Lettre ouverte à la présidence de la République.
Monsieur le Président, vous avez demandé aux Libanais d’ouvrir leurs cœurs et leurs esprits, de faire confiance à l’État, de voir dans le cessez-le-feu une porte vers des accords durables et dans la négociation un acte de souveraineté. Vous avez affirmé que le Liban n’était plus la carte de personne, qu’aucun accord ne porterait atteinte aux droits du pays, et qu’un seul État, une seule Constitution, une seule loi et une seule force armée devaient protéger tous les Libanais.
Vous aviez dit, au début de votre mandat, autre chose encore, mais au fond c’était la même promesse. Vous aviez promis un pays placé sous le toit de la loi et de la justice, une justice indépendante, des banques soumises à la transparence, la protection des déposants, l’exclusivité des armes entre les mains de l’État, une armée capable de contrôler les frontières, de contribuer à leur fixation au Sud et d’empêcher les agressions israéliennes.
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C’est donc à cet endroit précis que votre mandat doit être jugé. Non sur la force d’un discours. Non sur la beauté d’un serment. Non sur l’intention présumée. Un mandat se juge à ce que l’État protège réellement. Il se juge à la frontière. Il se juge dans le tribunal. Il se juge dans la banque. Il se juge dans la maison de l’habitant du Sud. Il se juge dans la vie quotidienne du citoyen ordinaire.
Car un État de droit n’est pas un État qui traite chaque crise séparément, comme si la souveraineté relevait d’un dossier, les déposants d’un autre, la justice d’un troisième, et le Sud d’un quatrième. L’État de droit doit être un État de justice pour tous. Il doit être inclusif. Il doit fédérer les Libanais face aux menaces internes et surtout externes. Il doit répondre à la même aspiration commune : la sécurité intérieure, la sécurité extérieure, une économie moins prédatrice, et une loi qui protège sans choisir ses bénéficiaires.
Le serment et l’écart
Monsieur le Président, c’est là que l’écart apparaît.
Vous avez promis la souveraineté. Mais pendant l’invasion israélienne de 2026, l’armée libanaise n’a pas protégé la frontière comme les Libanais l’attendaient d’un État revenu à lui-même. Elle n’a pas empêché l’entrée des forces israéliennes. Elle s’est retrouvée, pour l’essentiel, à accompagner les retours, à ouvrir des routes, à retirer des obstacles, à neutraliser des munitions non explosées et à avertir les habitants de ne pas emprunter certaines voies conduisant à des localités où les forces israéliennes demeuraient présentes. Aucun Libanais sérieux ne peut regarder cette scène et dire que la promesse d’une frontière tenue a été réalisée.
Il faut le dire avec justice. Ce constat n’est pas un procès contre les soldats. Les soldats ont payé le prix de la guerre. Des militaires libanais ont été tués dans des frappes israéliennes. L’institution a continué à remplir ce qu’elle pouvait remplir dans des conditions politiques et militaires écrasantes. Mais c’est justement pour cela que le jugement doit remonter vers le sommet de l’État. Une présidence se mesure à la capacité d’aligner sa doctrine et ses moyens. Or vous aviez promis une armée qui protège les frontières et empêche les agressions. Les faits ont montré une armée courageuse, mais un État encore incapable d’imposer sa souveraineté.
Vous avez promis aussi l’exclusivité des armes. Sur ce point, l’écart n’est pas moins visible. Votre discours d’investiture annonçait clairement le droit de l’État à monopoliser le port des armes. Votre dernier discours répétait l’image d’un seul État et d’une seule force armée protégeant tous les Libanais. Pourtant, pendant la guerre de 2026, le Liban a continué à subir une double défaillance. D’un côté, le Hezbollah a conservé une capacité militaire et une liberté d’initiative que l’État n’a pas maîtrisées. De l’autre, Israël a imposé par la force une zone de fait au Sud et a poursuivi ses opérations au nom de ses propres objectifs. Le citoyen du Sud s’est donc retrouvé pris entre deux puissances armées, alors même que la présidence lui promettait le retour du monopole étatique.
C’est ici que votre dernière allocution appelle la question la plus directe. Vous avez affirmé que le Liban n’était plus la carte de personne et qu’il ne serait plus le terrain des guerres des autres. Mais comment convaincre les Libanais de cette reconquête, alors que le pays a de nouveau été entraîné dans une guerre déclenchée dans un cadre régional qui le dépassait, que plus d’un million de personnes ont été déplacées, que des localités du Sud ont été dévastées, et que le cessez-le-feu lui-même n’a pas commencé par un retrait israélien complet du territoire concerné ?
Les négociations directes, entre nécessité et malaise
Votre réponse, dans le discours du 17 avril, est la négociation. Vous avez expliqué que ces négociations ne sont ni faiblesse ni recul ni concession. Vous avez même ajouté, devant des députés de Beyrouth, que les négociations directes étaient délicates et décisives. Sur le plan de la logique d’État, l’argument peut s’entendre. Un président a le devoir d’arrêter l’hémorragie, de sauver des vies, et de chercher une sortie diplomatique quand la guerre détruit son pays.
Mais la controverse ne vient pas de là seulement. Elle vient du moment et du rapport de force. Les premiers pourparlers directs entre envoyés libanais et israéliens à Washington ont eu lieu alors qu’Israël occupait encore des positions au Sud, alors que les destructions étaient massives, alors que les habitants rentraient dans des villages détruits ou inhabitables, et alors que l’État libanais apparaissait trop faible pour faire respecter d’emblée ses propres priorités. Dans ces conditions, beaucoup de Libanais n’ont pas vu dans la négociation l’expression sereine de la souveraineté. Ils y ont vu une discussion menée sous pression, dans une position de faiblesse, avec une frontière déjà percée.
C’est toute l’ambiguïté de votre mandat, Monsieur le Président. Vous employez souvent les mots justes. Vous nommez souvent les vrais principes. Vous dites que l’État doit retrouver sa décision, que les Libanais ne doivent pas mourir pour les intérêts des autres, que les slogans ne bâtissent pas un pays, que la rationalité doit l’emporter sur l’instinct. Tout cela est vrai. Mais un mandat ne se juge pas à l’exactitude de son diagnostic. Il se juge à la transformation concrète qu’il impose.
Or cette transformation reste inachevée.
Elle est inachevée au Sud, où les habitants n’ont pas encore vu l’État les protéger de manière pleine ni face à Israël, ni face à la logique des armes parallèles. Elle est inachevée dans la définition même de la sécurité nationale. Car la sécurité n’est pas seulement l’absence provisoire de frappes. La sécurité, pour un Libanais, c’est la certitude que sa maison ne deviendra pas à intervalle régulier le théâtre d’une guerre décidée ailleurs. C’est la certitude que sa route ne restera pas suspendue à une présence militaire étrangère. C’est la certitude que son retour ne dépendra pas d’un arrangement fragile de dix jours.
Banques, déposants, justice inachevée
Elle est inachevée aussi sur le terrain socio-économique. Vous aviez promis de ne pas abandonner les déposants. Depuis votre arrivée à Baabda, des textes ont certes été adoptés ou lancés : réforme du secret bancaire, loi de restructuration bancaire, projet de loi sur la répartition des pertes et le remboursement progressif des dépôts gelés. Le Fonds monétaire international a reconnu certains progrès. Mais il a aussi relevé que la restructuration restait incomplète et que certaines lois s’écartaient des meilleures pratiques ou ne protégeaient pas assez contre les conflits d’intérêts et surtout protégeait les propriétaires des banques face à leurs responsabilités dans la mauvaise gestion des fonds des déposants.
Autrement dit, l’État a recommencé à légiférer, mais il n’a pas encore rendu justice. Le déposant ne vit pas une réparation. Il vit une attente. Il entend parler de transparence, mais il continue à regarder des économies bloquées depuis 2019. Il entend parler de droits, mais ces droits restent suspendus à des mécanismes progressifs, controversés, disputés par les partis, les banques et les représentants des déposants eux-mêmes. Là encore, l’écart est net entre la promesse présidentielle et l’expérience vécue.
La nomination de Karim Souaid à la tête de la Banque du Liban a renforcé ce sentiment de flottement. Cette décision devait incarner un redémarrage financier. Elle a surtout rappelé que le pouvoir restait traversé par des désaccords stratégiques jusque dans son sommet, puisque des informations concordantes ont fait état d’une divergence entre vous et le Premier ministre Nawaf Salam sur ce choix. Un pays qui prétend restaurer la confiance ne peut pas donner le sentiment que sa reconstruction monétaire commence par un bras de fer entre ses propres têtes exécutives.
Un gouvernement de compromis, donc de friction
C’est ici qu’il faut parler de votre gouvernement, parce qu’on ne juge pas un président sans juger aussi la coalition réelle avec laquelle il gouverne. Le cabinet formé par Nawaf Salam a bien obtenu la confiance du Parlement et il a été présenté comme un gouvernement de réforme et de salut. Mais il reste, dans sa composition et dans ses arbitrages, un gouvernement profondément controversé. Il est né de compromis difficiles, sous forte pression extérieure, dans un pays où les lignes de fracture ne sont ni résolues ni surmontées.
Ce gouvernement ne repose pas sur une vision unifiée du Liban. Il repose sur une coexistence contrainte entre des forces qui n’ont ni le même rapport à l’État, ni la même lecture du Hezbollah, ni la même approche des armes, ni la même vision des banques, ni la même lecture des négociations avec Israël. Les Forces libanaises ont soutenu Nawaf Salam et poussent vers un État plus exclusif dans l’usage de la force. Dans le même temps, le tandem Amal-Hezbollah a pesé lourdement sur la formation du cabinet, Amal ayant pu choisir plusieurs ministres clés, dont les finances, tandis que le Hezbollah a accordé sa confiance à l’exécutif sans en partager nécessairement l’orientation stratégique.
Cette contradiction ne peut pas être présentée comme un simple détail de cuisine interne. Elle pèse sur tout. Elle pèse sur la capacité de l’État à parler d’une seule voix à propos des armes. Elle pèse sur la crédibilité des réformes bancaires. Elle pèse sur la définition même de la souveraineté. Elle pèse surtout sur la possibilité de fédérer les Libanais au lieu de les laisser percevoir l’État comme une addition de rapports de force communautaires, diplomatiques et financiers.
Un État inclusif ne gouverne pas par fragments
Or vous avez précisément demandé aux Libanais de se rassembler derrière l’État. Vous avez dit qu’ils étaient dans un même navire. Vous avez appelé à l’unité, à la confiance et à la lucidité. Mais un État inclusif ne se décrète pas dans un discours. Il se construit quand les habitants du Sud, les déposants, les magistrats, les familles des soldats, les classes moyennes ruinées, les déplacés et les jeunes qui veulent rester dans leur pays sentent qu’ils sont enfin protégés par une même architecture publique. Pas par morceaux. Pas selon les régions. Pas selon les appartenances. Pas selon les urgences du jour.
L’inclusivité de l’État signifie aussi autre chose. Elle signifie que la sécurité des habitants du Sud ne peut pas être pensée seulement contre Israël, ni seulement contre le Hezbollah, mais à partir du droit commun. Un citoyen du Sud a droit à la même protection que n’importe quel autre Libanais. Il a droit à un État qui l’empêche d’être à la fois abandonné à la frontière, exposé à la guerre, déplacé de chez lui, puis renvoyé vers une reconstruction incertaine. Si l’État ne garantit pas cela, il ne fédère pas. Il administre la fatigue.
L’inclusivité signifie encore que le déposant n’est pas un dossier technique. Il est un citoyen qui a été dépouillé dans un système où se mêlaient irresponsabilité publique, collusion bancaire, opacité et protection politique. Tant qu’il n’obtient pas de justice visible, tant que le système socio-économique ne cesse pas de faire porter l’essentiel du coût sur les plus faibles, la promesse d’un État de droit reste amputée. On ne restaure pas l’autorité publique en demandant aux citoyens de croire à la loi si la loi n’aboutit pas à une réparation.
L’inclusivité signifie enfin que la souveraineté ne se réduit pas à une posture internationale. Elle suppose un contrat interne. Un peuple se rassemble derrière l’État quand il voit que cet État protège la frontière, protège l’épargne, protège l’égalité devant la loi, protège l’école, protège la sécurité quotidienne, protège les libertés et protège la décision nationale contre toutes les captations, qu’elles viennent des armes, des réseaux bancaires, des clientèles ou des ingérences étrangères.
Ce que votre mandat doit encore prouver
Monsieur le Président, il ne s’agit donc pas de nier ce qui a été fait. Il y a eu des consultations rapides après votre élection. Il y a eu la formation d’un gouvernement après une longue vacance. Il y a eu des nominations, des lois, des discussions avec le FMI, une tentative de remettre le Liban dans un cadre institutionnel plus lisible. Il y a eu aussi, dans vos discours, une volonté réelle de recentrer la vie publique sur la notion d’État. Ces gestes comptent. Ils expliquent pourquoi une partie du pays continue à vous accorder du crédit.
Mais précisément parce qu’ils comptent, ils rendent le jugement plus exigeant. Vous ne pouvez pas demander aux Libanais de juger votre présidence uniquement sur l’intention, alors que vous leur avez vous-même demandé de croire à la force de l’État. La force de l’État ne se mesure pas à sa capacité à prononcer le mot souveraineté. Elle se mesure à sa capacité à la rendre tangible.
Aujourd’hui, cette tangibilité manque encore. Elle manque dans le Sud. Elle manque dans la question des armes. Elle manque dans la réparation bancaire. Elle manque dans le sentiment de justice. Elle manque dans la capacité du gouvernement à dépasser ses contradictions originelles. Elle manque, surtout, dans cette promesse simple qu’un État digne doit tenir : faire sentir à chaque Libanais, quel que soit son camp, sa région ou sa condition, qu’il existe pour lui de la même manière.
Vous avez rappelé dans votre dernier discours que les patries ne se construisent ni par l’instinct ni par les slogans, mais par la conscience, l’unité et la confiance. C’est juste. Mais la confiance ne naît pas des paroles seules. Elle naît du moment où l’habitant du Sud se sait défendu, où le déposant se sait respecté, où le citoyen se sait protégé contre l’arbitraire, où la frontière cesse d’être symbolique, où la justice cesse d’être sélective, et où l’État n’est plus une idée invoquée dans les crises mais une présence constante dans la vie du pays.
C’est à ce moment-là seulement que votre promesse d’un Liban inclusif, souverain et juste pourra être dite tenue. En attendant, votre mandat reste suspendu à cette question que vos discours ont eux-mêmes rendue inévitable : quand les paroles d’État deviendront-elles enfin une protection d’État pour tous, vérifiables sur le terrain ?


