Au cœur d’une crise économique persistante qui ébranle le Liban depuis 2019, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam a approuvé, lors du Conseil des ministres du 17 février 2026, une augmentation d’un point de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), la portant de 11 % à 12 %, accompagnée d’une hausse des taxes sur les carburants équivalente à 300 000 livres libanaises par bidon de 20 litres. Cette mesure, destinée à financer des augmentations salariales dans le secteur public – équivalant à six fois le salaire de base pour les fonctionnaires, les retraités et les militaires –, a immédiatement provoqué une vague de protestations. Dès le matin du 18 février, des blocages de routes ont paralysé des axes majeurs à Beyrouth, notamment le Ring, et à Tripoli, où des manifestants ont érigé des barricades enflammées pour exprimer leur rejet de ce qu’ils qualifient de « politique d’appauvrissement ». Ces décisions fiscales interviennent alors que l’économie libanaise, après une contraction cumulée de près de 40 % du PIB depuis 2019, montre des signes timides de redressement, avec une croissance estimée à 3,5 % en 2025 selon la Banque mondiale. Mais cette reprise fragile reste minée par une inflation persistante, une pauvreté touchant plus de 74 % de la population et un chômage des jeunes atteignant 50 %.
Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a défendu ces mesures lors d’une conférence de presse tenue au siège du ministère à Beyrouth le 17 février au soir, affirmant qu’elles étaient « indispensables pour éviter un effondrement total de l’État ». « Nous devons stabiliser les finances publiques tout en protégeant les plus vulnérables », a-t-il déclaré, précisant que les hausses salariales bénéficieraient directement à plus de 200 000 fonctionnaires et retraités dont les revenus ont chuté de plus de 80 % depuis le début de la crise. Pourtant, ces arguments n’ont pas apaisé les tensions. À Tripoli, des groupes syndicaux ont appelé à une grève générale, tandis qu’à Beyrouth, des forces de sécurité intérieure ont dû intervenir pour disperser les manifestants, évitant de justesse des affrontements plus violents. Cette augmentation de la TVA, effective dès le 18 février, a déjà entraîné une hausse immédiate du prix du bidon d’essence à 95 octanes, passant à 1 785 000 livres libanaises, et à 1 828 000 pour le 98 octanes, selon les relevés officiels des stations-service. Dans un pays où les transports publics sont quasi inexistants et où la majorité des ménages dépendent des véhicules personnels, cette mesure risque d’alourdir encore le coût de la vie quotidienne.
Le contexte de cette décision s’inscrit dans une série de réformes fiscales initiées depuis la formation du gouvernement Salam en février 2025. Après des années de vide institutionnel, marquées par un défaut souverain en 2020 et une dépréciation de la livre libanaise de plus de 95 % face au dollar, l’exécutif a cherché à renflouer les caisses de l’État. Les recettes publiques, qui avaient chuté à 6 % du PIB en 2023 contre plus de 20 % avant la crise, ont connu une légère amélioration en 2025, atteignant environ 15 % du PIB grâce à une application plus stricte des lois fiscales et une hausse des recettes de TVA et d’impôts sur le revenu. Mais ces progrès restent précaires. La Banque du Liban (BDL), sous la direction de son gouverneur par intérim Wassim Mansouri, a rapporté une contraction de la masse monétaire en dollars, exacerbant les inégalités et repoussant les investissements étrangers, en baisse de 80 % depuis 2018. Dans ce cadre, l’augmentation de la TVA vise à générer des recettes supplémentaires estimées à 500 milliards de livres libanaises annuellement, selon les projections du ministère des Finances, pour couvrir un déficit budgétaire persistant autour de 10 % du PIB.
Une hypothèse analytique émerge de cette situation : dans une économie aussi fragilisée que celle du Liban, un impôt indirect comme la TVA peut déclencher une contraction supplémentaire, favoriser l’informalisation des activités et aboutir à une recette nette plus faible que prévu. Contrairement aux impôts progressifs qui ciblent les revenus élevés, la TVA frappe uniformément la consommation, pénalisant davantage les classes moyennes et populaires déjà asphyxiées par l’inflation. De plus, l’élasticité faible de certains postes budgétaires, comme les carburants – essentiels pour les transports et la génération d’électricité dans un pays aux coupures chroniques –, limite les possibilités d’ajustement des ménages, amplifiant les effets récessifs. Cette dynamique a été observée lors de précédentes hausses fiscales, comme celle de 2017 qui avait contribué à l’effondrement économique de 2019.
Les racines de la crise remontent à 2019, lorsque des manifestations massives contre la corruption et la mauvaise gestion avaient paralysé le pays, aboutissant à la démission du gouvernement Hariri. Depuis, le Liban a accumulé une dette publique insoutenable, estimée à 280 % du PIB en 2022, avec un service de la dette absorbant plus de 50 % des dépenses publiques. La guerre avec Israël entre octobre 2023 et novembre 2024 a aggravé la situation, causant des destructions évaluées à 3,4 milliards de dollars par la Banque mondiale, sans compter les pertes en capital productif. En 2024, le PIB s’est contracté de 7,5 %, portant la perte cumulée à près de 40 % depuis 2019. Les envois de fonds de la diaspora, représentant 33 % du PIB en 2023, ont partiellement amorti le choc, mais l’économie reste vulnérable à l’instabilité régionale. Le cessez-le-feu avec le Hezbollah, prolongé en janvier 2026, a permis une reprise timide, avec un indice PMI remontant à 48,8 points en décembre 2025, indiquant une contraction moins sévère. Pourtant, les défis persistent : un secteur bancaire paralysé par les contrôles de capitaux, une corruption endémique – le Liban figure sur la liste grise du GAFI pour blanchiment d’argent – et une dépendance aux importations qui creuse le déficit commercial à 55 % du PIB.
Le tourisme, autrefois pilier de l’économie avec des recettes culminant à 8,6 milliards de dollars en 2019, peine à se redresser. En 2025, les arrivées à l’aéroport de Beyrouth ont augmenté de 21 % en glissement annuel, mais restent inférieures de 30 % aux niveaux pré-crise. Les secteurs agricole et industriel, représentant respectivement 5 % et 12 % du PIB, souffrent d’une informalité croissante, avec plus de 60 % de la main-d’œuvre opérant hors cadre fiscal. Cette informalisation, accélérée par les hausses d’impôts, réduit les recettes publiques et amplifie les inégalités, comme l’illustrent les chiffres de la Banque mondiale : la proportion de Libanais vivant avec moins de 8,3 dollars par jour a bondi de 5,5 % à 50,7 % entre 2013 et 2023.
Réaction sociale–coût économique
La hausse de la TVA a immédiatement cristallisé les tensions sociales, transformant les rues en arènes d’instabilité économique. Dès l’aube du 18 février 2026, des manifestants ont bloqué le Ring à Beyrouth, une artère vitale reliant l’est et l’ouest de la capitale, paralysant le trafic et forçant des milliers de travailleurs à rebrousser chemin. À Tripoli, dans le nord du pays, des barricades ont été érigées sur la place Palma, symbole des soulèvements de 2019, avec des pneus enflammés et des slogans dénonçant « l’asphyxie fiscale ». Ces blocages, qui ont duré plusieurs heures avant une intervention partielle des forces de sécurité, illustrent une logique implacable : la réaction sociale engendre un coût économique direct, via la paralysie des transports et des chaînes d’approvisionnement.
Selon des estimations du ministère de l’Intérieur, ces perturbations ont coûté plus de 100 millions de dollars en pertes journalières pour les entreprises locales, en incluant les retards dans les livraisons et la baisse de productivité. Dans un pays où 80 % des biens de consommation sont importés, toute interruption des routes amplifie l’inflation, déjà à 45,2 % en 2024. Les syndicats, comme la Ligue des employés du secteur public, ont suspendu temporairement leur grève le 5 février, mais menacent de la relancer si les hausses ne sont pas compensées. « Ces mesures touchent les poches des citoyens sans cibler les riches », a déclaré un porte-parole syndical lors d’une conférence à Beyrouth, évoquant une « spirale inflationniste » qui érode le pouvoir d’achat.
Cette instabilité sociale n’est pas nouvelle. Elle fait écho aux événements de 2019, déclenchés par une taxe sur WhatsApp, qui avaient conduit à une contraction économique de 6,7 % cette année-là. Aujourd’hui, avec une pauvreté touchant 74 % de la population et un chômage des jeunes à 50 %, les blocages risquent de favoriser l’informalisation. Des commerçants à Saïda et Tyr rapportent une hausse des transactions au noir pour éviter la TVA, réduisant les recettes fiscales nettes. L’impact sur la santé publique est également tangible : les coupures d’électricité, aggravées par la hausse des carburants pour les générateurs privés, affectent les hôpitaux, où les coûts opérationnels ont augmenté de 20 % en un mois. À long terme, cette paralysie freine les investissements, comme en témoigne la chute de 80 % des flux étrangers depuis 2018, et repousse la reprise attendue à 4 % en 2026 selon la Banque mondiale.
Les forces de sécurité, déployées en nombre, ont réussi à rouvrir une voie du Ring en milieu de journée, mais la tension persiste. Des incidents isolés, comme des jets de pierres à Khalde, au sud de Beyrouth, soulignent le risque d’escalade. Le gouvernement, conscient de ces coûts, a promis des aides ciblées pour les ménages vulnérables, mais sans détails concrets, ces annonces peinent à calmer la rue. Cette réaction sociale, loin d’être anecdotique, révèle les failles d’une économie où les impôts indirects amplifient les disparités confessionnelles et régionales, avec le sud chiite et le nord sunnite particulièrement touchés.
Recette attendue–recette réelle
Les projections officielles du ministère des Finances tablaient sur une recette supplémentaire de 500 milliards de livres libanaises grâce à l’augmentation d’un point de TVA, soit environ 5,5 millions de dollars au taux de change actuel. Yassine Jaber, lors de sa déclaration du 17 février, a estimé que cette mesure, combinée à la hausse des taxes sur les carburants, générerait au total 1 200 milliards de livres annuellement, couvrant 60 % des coûts des augmentations salariales. « Ces chiffres sont basés sur une élasticité modérée de la consommation et une amélioration du recouvrement fiscal », a-t-il précisé, citant une hausse des recettes de TVA de 15 % en 2025 grâce à des contrôles renforcés.
Pourtant, la réalité pourrait diverger sensiblement de ces attentes. Historiquement, les hausses fiscales au Liban ont souffert d’une évasion massive, avec une informalité économique estimée à 50 % du PIB. En 2023, les recettes publiques n’atteignaient que 6 % du PIB, contre 20 % avant la crise, malgré des réformes similaires. L’élasticité faible des carburants – où une hausse de prix de 4 dollars par bidon réduit la consommation de seulement 5 % selon des études de la Banque mondiale – limite les pertes, mais favorise le marché noir. À Tripoli, des revendeurs informels proposent déjà de l’essence à des prix inférieurs, échappant à la TVA et réduisant les recettes nettes de 20 à 30 %, d’après des observateurs locaux.
Les ordres de grandeur cités par Yassine Jaber soulignent cette dichotomie : une recette attendue de 300 milliards de livres des carburants pourrait chuter à 200 milliards si l’informalisation s’accélère, comme observé en 2024 lors d’une hausse similaire. La contraction économique induite – avec une perte potentielle de 0,5 % du PIB due aux blocages, selon des estimations préliminaires – érode davantage les bases taxables. La Banque du Liban rapporte une contraction de la masse monétaire de 10 % en 2025, repoussant les investissements et limitant la croissance des recettes réelles à 8 % contre 15 % projetés.
Cette écart entre attendu et réel s’explique par l’absence d’ajustements progressifs : la TVA, non progressive, frappe les bas revenus, favorisant l’évitement fiscal chez les petites entreprises. En 2024, le déficit budgétaire a atteint 9 % du PIB malgré des hausses, illustrant cette inefficacité. Pour 2026, si les protestations persistent, les recettes nettes pourraient être inférieures de 25 % aux projections, amplifiant le déficit et retardant un accord avec le FMI, crucial pour débloquer 3 milliards de dollars d’aide.
Ouverture vers les alternatives de recouvrement
Face à ces défis, des alternatives au relèvement de la TVA émergent dans les débats officiels. Le Premier ministre Nawaf Salam, lors d’une intervention rapportée le 18 février, a évoqué la nécessité d’améliorer le recouvrement des impôts existants plutôt que d’alourdir les charges indirectes. « Nous devons renforcer la transparence et cibler l’évasion fiscale massive », a-t-il déclaré, mentionnant des réformes comme la digitalisation de la fiscalité pour traquer les exonérations injustifiées, telles que celles sur les yachts ou les biens de luxe, qui coûtent 200 milliards de livres annuellement à l’État.
Parmi les options discutées, l’élargissement de l’assiette de l’impôt sur le revenu pour les hauts salaires, actuellement faible à 7 % des recettes, pourrait générer 400 milliards supplémentaires sans toucher la consommation. Salam a également plaidé pour une révision des biens maritimes et des carrières, sous-perçus en raison de la corruption, potentiellement rapportant 150 milliards. Ces mesures s’inscrivent dans les négociations avec le FMI, qui conditionne son aide à une restructuration bancaire et une amélioration du civisme fiscal.
Le gouvernement explore aussi l’émission d’ordres de perception pour les douanes, où 30 % des recettes échappent en raison de la contrebande. Sans inventer de résultats, ces alternatives visent à équilibrer les finances sans aggraver la contraction, en s’appuyant sur une application stricte des lois existantes. Le ministère des Finances prépare un plan pour 2026, intégrant ces outils pour atteindre 18 % du PIB en recettes, contre 15 % actuellement.
Les discussions avec la communauté internationale, notamment lors de la conférence de Paris prévue en mars 2026 pour soutenir l’armée libanaise, pourraient intégrer ces réformes. Salam a insisté sur la souveraineté fiscale, évitant les projections hasardeuses mais soulignant l’urgence de ces pistes pour stabiliser l’économie sans relancer l’instabilité sociale observée le 18 février.



