Une fiscalité qui précède la protection sociale
Le paquet fiscal comme révélateur
Au Liban, la séquence ouverte par la hausse des taxes sur le carburant et par le report des salaires publics dit plus qu’un simple désaccord budgétaire. Elle révèle une méthode de gouvernement. L’État prélève avant de prouver qu’il protège. Il augmente le coût de la consommation, du transport et des importations avant de sécuriser les compensations promises aux catégories qui devaient bénéficier de ces mesures. La taxe sur l’essence, le projet de relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée à 12 %, les droits supplémentaires sur les conteneurs et les appels à une meilleure collecte ont été présentés comme un dispositif destiné à financer une amélioration des revenus publics. Mais l’ordre d’application a changé la perception de l’ensemble. Les recettes les plus faciles à imposer ont été activées avant que les salaires supplémentaires ne soient effectivement versés.
Cette inversion nourrit une crise de confiance. Elle ne concerne pas seulement les fonctionnaires. Elle touche tous les ménages soumis à des taxes indirectes dans un pays où les services publics restent faibles. Le carburant est plus cher, mais les transports publics ne compensent pas. La consommation est plus taxée, mais les filets sociaux restent limités. Les conteneurs peuvent être davantage chargés, mais le contrôle des prix demeure fragile. Dans une économie très dépendante des importations, chaque hausse de coût finit par se répercuter sur les citoyens. L’État apparaît alors comme un collecteur rapide, mais comme un protecteur lent, incertain et parfois absent.
Le problème n’est pas seulement le taux
Le débat public se concentre souvent sur les chiffres. Il faut pourtant regarder la logique. Une hausse de 300 000 ou 320 000 livres sur le bidon de vingt litres d’essence n’a pas le même effet selon la structure sociale du pays. Dans un État doté d’un transport collectif fiable, d’une électricité publique stable et d’aides ciblées, une taxe énergétique peut être présentée comme un instrument de financement ou d’ajustement. Dans le Liban actuel, elle frappe une société qui dépend du carburant pour se déplacer, produire, livrer, étudier, se soigner et parfois simplement avoir de l’électricité par générateur. La taxe devient donc un prélèvement sur la vie quotidienne.
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Le relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée à 12 % pose le même problème. Un point supplémentaire peut sembler limité sur le papier. Mais dans un marché instable, il peut servir de justification à des hausses plus larges. Les commerçants, transporteurs, distributeurs et importateurs peuvent intégrer non seulement la taxe, mais aussi le risque, les délais, les frais de financement et la hausse du carburant. Le consommateur final ne voit pas toujours la part réelle de chaque facteur. Il voit le prix monter. L’État, lui, encaisse ou tente d’encaisser, mais il n’apporte pas toujours le service qui donnerait une légitimité à l’impôt.
Les taxes indirectes, choix facile mais socialement lourd
Une recette visible et rapide
Les taxes indirectes présentent un avantage pour un État en manque de recettes. Elles sont plus faciles à collecter que l’impôt sur le revenu, les profits ou le patrimoine. Le carburant entre par des circuits identifiés. La taxe sur la valeur ajoutée s’applique sur une large base de consommation. Les droits sur les conteneurs peuvent être perçus aux points d’entrée. Pour un gouvernement sous contrainte, ces instruments semblent efficaces. Ils donnent des recettes plus rapides que la réforme de l’administration fiscale, la lutte contre l’évasion, la modernisation des contrôles ou la taxation de rentes économiques plus difficiles à atteindre.
Mais cette facilité a un coût social. Les taxes indirectes ne distinguent pas suffisamment entre les revenus. Un ménage modeste, un fonctionnaire, un retraité, un étudiant, un travailleur indépendant et une entreprise fragile paient la hausse du carburant selon leurs besoins, non selon leur capacité contributive. Une famille éloignée des centres urbains peut être plus touchée qu’un ménage plus aisé vivant près de son lieu de travail. Un salarié qui doit se rendre chaque jour à son bureau supporte un coût que ne supporte pas un rentier. Une petite entreprise de livraison peut voir ses marges disparaître. Le prélèvement paraît neutre, mais ses effets ne le sont pas.
L’État choisit ce qu’il peut encaisser
Cette stratégie fiscale donne le sentiment que l’État choisit ce qu’il peut encaisser, non ce qui est le plus juste. La différence est importante. Un système fiscal légitime doit combiner rendement, équité et contrepartie. Il doit faire contribuer davantage ceux qui disposent de la capacité de payer. Il doit préserver les besoins essentiels. Il doit financer des services visibles. Or le recours massif aux taxes de consommation donne l’image d’un État qui contourne les résistances les plus fortes pour se tourner vers les prélèvements les plus simples. Cette image aggrave la défiance, surtout lorsque les promesses sociales ne suivent pas.
La crise est d’autant plus profonde que le Liban a déjà connu une longue rupture entre contribuables et puissance publique. Après l’effondrement financier, les citoyens ont vu leurs dépôts bloqués, leurs revenus perdre leur valeur et leurs services publics se dégrader. Demander un nouvel effort fiscal dans ce contexte exige une transparence exceptionnelle. Il faut expliquer l’usage des recettes, publier les chiffres, garantir les délais de versement et montrer que le fardeau ne tombe pas seulement sur la consommation. Faute de quoi, la taxe ne devient pas un outil de redressement. Elle devient un symbole de prélèvement sans contrat social.
Les salaires publics comme promesse suspendue
Une mesure sociale sans calendrier crédible
L’amélioration annoncée des revenus du secteur public devait compenser une partie de l’effondrement du pouvoir d’achat. Six salaires de base supplémentaires, versés comme aide mensuelle séparée, devaient donner un souffle à des fonctionnaires, militaires, retraités, enseignants et agents de l’administration dont les revenus réels ont été laminés. Le coût estimé de la mesure, environ 800 millions de dollars par an, montre cependant l’ampleur de l’engagement. Un tel montant ne peut pas être traité comme une simple décision de communication. Il exige des ressources identifiées, un calendrier de décaissement et une stratégie pour éviter un nouveau déséquilibre monétaire.
Le problème est que l’État a créé l’attente avant de sécuriser la trajectoire. La taxe sur l’essence peut rapporter environ 35 millions de dollars par mois, soit environ 420 millions de dollars par an, selon certaines estimations. D’autres calculs fondés sur les volumes d’importation donnent un rendement annuel plus élevé, autour de 534 millions de dollars. Dans les deux hypothèses, une partie de la facture reste à couvrir. Le relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée et les droits sur les conteneurs doivent compléter le montage. Mais cette architecture dépend de votes, de collecte, de comportements de marché et de stabilité économique. La promesse salariale s’est donc retrouvée suspendue à une mécanique fragile.
La fonction publique comme colonne vertébrale affaiblie
Le report des salaires ne touche pas seulement des ménages. Il touche le fonctionnement de l’État. Une administration appauvrie contrôle moins, collecte moins, traite les dossiers plus lentement et perd ses compétences. Les agents qui doivent appliquer les nouvelles taxes, améliorer la collecte et faire fonctionner les services publics sont les mêmes qui attendent la revalorisation promise. C’est une contradiction centrale. Le gouvernement veut financer l’État par une meilleure exécution administrative, mais il fragilise les personnes qui doivent assurer cette exécution.
Cette contradiction a un effet politique. Lorsque les fonctionnaires cessent de croire à la parole de l’État, ils réduisent leur engagement, se mobilisent, font grève ou cherchent des revenus ailleurs. L’administration devient alors moins présente. Les citoyens attendent plus longtemps leurs documents, leurs aides, leurs paiements, leurs démarches foncières, fiscales ou sociales. La faiblesse du service public renforce ensuite le refus de payer plus d’impôts. Le cercle est dangereux. L’État taxe pour financer son appareil, mais son appareil se détériore parce que les ressources promises n’arrivent pas assez vite. La crise des salaires publics devient ainsi une crise de capacité publique.
Protéger, ce n’est pas seulement payer
Le filet social reste trop étroit
La protection sociale ne se limite pas à verser des salaires aux agents publics. Elle suppose des mécanismes capables d’amortir les chocs pour les ménages les plus exposés. Dans le cas d’une hausse du carburant, cela peut passer par un transport collectif, des aides ciblées, un contrôle des prix, un soutien aux services essentiels, des compensations pour certaines catégories ou une politique énergétique réduisant la dépendance aux générateurs. Le Liban dispose de trop peu de ces instruments. La taxe augmente donc sans que les amortisseurs soient prêts. C’est précisément ce qui donne l’impression que l’État taxe avant de protéger.
Un système de protection solide aurait aussi dû anticiper les effets de la hausse sur les retraités, les élèves, les travailleurs précaires, les petits agriculteurs, les patients qui se déplacent pour des soins et les familles vivant loin des centres. Le carburant touche ces catégories de manière indirecte mais constante. La hausse d’un trajet peut limiter l’accès à un hôpital. La hausse d’un transport scolaire peut peser sur une famille. La hausse de livraison peut renchérir des produits alimentaires. Sans ciblage, le coût se diffuse silencieusement. Les plus vulnérables ne reçoivent pas toujours une facture visible, mais ils voient leur marge de vie se réduire.
La guerre aggrave la demande de protection
La situation sécuritaire rend ce déficit plus grave. Les frappes au Sud, les déplacements, les destructions, les besoins d’assistance et l’incertitude économique augmentent la demande de protection publique. Les familles touchées par la guerre ont besoin d’aides, de soins, de transports, de scolarité stable, de reconstruction et de présence administrative. Dans ce contexte, toute taxe supplémentaire doit être pensée avec prudence. Elle peut être nécessaire pour financer l’État, mais elle doit s’accompagner de garanties sociales. Sinon, elle ajoute une charge à des ménages déjà exposés à la violence et au déplacement.
La guerre affecte aussi les finances publiques. Elle réduit l’activité dans certaines zones, augmente les dépenses de sécurité et de secours, freine l’investissement et rend l’avenir plus incertain. Le gouvernement peut donc invoquer la contrainte. Mais cette contrainte ne dispense pas de hiérarchiser. Protéger les civils, soutenir les revenus, maintenir les écoles, préserver les soins et garantir un minimum d’administration doivent faire partie du même débat que les taxes. Une politique fiscale qui ignore la guerre sociale produite par la guerre militaire risque de perdre rapidement sa légitimité.
Le secteur privé comme deuxième front social
Des salariés exposés aux mesures d’exception
La crise ne s’arrête pas au secteur public. Dans le secteur privé, certains employeurs utilisent la guerre et le ralentissement économique comme justification pour réduire leurs obligations. Des salariés se voient proposer des congés sans solde, des démissions prérédigées ou des arrangements qui transfèrent le risque de l’entreprise vers l’employé. Ce phénomène montre que la protection sociale libanaise est fragile des deux côtés. Le public attend une hausse. Le privé craint de perdre son revenu ou son emploi. Dans les deux cas, le travail devient la variable d’ajustement de la crise.
Cette situation renforce la responsabilité de l’État. Il ne peut pas se limiter à demander des taxes ou à gérer sa masse salariale. Il doit aussi faire respecter le droit du travail, contrôler les pratiques abusives, soutenir les entreprises réellement en difficulté et protéger les salariés contre les pressions déguisées. La guerre ne peut pas devenir une autorisation générale de suspendre les droits. Un congé sans solde imposé, une démission préparée par l’employeur ou une pression collective sur les employés ne sont pas de simples arrangements de crise. Ce sont des signaux d’un marché du travail sans garde-fous suffisants.
Les pertes socialisées, les protections privatisées
Le modèle qui se dessine est inquiétant. Les pertes sont socialisées. Les citoyens paient le carburant plus cher. Les consommateurs paient la taxe sur la valeur ajoutée. Les salariés absorbent les retards ou les baisses de revenu. Les familles prennent en charge les proches déplacés ou appauvris. Les protections, elles, restent souvent privatisées. Ceux qui peuvent payer se soignent, se déplacent, envoient leurs enfants dans des établissements plus stables ou se protègent par l’épargne. Les autres attendent des décisions publiques retardées.
Cette asymétrie détruit la cohésion sociale. Une société peut accepter un effort collectif si elle voit que les charges sont réparties et que les plus faibles sont protégés. Elle l’accepte beaucoup moins si elle constate que l’effort descend vers les ménages, tandis que les garanties remontent difficilement vers eux. L’État libanais doit donc éviter que la fiscalité devienne une machine à déplacer le coût de la crise vers ceux qui ont le moins de marges. Taxer peut être nécessaire. Taxer sans protéger devient politiquement dangereux.
La TVA et les conteneurs dans une économie importatrice
La consommation comme base fiscale fragile
Le relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée touche une base large, ce qui explique son intérêt pour le Trésor. Mais dans une économie fragilisée, taxer la consommation peut ralentir la demande et accentuer les inégalités. Les ménages modestes consacrent une part plus importante de leurs revenus à la consommation courante. Ils sont donc plus exposés aux taxes indirectes. Les ménages plus aisés peuvent réduire certaines dépenses, arbitrer, stocker ou absorber. La même hausse de taux ne produit pas le même effet social selon les revenus.
La TVA pose aussi un problème de contrôle. Dans un marché où les prix sont instables, une hausse officielle d’un point peut servir de prétexte à des augmentations plus importantes. Les autorités peuvent obtenir des engagements temporaires de certains secteurs pour maintenir les prix, mais ces engagements restent difficiles à surveiller dans toute la chaîne. Importateurs, grossistes, transporteurs, détaillants et prestataires ajoutent chacun leurs coûts. Le consommateur final subit un prix global. S’il n’a pas confiance dans les contrôles, il attribue la hausse à une combinaison d’État faible et de marché opportuniste.
Les droits sur les conteneurs et l’effet en cascade
Les droits sur les conteneurs ajoutent une pression spécifique. Le Liban importe une grande part de ce qu’il consomme. Augmenter le coût d’entrée des marchandises revient donc à augmenter le coût potentiel de nombreux biens. Même lorsque la hausse est limitée, elle peut se transmettre au transport, à l’entreposage, à la distribution et au prix final. Dans une économie de petite taille, dépendante du port, du fret et de la distribution interne, ces effets peuvent être rapides. Les conteneurs ne sont pas un objet abstrait. Ils transportent des produits alimentaires, des matières premières, des médicaments, des pièces, des équipements et des biens de consommation.
Le cumul avec le carburant est particulièrement sensible. Un produit importé peut payer plus à l’entrée, puis coûter plus cher à transporter à cause du carburant, puis être vendu dans un commerce dont les charges augmentent elles aussi. La taxe initiale se multiplie par la chaîne. C’est pourquoi l’État doit mesurer les effets combinés de ses décisions, non les traiter séparément. Une hausse sur l’essence, une hausse de TVA et des droits sur les conteneurs peuvent chacune sembler défendables. Ensemble, elles peuvent produire une pression sociale que les salaires non versés ne compensent pas.
La confiance fiscale comme enjeu central
L’État doit prouver l’usage des recettes
La sortie de crise exige d’abord de la clarté. L’État doit publier ce que rapporte la taxe sur le carburant, ce qui est attendu de la taxe sur la valeur ajoutée, ce que doivent générer les droits sur les conteneurs et ce qui manque pour financer les salaires publics. Il doit dire combien a été collecté, où ces recettes sont inscrites, à quoi elles servent et à quelle date elles seront utilisées. Sans cette transparence, la suspicion continuera. Les citoyens penseront que les taxes entrent dans une caisse indistincte, sans lien avec les promesses qui les justifiaient.
La confiance fiscale se construit par la traçabilité. Si une taxe est instaurée pour financer une mesure sociale, les recettes doivent être identifiables. Si les recettes ne suffisent pas, le gouvernement doit le dire. Si une partie de la mesure dépend du Parlement, il faut le préciser. Si la guerre oblige à modifier le calendrier, il faut l’expliquer. L’ambiguïté est plus coûteuse que la mauvaise nouvelle. Une population peut accepter une contrainte si elle la comprend. Elle résiste davantage lorsqu’elle a le sentiment que les chiffres servent à justifier après coup une décision déjà prise.
La crédibilité vaut autant que le rendement
Une taxe peut rapporter de l’argent et coûter de la crédibilité. C’est le risque actuel. Le rendement de la taxe sur l’essence peut être important. Mais si elle est associée à une promesse non tenue, elle devient politiquement toxique. Elle donne le sentiment que l’État utilise une cause sociale pour faire accepter une ponction, puis renvoie la compensation à plus tard. Cette perception peut rendre toute future réforme fiscale plus difficile. Les citoyens se souviendront que l’effort a été immédiat et que la protection a été différée.
La crédibilité fiscale est un capital rare. Le Liban en manque déjà. Il ne peut pas se permettre de le dilapider davantage. Les réformes à venir, qu’elles concernent l’électricité, les douanes, les ports, les administrations, les dépenses sociales ou les salaires, nécessiteront des recettes. Si chaque recette est accueillie comme une tromperie possible, l’État gouvernera sous suspicion permanente. La crise des salaires publics et des taxes indirectes doit donc être traitée comme un avertissement. Le problème n’est pas seulement de financer 800 millions de dollars. Il est de reconstruire une parole publique fiable.
Le risque d’un nouvel ajustement par les ménages
Les familles comme dernier amortisseur
Depuis des années, les familles libanaises absorbent les chocs successifs. Elles ont absorbé la dévaluation, les restrictions bancaires, la hausse des frais scolaires, les coûts de santé, l’électricité privée, les déplacements, les départs à l’étranger et les pertes de revenus. La nouvelle séquence fiscale ajoute une couche. Les ménages deviennent le dernier amortisseur d’un État sans filets sociaux assez solides. Ils paient, réduisent, reportent, empruntent, vendent parfois des biens, s’appuient sur la diaspora ou demandent de l’aide à des proches. Cette capacité d’absorption n’est pas illimitée.
Lorsque les familles n’ont plus de marge, les effets deviennent visibles ailleurs. Les soins sont reportés. Les enfants changent d’école ou arrêtent des activités. Les déplacements diminuent. Les petits commerces vendent moins. Les dettes informelles augmentent. Les tensions familiales s’aggravent. L’État peut ne pas voir immédiatement ces coûts dans ses comptes. Mais ils se transforment en problèmes sociaux, sanitaires, éducatifs et économiques. Taxer avant de protéger revient donc à transférer une partie de la crise vers des espaces privés déjà saturés.
Le pouvoir d’achat comme question de sécurité sociale
Le pouvoir d’achat n’est pas seulement une question économique. Il devient une question de sécurité sociale. Un ménage qui ne peut plus payer son transport se coupe de son travail. Un retraité qui ne peut plus acheter ses médicaments devient plus vulnérable. Une famille qui ne peut plus couvrir les frais scolaires voit l’avenir de ses enfants menacé. Une entreprise qui ne peut plus payer son carburant réduit son activité ou licencie. La fiscalité indirecte touche donc à la stabilité quotidienne. Elle peut fragiliser les mêmes catégories que l’État affirme vouloir aider.
Cette réalité oblige à penser les taxes avec des compensations précises. Si le carburant augmente, qui reçoit une aide de transport. Si la taxe sur la valeur ajoutée augmente, quels biens essentiels sont protégés. Si les conteneurs coûtent plus cher, comment éviter une flambée sur les produits de base. Si les salaires publics sont retardés, quelle mesure transitoire est prévue. Sans réponses, les ménages deviennent les seuls gestionnaires de la crise. Ce n’est pas une politique publique. C’est une abdication organisée.
Une politique alternative possible
Cibler au lieu de généraliser
Une autre approche consisterait à cibler davantage. Plutôt que de faire reposer l’essentiel de l’effort sur des taxes de consommation larges, l’État pourrait combiner plusieurs leviers: meilleure taxation des revenus élevés, lutte contre l’évasion, contrôle des monopoles, réforme des exonérations, droits plus progressifs, dépenses publiques hiérarchisées et aides sociales ciblées. Aucun de ces outils n’est simple. Ils demandent des données, une administration, une volonté politique et du temps. Mais ils permettraient de réduire le sentiment d’injustice produit par une taxation qui touche presque tout le monde de manière indifférenciée.
Le ciblage doit aussi concerner les aides. Tous les agents publics ne sont pas dans la même situation. Tous les ménages ne subissent pas la hausse de la même manière. Une politique plus fine pourrait soutenir prioritairement les bas salaires, les retraités les plus exposés, les familles nombreuses, les agents obligés de se déplacer, les secteurs de service essentiels et les zones touchées par la guerre. Cette approche serait administrativement plus difficile, mais socialement plus défendable. Elle montrerait que l’État ne se contente pas de prélever. Il identifie les vulnérabilités.
Protéger les biens essentiels
L’État pourrait également définir une liste de biens et services à protéger de l’effet combiné des taxes et du carburant. Les produits alimentaires de base, certains médicaments, les fournitures scolaires, les services de santé essentiels, le transport collectif et les intrants agricoles doivent être surveillés. Cela ne signifie pas fixer tous les prix de manière administrative. Cela signifie construire un mécanisme de suivi, publier les marges, sanctionner les abus et négocier des engagements temporaires avec les secteurs concernés. En période de crise, le marché ne peut pas être laissé sans garde-fous.
Cette protection des biens essentiels donnerait une contrepartie visible à l’effort fiscal. Les citoyens pourraient comprendre que l’État prélève, mais qu’il empêche certains coûts de déraper. Sans ce type de signal, les taxes indirectes renforcent l’impression d’abandon. Le Liban ne peut pas reconstruire son contrat social par le seul budget. Il doit montrer, dans les prix du quotidien, que l’impôt sert à limiter les dégâts plutôt qu’à les amplifier. Le contrôle des effets sociaux de la fiscalité est donc aussi important que la collecte elle-même.
L’État face au choix de la méthode
Gouverner par annonce ou par contrat
La crise actuelle oppose deux manières de gouverner. La première consiste à annoncer des mesures, à appliquer les plus simples, puis à ajuster sous pression. C’est la méthode qui produit la défiance. Elle donne des décisions visibles mais peu lisibles. La seconde consiste à construire un contrat: voici la taxe, voici son rendement, voici les bénéficiaires, voici le calendrier, voici les contrôles, voici les clauses de révision. Cette méthode est plus exigeante, mais elle est nécessaire dans un pays où la confiance publique est très faible.
Un contrat fiscal ne garantit pas l’adhésion. Il rend toutefois le débat plus honnête. Les syndicats peuvent contester les montants. Les parlementaires peuvent discuter les taux. Les citoyens peuvent demander des comptes. Les ministres peuvent être évalués sur des objectifs. La transparence transforme une crise de suspicion en conflit politique normal. L’opacité, elle, transforme chaque décision en soupçon. Le gouvernement doit choisir. S’il continue par annonces partielles, la contestation sociale s’étendra. S’il passe à un contrat clair, il peut au moins reconstruire un début de crédibilité.
Protéger avant la prochaine taxe
La formule qui résume la crise est simple: le Liban ne peut plus taxer sans protéger. Cela ne signifie pas qu’aucune taxe ne doit être adoptée. L’État a besoin de recettes. Il doit payer ses agents, financer les services, soutenir les zones touchées par la guerre et maintenir un minimum de stabilité. Mais chaque prélèvement doit désormais être accompagné d’une protection identifiée. Taxe sur le carburant: aide ou service de transport. TVA plus élevée: protection des biens essentiels. Droits sur les conteneurs: contrôle des marges. Salaires publics: calendrier de versement. Amélioration de la collecte: rémunération et moyens pour l’administration.
Cette logique est la seule manière d’éviter que la fiscalité devienne une source de crise supplémentaire. Un État qui taxe avant de protéger peut obtenir des recettes à court terme. Il perd, en revanche, la confiance nécessaire pour gouverner. Dans le Liban de 2026, cette confiance est aussi stratégique que le budget. Elle conditionne la capacité de l’administration à fonctionner, des citoyens à accepter l’effort, des fonctionnaires à rester au travail et de la société à traverser une période de guerre et de pénurie sans rupture majeure. La fiscalité doit redevenir un contrat social. Pour l’instant, elle ressemble trop souvent à une facture sans garantie.


