Trois voix qui structurent le moment politique
En l’espace de quelques heures, trois prises de parole ont occupé le devant de la scène. Le président de la République Joseph Aoun a reçu au palais une délégation de journalistes et détaillé sa vision du prochain scrutin comme de la gestion du front sud. Le chef du gouvernement Nawaf Salam s’est adressé à une conférence consacrée aux femmes dans la vie publique, en faisant de la représentation féminine un test de crédibilité pour tout projet de réforme. Le secrétaire général d’un grand parti chiite, Naim Kassem, a prononcé un discours pour la Journée du martyr, au cours duquel il a redéfini les contours du cessez-le-feu au sud et réaffirmé le maintien de l’arsenal au nord du Litani.
Ces trois discours n’avaient ni le même public, ni le même registre, ni le même objectif immédiat. Pourtant, leur juxtaposition dessine un tableau cohérent. Joseph Aoun insiste sur la « force de la logique » et sur l’organisation des élections dans les délais. Nawaf Salam place l’égalité et la participation des femmes au cœur de la légitimité du système. Naim Kassem fait de la préservation des armes un enjeu vital, tout en affirmant que les colonies israéliennes du nord ne sont pas menacées et que l’accord de cessez-le-feu est « limité au sud du Litani », telles que le résument plusieurs comptes rendus.
En arrière-plan, la même toile de fond s’impose. Une pression internationale croissante, notamment américaine, pour encadrer l’arsenal de la résistance et couper ses lignes de financement. Un pays économiquement exsangue, dont la capacité à supporter une nouvelle crise sécuritaire est très réduite. Un calendrier électoral officiellement maintenu, mais entouré de doutes persistants.
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L’enjeu n’est donc pas seulement de rapporter trois interventions séparées, mais de voir ce qu’elles disent du rapport entre souveraineté, armes et réforme dans le Liban de fin 2025.
Joseph Aoun: force de la logique, élections et « dialogue de sourds »
Au palais présidentiel, Joseph Aoun a choisi de lier plusieurs dossiers dans un même discours. Dans son échange avec une délégation de journalistes, il a d’abord insisté sur le fait que le pays n’avait reçu « aucun retour israélien » à la proposition de négociation présentée pour libérer les terres occupées. Il a expliqué que, dans le contexte actuel, « le langage de la force ne sert plus » et qu’il faut aller vers « la force de la logique », ajoutant que si le pays n’est pas en mesure d’aller à la guerre, et que la région est entrée dans une « vague de compromis », la seule question devient: « que faire ? ».
Le chef de l’État articule ce message autour de deux lignes directrices. D’un côté, le refus d’un engrenage militaire au sud, qu’il présente comme destructeur pour un pays en crise économique et sociale. De l’autre, la conviction que la négociation, sous ses formes indirectes actuelles, est la seule voie réaliste pour traiter la question des territoires occupés et des violations du cessez-le-feu.
Sur le plan intérieur, il a qualifié l’idée de convoquer un dialogue national avant les législatives de « dialogue de sourds ». Dans ses mots, un tel dialogue, organisé à la veille du scrutin, risquerait d’être instrumentalisé par ceux qui ne souhaitent pas que les élections se tiennent, ou qui chercheraient à y introduire des « conditions » préalables sur des dossiers de souveraineté ou de défense. Il a répété être « déterminé », avec le président de la Chambre et le chef du gouvernement, à organiser les élections à la date prévue et à refuser toute prolongation du mandat parlementaire.
Le président renvoie explicitement la responsabilité de la forme de la loi électorale au Parlement. Il explique que l’exécutif a rempli ses obligations logistiques et administratives pour préparer le scrutin, mais qu’il ne peut se substituer au législatif pour définir la « formule » sur laquelle se déroulera l’échéance. Cette répartition des rôles est présentée comme le respect du principe de séparation des pouvoirs, tel qu’inscrit dans la Constitution et dans l’accord de Taëf.
Dans d’autres passages de son intervention, Joseph Aoun insiste sur la nécessité de protéger les déposants, qualifiant leurs droits de « ligne rouge ». Il rappelle que plusieurs responsables étrangers lui ont évoqué l’attitude de certains Libanais résidant à l’étranger qui, selon leurs propos, contribuent à dégrader l’image du pays dans leurs contacts officiels. Il dit maintenir, malgré tout, une position « optimiste » et affirme continuer à croire à la possibilité de réformes graduelles, tout en reprochant à certains acteurs internes de persister dans des logiques qui « nuisent à l’État » plutôt qu’elles ne le renforcent.
Dans cette logique, la formule « force de la logique » devient le condensé d’une stratégie. Elle permet à la présidence de se présenter comme pôle de rationalité au milieu des tensions militaires, des pressions américaines et des fractures internes. Elle lui offre aussi un moyen de justifier le refus d’un dialogue politique qu’elle juge piégé, tout en maintenant la promesse d’élections dans les délais.
Nawaf Salam: la réforme par la porte des femmes
Au même moment, Nawaf Salam se tient devant un autre public et aborde un autre registre, mais avec une cohérence qui apparaît dès que l’on regarde le fond de son propos. Invité à prononcer un discours lors d’une conférence consacrée au rôle des femmes dans la vie politique et publique, il commence par récuser l’idée que l’entrée des femmes en politique serait une simple quête de « sièges supplémentaires » ou de représentation symbolique. Il présente leur participation comme un « acte d’appartenance » et de « contribution directe à la formulation du destin national ».
Dans les extraits publiés, il se penche ensuite sur les chiffres. Il rappelle que les femmes ne représentent que huit députées sur 128, soit environ 6,3 % du Parlement, alors que la moyenne mondiale de la représentation féminine approche les 26 %. Pour lui, l’écart est « structurel » et ne peut s’expliquer par un déficit de compétence des femmes, mais par une « architecture politique et sociale » encore dominée par des mentalités « patriarcales, rétrogrades et masculines ».
Il évoque, comme exemple, la campagne électorale de 2022. Selon son récit, de nombreuses candidates ont été la cible de violences numériques et de campagnes de dénigrement à caractère sexiste, attaquant leur apparence, leur voix, leur manière de s’exprimer, parfois sous forme de menaces personnelles ou sexuelles. Pour Nawaf Salam, cette réalité illustre la résistance d’une partie du champ politique et social à l’entrée des femmes dans les espaces de décision.
Le chef du gouvernement insiste sur le fait que le défi ne se limite pas à l’accès des femmes aux fonctions électives. Il souligne que la difficulté commence « avant même qu’elles n’arrivent » à ces postes, dans la manière dont certains responsables politiques et segments de la société se comportent à leur égard. Il appelle à « briser cette équation » et à ouvrir « de plus grandes portes » à la participation féminine, en politique comme dans l’administration publique.
Dans ce même discours, Nawaf Salam se sert de sa propre équipe comme exemple. Il indique que, dans son bureau, le nombre de femmes dépasse celui des hommes, et rappelle qu’il a nommé des femmes à des postes ministériels clés dans son gouvernement. Il en tire la conclusion que la présence féminine n’est pas « une faveur » accordée à une catégorie, mais une condition nécessaire à l’édification d’un État moderne, doté de lois justes et d’institutions solides.
Son argument central est que la réforme ne peut pas être réduite à des ajustements techniques de la loi électorale ou à des engagements macroéconomiques pris devant les bailleurs. Elle doit toucher la structure même de la représentation et de la participation. La faible présence des femmes au Parlement devient, dans cette optique, un révélateur de la profondeur des blocages.
En filigrane, ce discours s’inscrit dans une stratégie plus large. En faisant de la question des femmes un enjeu de gouvernance, Nawaf Salam se positionne comme porteur d’un projet de modernisation institutionnelle, à la fois pour l’opinion intérieure et pour les partenaires internationaux qui évaluent le pays à l’aune de critères de participation, de droits et d’inclusion.
Naim Kassem: cessez-le-feu limité et arme maintenue
Le troisième discours qui structure la journée est celui de Naim Kassem à l’occasion de la Journée du martyr. Dans les récits de presse, ses propos sont résumés autour de trois axes. Le premier est sa lecture de l’accord de cessez-le-feu conclu le 27 novembre 2024. Le secrétaire général affirme que cet accord est « exclusivement limité au sud du Litani ». Le deuxième est l’assurance donnée, dans ce cadre, qu’il n’existe pas de menace sur les colonies israéliennes du nord. Le troisième est la réaffirmation claire du refus de remettre les armes au nord du fleuve, même après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu.
Cette position est perçue immédiatement comme un tournant dans la manière de présenter l’arsenal. D’un côté, le mouvement cherche à apparaître comme respectant l’accord et acceptant une forme de stabilisation au sud du Litani. De l’autre, il réserve à cet accord une portée géographique stricte, en maintenant ouverte la question des armes dans le reste du pays.
Dans les jours précédents, le même responsable avait déjà insisté sur le fait que le mouvement restait attaché à la « résistance » en tant que principe et refusait toute intégration de son arsenal dans la structure de l’État. Le nouveau discours ajoute une précision géographique qui va structurer les réactions: le nord du Litani est désigné comme espace où l’arme restera présente, alors même qu’il n’y aurait, selon lui, plus de menace directe sur les colonies du nord si le cessez-le-feu est respecté.
C’est précisément cette articulation qui provoque une vague de commentaires. Des responsables politiques chrétiens rappellent que la résolution 1701 du Conseil de sécurité prévoit l’extension de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire et la nécessité de démanteler les formations armées non étatiques. Ils citent textuellement le troisième paragraphe de cette résolution, qui parle de « l’extension de la souveraineté de l’État sur toutes les terres libanaises ».
D’autres rappellent que le préambule de l’accord du 27 novembre 2024 évoque le « désarmement de toutes les formations armées au Liban » et que l’un de ses articles impose le démantèlement de toutes les installations non autorisées à usage militaire, ainsi que de l’ensemble des infrastructures militaires, en commençant par le sud du Litani. Cette insistance sur les textes vise à montrer que la lecture restrictive proposée par Naim Kassem est en contradiction avec les engagements signés.
Dans certains commentaires, la question est posée de manière plus directe. Si, selon le discours du secrétaire général, l’arme ne menace ni les colonies du nord ni la zone située au sud du Litani, à quoi sert-elle désormais ? Des responsables soulignent que, dans ce cas, son rôle principal devient d’exercer une pression sur les institutions, de peser sur les décisions politiques internes et d’influer sur les élections. Une formule résume cette critique: l’arsenal serait devenu « un outil de dissuasion dirigé vers l’intérieur plus que vers l’ennemi ».
Parallèlement, des analyses proches de milieux occidentaux estiment que le maintien de l’arme au nord du Litani, dans les termes exposés, accentue la pression sur les autorités libanaises appelées à « mettre en œuvre les résolutions internationales et les accords signés ». Elles rappellent que la communauté internationale lie désormais la stabilisation du front sud et les dossiers de financement et de soutien à l’armée à la question du monopole de la force par l’État.
Un front de réactions politiques et religieuses
La réaction ne vient pas seulement des partis explicitement opposés à la résistance. Au Parlement, des députés soulignent que le maintien d’un arsenal lourd en dehors de l’autorité de l’État au nord du Litani contredit la logique même des décisions du gouvernement, qui avaient validé l’accord du 27 novembre 2024 et réaffirmé l’engagement du pays envers l’accord de Taëf et les résolutions de l’ONU. Un texte du Conseil des ministres daté du 7 août 2025 est cité à plusieurs reprises. Il stipule qu’il faut mettre en œuvre l’accord de Taëf, le préambule de la résolution 1701 et « prendre les mesures nécessaires pour exercer la souveraineté pleine sur toutes les terres libanaises ».
Dans ce cadre, la prise de parole de Naim Kassem est lue comme une réponse implicite aux pressions internationales, notamment américaines, qui visent à « couper les lignes d’approvisionnement » du mouvement, y compris ses circuits financiers. Certains observateurs relèvent que les déclarations du secrétaire général, qui accordent au nord du Litani un statut spécifique, interviennent alors que des responsables américains exigent du pouvoir libanais des mesures concrètes contre des réseaux de financement, en les plaçant sur le même plan que la question de l’arsenal lui-même.
Des responsables religieux chiites mettent, de leur côté, l’accent sur l’idée de « souveraineté partagée » et sur la nécessité d’un État fort, mais sans entrer dans le détail du désarmement. D’autres voix religieuses insistent sur une autre dimension: la loi électorale comme « première ligne de la sécurité nationale ». Ce discours met moins l’accent sur les armes que sur la nécessité d’un système de représentation qui garantisse un partenariat équilibré entre les communautés et empêche toute domination d’un groupe sur les autres, pour réduire la tentation du recours à la force en dehors de l’État.
Ainsi, les mots des uns alimentent les lectures des autres. La référence de Naim Kassem à un cessez-le-feu limité géographiquement, la critique des armes hors de l’État par des responsables chrétiens, les appels à un État souverain par certains dignitaires religieux et les injonctions internationales à l’application des résolutions forment un champ de tensions où chaque terme renvoie à l’autre.
Trois récits et une même impasse
Pris isolément, chacun des trois discours pourrait être lu comme l’expression d’une priorité particulière. Joseph Aoun s’attache à éviter une nouvelle guerre, à maintenir le calendrier électoral et à se présenter comme garant de la stabilité institutionnelle. Nawaf Salam se concentre sur la réforme politique à travers la question de la représentation féminine, qu’il présente comme un test de la modernité de l’État. Naim Kassem affirme la continuité de la résistance et la nécessité de conserver un arsenal autonome, en circonscrivant géographiquement le champ du cessez-le-feu.
Mais leur confrontation met en lumière une impasse structurelle. Le président parle d’une « force de la logique » qui devrait permettre de transformer une situation de confrontation permanente en accord négocié. Or, cette logique doit passer par l’application de résolutions qui exigent, à terme, le monopole de la force par l’État, ce que refuse explicitement le discours de la résistance. Le chef du gouvernement insiste sur la réforme de la représentation, notamment via la participation des femmes, mais cette réforme reste tributaire d’un système politique toujours structuré par des équilibres confessionnels et par la présence d’un acteur armé dominant.
De son côté, Naim Kassem veut rassurer en affirmant qu’il n’y a pas de menace sur les colonies du nord, mais cette rassurance est interprétée par plusieurs responsables comme la confirmation que l’arme est désormais tournée surtout vers l’intérieur. Les réactions rappellent que les textes internationaux et les décisions du gouvernement lui-même ne distinguent pas entre nord et sud du Litani pour ce qui touche au monopole de la force.
Au croisement de ces trois registres, la question reste la même. Comment concilier la promesse d’élections libres et de réformes institutionnelles, la revendication d’un État souverain respectant ses engagements internationaux et la persistance d’un arsenal lourd en dehors de toute chaîne de commandement étatique ? Les discours du 13 novembre 2025 ne fournissent pas de réponse à cette question. Ils la décrivent, la contournent ou en soulignent certains aspects, mais laissent intacte la contradiction centrale.
Ce décalage se retrouve dans la réalité quotidienne d’un pays où les ménages affrontent l’inflation, les déposants attendent toujours une solution à la crise bancaire, les réfugiés restent un sujet de tension constante et le front sud reste suspendu à la fois à des accords fragiles et aux calculs des capitales étrangères. Les mots des responsables, mis bout à bout, dessinent la carte d’un système qui parle de souveraineté, de réforme et de résistance, mais n’a pas encore trouvé la manière d’articuler ces trois notions dans un cadre cohérent.



