Cher Michel Foucault, 

Je vous ai connu en 2004. Par contre, et à ce jour, vous ne me connaissez toujours pas. Vous étiez un grand mystère pour la jeune femme que j’étais et  qui se refusait à devenir. Vous étiez charmant avec vos lunettes et vos oreilles décollées complètement Dumbo, et vos yeux pétillants m’ont emporté très vite dans les méandres du sexe, du pouvoir, des espaces, et de mon engagement féministe. Vive les femmes ! Vive les hommes aussi… S’il y en a des comme vous encore….

Avec une boule d’angoisse dans la gorge ! Depuis quelques jours il ne cesse de pleuvoir sur Beyrouth ! On dirait que le Bon Dieu danse au rythme de «  Sending Out An SOS » de Police. Avec des torrents de pluie, et des flaques d’eau à noyer la terre entière. Mais personne ne lui répond. La voix de Sting doit quand même continuer à valoir quelque chose, non ? Et même pour ça… On ne répond toujours pas. À quoi bon… Pour s’indigner nous avons les réseaux sociaux qui font très bien l’affaire. On se révolte à coup de blagues, de vidéos Live, d’images prises sur le tas. Et la journée continue. Café. Boulot. Embouteillages. Insultes. Un whiskey on the rocks. Dodo. Cauchemars de TVA. Angoisse de taxes. Pipi. Re-dodo. Et réveil à 6h00 pour essayer de sauver encore une fois ce qui reste de notre dignité. La dignité du troupeau. Notre lien du désir à la réalité à plier bagage. La révolution est une illusion qu’on n’ose ni prononcer, ni écrire. Et pour rendre à César ce qui appartient à César, et donc à vous, nous n’exigeons pas de la politique qu’elle rétablisse les « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. Mais là où vous vous êtes trompé Mr. Foucault, c’est que chez nous tout fonctionne à l’ envers. Ou de travers. Face  A et face B confondues. Le pouvoir est notre produit. Notre péché capital. Notre punition sans fin.

J’ai faim.

J’ai faim d’un pays. Des histoires de mon père. De son Beyrouth à lui. Des maillots de bain du Saint Georges. De la marqueterie des Tarazi. De la Kahwa bue face à la mer. De cette joie de vivre que j’ai découverte entre les poèmes de Nizar Kabbani. Du chant d’un oud amoureux. De l’arak frais et de l’odeur du Yenssoun dans mes narines. De Fairuz (encore elle !), de Ziad (encore lui !).

J’ai faim de ciel bleu. De berceuses où tout va bien. De jeunes qui restent au lieu de s’enfuir. De bagages qui rentrent pour de bon. D’ambitions. D’actions.  De victoires. D’espérances.

J’ai faim d’une nation. J’ai faim d’un peuple. J’ai faim d’être fière d’être libanaise avant tout. Contre tout. De voir ceux qui ont envie de prendre ma main pour accomplir des choses. De vivre au lieu de survivre. J’ai faim….

Cher Michel,

À ce stade là, après vous avoir déballé tous mes gros soucis existentiels, je peux bien vous appeler Michel. Je ne savais vraiment pas ce que j’allais dire avant d’avoir écrit les premières phrases de cette bouteille à la mer, sinon je n’aurai pas eu le courage de l’écrire. Un peu comme vous. Merci de m’avoir appris ce qu’est le pouvoir. Celui d’écrire, surtout…

Cher Michel,

Je me demande si vous êtes au paradis ? Je me demande aussi, si vous êtes devenu pote avec George Orwell, et si vous jouez aux cartes en espérant que vos dialectiques respectives aient une part de vérité. S’il y a une fin aux « Napoléon ». Si notre claustration, un jour,  se transformera en grande révolte ! Si… On peut toujours espérer. Non ? Les dictatures bienveillantes n’existent pas. Croyez-moi sur parole. La nôtre est suprême ! Littéralement.

En attendant de vous lire,

Vive-vous !

Hala Moubarak

P.S : J’espère,  que de temps en temps, vous laissez Sartre jouer avec vous aux cartes. Même s’il triche un peu…

Photo : Godard, La Chinoise, 1967