Préparatifs d’un dialogue inédit entre Beyrouth et Tel-Aviv
Le président Joseph Aoun envisage d’engager des négociations indirectes avec Israël, selon Nidaa al-Watan dans son édition du 22 octobre 2025. Ces discussions, encore au stade préparatoire, auraient déjà permis la composition d’une équipe de négociation libanaise et l’évaluation du niveau politique approprié pour les représenter. Ce processus s’inscrit dans une démarche diplomatique prudente, non annoncée officiellement. Il s’agirait d’un cadre de dialogue indirect, sous supervision étrangère, notamment américaine, similaire à celui expérimenté lors des négociations de Naqoura en 2020 sur la démarcation maritime.
Les sujets en discussion porteraient sur les différends frontaliers restants, les violations de l’espace aérien libanais, les enclaves contestées au Sud, et les implications militaires liées au déploiement de la FINUL. Le Liban n’ayant jamais signé de paix avec Israël, toute tentative de communication bilatérale demeure hautement sensible sur les plans juridique, symbolique et politique.
La présidence avance avec précaution. Aucune annonce officielle n’a encore été faite. L’entourage présidentiel évoque une évaluation toujours en cours des risques internes, tout en reconnaissant l’existence de pressions internationales importantes pour aller de l’avant.
Pressions diplomatiques pour un format stratégique
Toujours selon Nidaa al-Watan, les puissances occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis, insistent sur la nécessité d’élever le niveau de la délégation libanaise pour correspondre à celui de la partie israélienne. Le ministre israélien des Affaires stratégiques, Ron Dermer, est présenté comme le futur chef de file du côté israélien. Washington souhaite un interlocuteur libanais d’un poids équivalent, possédant une stature politique ou institutionnelle forte.
Ces sollicitations diplomatiques provoquent une gêne évidente à Beyrouth. Accepter un tel format reviendrait à admettre un statut de reconnaissance politique implicite de l’État israélien, en contradiction avec la doctrine historique de l’État libanais. Cela constituerait une rupture symbolique et politique que plusieurs composantes du système refusent catégoriquement.
L’objectif de ces négociations, selon les puissances occidentales, serait de stabiliser la frontière sud, de réduire le risque de confrontation militaire, et d’ouvrir la voie à une exploitation commune de ressources gazières offshores. En toile de fond, la diplomatie américaine cherche à intégrer le Liban dans une reconfiguration régionale plus vaste, dans laquelle la normalisation devient un levier stratégique.
L’exemple syrien comme cadre de référence
Toujours selon le même quotidien, les discussions en cours entre Israël et la Syrie sont vues comme un facteur catalyseur pour initier un canal libanais parallèle. L’administration américaine, qui accompagne également ce processus, voit dans la démarche syrienne un précédent diplomatique susceptible de convaincre les décideurs libanais.
Mais cette comparaison est critiquée au Liban. Plusieurs responsables politiques jugent inapproprié de calquer le cas libanais sur celui de Damas. La Syrie dispose d’un appareil d’État centralisé, capable de négocier de manière cohérente. Le Liban, au contraire, est paralysé par des tensions communautaires profondes et par la présence d’acteurs armés non-étatiques comme le Hezbollah.
Ce dernier, tout comme son allié Amal, a déjà exprimé par voie officieuse une opposition totale à toute forme de négociation, directe ou indirecte, avec Israël. Des figures de l’opposition chrétienne traditionnelle ont également marqué leur désaccord, redoutant une perte de souveraineté déguisée.
Blocages politiques et lignes rouges communautaires
Le Hezbollah a réaffirmé à ses partenaires au sein de l’exécutif que toute tentative d’ouverture vers Israël sans consensus politique serait considérée comme un acte hostile. Selon des sources proches du parti, relayées dans plusieurs médias locaux, un message a été transmis directement à Baabda pour avertir que « le Liban ne peut négocier avec l’ennemi sans accord unanime des composantes nationales ».
Le président Aoun, conscient de la gravité de cette ligne rouge, tente de temporiser. Il mène des consultations discrètes avec des figures de poids, y compris des membres du Conseil supérieur de défense. L’idée serait de circonscrire le cadre des discussions à des considérations techniques, sans portée politique, afin de contourner l’objection principale formulée par les détracteurs du dialogue.
Mais cette stratégie est perçue comme ambiguë. Dans les cercles politiques libanais, plusieurs voix s’élèvent pour exiger une transparence totale sur la nature des contacts envisagés avec Tel-Aviv. Le souvenir des controverses provoquées par les négociations de Naqoura en 2020, puis celles sur les blocs gaziers, reste vif.
Risque de fracture politique et sécuritaire
La possibilité d’un processus de négociation, même strictement technique, fait ressurgir le spectre de la polarisation interne. Plusieurs analystes soulignent que l’atmosphère actuelle au Liban — marquée par un effondrement économique prolongé, une perte de confiance dans les institutions et une fragmentation politique — constitue un terrain fertile à une déstabilisation soudaine.
Les déclarations publiques de certaines factions se durcissent. Des figures sunnites modérées ont exprimé leur scepticisme, tandis que des formations chrétiennes centristes appellent à la prudence. Le courant du Futur reste silencieux, sans doute en raison de ses désaccords internes sur la ligne à adopter.
Dans certaines régions sensibles, comme la Békaa, des incidents mineurs ont été signalés en marge de manifestations hostiles à toute tentative de normalisation. Le climat rappelle, par moments, celui des débuts de la crise de 1975, selon des observateurs sécuritaires interrogés anonymement par la presse locale.
Stratégies de contournement et gestion présidentielle du dossier
Face à cette complexité, le président Aoun envisagerait, selon Nidaa al-Watan, de déléguer une partie du dialogue à une commission technique restreinte, composée de militaires et de diplomates de carrière. Ce groupe travaillerait sous l’égide du chef de l’armée et du commandement des opérations extérieures, dans un cadre défini par l’exécutif.
Ce schéma présenterait plusieurs avantages. Il permettrait d’éloigner les décisions des canaux politiques classiques, tout en donnant au président une marge de manœuvre vis-à-vis des pressions extérieures. Il éviterait également une confrontation frontale avec les forces de blocage interne.
Le risque, cependant, serait celui d’une gestion parallèle du dossier, sans base institutionnelle claire. Plusieurs juristes rappellent que tout processus impliquant une dimension stratégique ou sécuritaire doit, au regard de la Constitution libanaise, faire l’objet d’une validation politique explicite. En l’absence d’un accord de cabinet, toute décision unilatérale pourrait être contestée juridiquement ou sur le terrain.
Contexte régional et calculs internationaux
L’environnement régional joue un rôle structurant dans cette séquence. La normalisation en cours entre Israël et plusieurs États arabes modifie les équilibres. Le Liban, isolé depuis l’échec de ses demandes d’aides internationales, subit les conséquences de ce réalignement.
Washington, en particulier, souhaite verrouiller la frontière nord d’Israël dans un contexte marqué par les tensions à Gaza. Selon des diplomates en poste à Beyrouth, les États-Unis considèrent le Liban comme le dernier maillon instable du front Nord, susceptible de servir de théâtre à un affrontement indirect avec l’Iran.
La France, présente historiquement au Liban, partage cet objectif de stabilisation, mais reste en retrait dans ce dossier précis. L’Union européenne, pour sa part, attend un signal politique clair avant de s’engager davantage.
Un pays au bord de la rupture politique
L’impasse institutionnelle actuelle empêche tout traitement coordonné du dossier. Le Parlement, miné par des divisions confessionnelles et partisanes, est incapable de produire une résolution ou de débattre ouvertement de la ligne diplomatique du pays.
Le gouvernement dirigé par Nawaf Salam, lui-même divisé, ne peut prendre d’initiative. Aucun consensus ne se dégage entre les ministres. Certains préfèrent ignorer le sujet, tandis que d’autres appellent à sa suspension immédiate.
Les principales forces politiques agissent dans le flou. Le Courant patriotique libre n’a pas pris position officiellement. Le Parti socialiste progressiste se montre favorable à une discussion « sous conditions ». Le Hezbollah continue de rejeter catégoriquement toute forme de contact avec l’État israélien.



