditoriaux dans la presse beyrouthine soulignent que le communiqué du 16 novembre, en omettant le Hezbollah, risque de polariser davantage le paysage politique. Le gouvernement de Nawaf Salam, composé de 24 ministres équilibrés confessionnellement – avec des figures comme Ghassan Salamé à la Culture et Hanine Sayyed aux Affaires sociales, selon la composition officielle confirmée par le site de la présidence en février 2025 – doit naviguer ces eaux troubles. Le ministre de l’Intérieur, responsable de la sécurité interne, a déclaré le 19 novembre que « l’armée reste neutre et dédiée à la protection de tous les Libanais », mais des tensions émergent au sein de la coalition gouvernementale.
Ces développements posent des questions ouvertes : comment l’armée peut-elle maintenir un soutien extérieur tout en préservant un discours souverain à l’intérieur ? Quelle marge de manœuvre face aux exigences américaines et israéliennes, surtout alors que des incidents frontaliers persistent, comme l’attaque du 14 novembre contre la Finul ? Les implications immédiates se manifestent déjà : une réunion d’urgence du Conseil de défense nationale est prévue pour le 20 novembre, où le général Haykal présentera un rapport sur les violations israéliennes documentées, incluant des coordonnées GPS précises et des témoignages de soldats. Parallèlement, des contacts diplomatiques avec la France et l’ONU s’intensifient pour compenser un éventuel retrait américain, avec des discussions sur une augmentation des contributions européennes à la Finul. Ces faits récents soulignent les défis persistants pour l’armée libanaise, confrontée à des pressions externes tout en assurant la cohésion nationale au quotidien.



