Ce qu’il y a de qualité chez les analystes américains, et il est décisif de le leur reconnaître, c’est leur concision et la précision chirurgicale de leurs analyses d’une part, la clarté de leur politique d’autre part.

Feltman n’est pas seulement un analyste, c’est aussi un politique.

Son témoignage devant une sous commission des affaires étrangères du Congrès américain dit toutes ces qualités : une analyse précise et concise de l’état du mouvement de mobilisation au Liban, les rapports de forces en son sein, sa dynamique favorable aux intérêts des États-Unis pour la partie analyse, les choix d’orientation qu’il faut appuyer, les moyens à mettre en œuvre, pour la partie politique.

Pour Feltman, c’est donc un mouvement spontané qui a cours au Liban, qui dit toute sa colère contre une classe politique rejetée. Il s’agit donc d’appuyer sur ce rejet global, de centrer l’objectif sur « y compris le Hezbollah », de mettre en exergue ses interventions politiques traduites en erreurs quand il ne s’agit pas de simuler des provocations immédiatement attribuées à ses membres assimilés à des voyous, et très largement diffusées et relayées de toutes parts, dans le noble souci d’informer bien sûr, mais aussi d’utiliser les instances, institutions et associations diverses pour des campagnes de dénonciation de ces vandales.

C’est la méthode du « mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose ». C’est une méthode qui marche toujours à merveille, d’autant plus quand elle est fortement relayée. On publiera plus tard, si nécessaire, un rapide démenti de ceux qui ont été mis en cause pour proclamer son objectivité, mais le but recherché sera déjà très largement atteint.

L’objectif « révolutionnaire » des États-Unis est clair et précis, le démantèlement du Hezbollah, condition sine qua non à la sécurité de l’État d’Israël, sous entendu la soumission à celui-ci et à ses intérêts.

Les moyens mis en œuvre sont les mêmes que partout ailleurs au Proche et Moyen-Orient et que partout ailleurs où les gouvernements en place ne sont pas soumis à leurs intérêts stratégiques : la raréfaction, voire le blocage des flux financiers par le conditionnement de leur attribution, la multiplication d’ONG caritatives, médiatiques, politiques qui véhiculent les idées et les valeurs néolibérales, la promotion à tous les niveaux et secteurs d’un personnel politique et technocratique qui adhère à ces valeurs et disponible à les promouvoir spontanément et intelligemment.

Ceci est l’ossature de base du travail d’influence des États-Unis. Elle fonctionne depuis des années, elle est bien huilée. Il suffira donc de la moindre occasion (erreur, faute, acte répréhensible exploitable) pour asseoir de mieux en mieux la direction d’un mouvement de colère, l’orienter et le maturer en conséquence.

C’est le cas du mouvement en cours au Liban. Feltman explique clairement au Congrès américain que tout roule, que les États-Unis ont le vent en poupe, que la barre est bien tenue et que leurs alliés régionaux (y compris libanais) font bien le job. Il faut donc surtout ne rien précipiter et éviter notamment les actions violentes du type que celles utilisées en Irak, Iran ou ailleurs, et qui viendraient ébranler le bel édifice qui a été construit et fonctionne à merveille. Et Feltman de rappeler la force du Hezbollah face à ce genre d’actions. En d’autres termes, le Hezbollah est un

géant militaire, mais un nain politique, et c’est par ce biais, ce talon d’Achille, qu’il faut le combattre. Jeter l’opprobre sur la classe politique, c’est aussi lui jeter l’opprobre d’autant plus que l’on mettra les projecteurs sur lui. Pour les autres, nous saurons toujours repêcher ceux qui nous intéressent et viendront brouter dans nos mains.

L’administration américaine, l’entendra-t-elle de cette oreille ? Saura-t-elle ronger ses freins, elle qui s’est construite de façon essentielle par les massacres, les guerres et le génocide ? Feltman la conjure, lui qui a bâti, en tant qu’ambassadeur, ce si bel édifice au Liban. Après tout, c’est son bébé, il sera donc le héros de ce mouvement s’il venait à le mener au port qu’il s’est fixé.

Le combat développé par les États-Unis au Liban est donc pour le moment centré sur deux axes, politique et économique, et c’est sur ces deux axes qu’Il peut lui être répondu efficacement. Ce combat est en effet appuyé fortement par un deal économique très clair : ou vous vous soumettez à nos valeurs par nos amis libanais interposés (nous resterons sagement en coulisses), ou nous continuons à vous affamer toujours plus. À vous de choisir, ou le statut du chien et de la servitude (mais il n’y en aura que pour la minorité qui nous sert à gérer nos biens aussi bien sur le plan économique, politique, social et idéologique, cela fait quand même un peu de monde), ou vous choisissez le statut du loup et de l’indépendance, et vous continuerez à subir privations et déstabilisations.

Du combat politique…

Les forces de la résistance se sont construites sur la la libération, défense du territoire, la protection face à l’État d’Israël. Elles sont peu formées aux méandres de la politique, des jeux de pouvoir, de la gestion de mobilisations socio-politiques et de la communication. En d’autres termes et à titre de comparaison qui sonnera bien fort aux oreilles de l’un de ses piliers, le Hezbollah est aux États-Unis, ce que l’imam Ali était à Abou Sofiane, un ignare politique face à un homme rompu aux arcanes du pouvoir politique. L’un combattait pour la pureté du message divin, l’autre pour la reconquête de son pouvoir politico-économique et de son prestige tribal. Pour l’un, le message divin était destiné à promouvoir le bien, pour l’autre, après l’avoir combattu, il était le moyen de se remettre en selle et rétablir son illustre passé. Ce n’est ni le même combat, ni les mêmes moyens, ni les mêmes savoirs faire.

Si elle veut affronter victorieusement les États-Unis et sauver l’indépendance du Liban face aux ambitions israéliennes, la résistance devra se former aux arcanes de la politique, et il n’y a pas meilleure école que les mouvements de luttes et de mobilisations. Et ajouter l’étude de Machiavel et autres ouvrages classiques sur l’exercice du pouvoir, non pour en utiliser les moyens, mais pour s’en protéger. Étudier aussi les techniques de l’agit-prop (agitation/propagande) telles qu’elles se sont développées en Europe notamment, dès le dix-neuvième siècle comme les méthodes les plus avancées mises au point par les États-Unis avec leurs multiples officines gérées par la CIA et d’anciens membres des forces spéciales qui ont réussi, avec le concours des meilleures universités américaines, à mettre au point des formes d’action civile structurées selon les règles de l’organisation militaire et de la stratégie de guerre urbaine. C’est un minimum de base.

Le mouvement qui déferle sur le monde est appelé à durer. Quelque soit l’issue du mouvement en cours, ce ne sera que partie remise. C’est un mouvement du temps long et il est nécessaire de s’y préparer.

… à la réplique économique

La seconde réponse concerne le dictat économique. La résistance doit être à l’image de ce qui a été adopté concernant les réfugiés syriens que les États-Unis comme l’Union Européenne veulent à tout prix fixer au Liban, au même titre que les palestiniens d’ailleurs. Pour toute réponse aux chantages et pressions financières, le gouvernement libanais a organisé et continue d’organiser calmement et fermement le rapatriement des réfugiés syriens.

De façon opposée, sous prétexte de ne pas attiser la colère de ces mêmes maîtres chanteurs, ce même gouvernement accepte de ne pas commercer et développer ses relations économiques avec tous ses voisins sans distinction.

Pourquoi deux poids, deux mesures ? Pourquoi refuser de se soumettre au chantage à propos des réfugiés syriens et accepter de se soumettre à ce qui permettrait à la population libanaise de se nourrir par son travail et non par l’aumône occidentale ?

Pourquoi accepter la dictature du dollar alors que le Liban peut décréter la souveraineté de sa monnaie, exiger les transactions intérieures en livre, négocier avec ses voisins des relations économiques basées sur leurs monnaies nationales respectives !

Pourquoi ne pas s’appuyer sur la diaspora libanaise pour ses dépôts en devises et s’engager à n’utiliser celles-ci que pour le financement des études scolaires, des soins médicaux non pratiqués dans le pays et certains investissements productifs bien précis ?

Même les médicaments peuvent être achetés à l’Inde, la Chine, l’Égypte, le Maroc comme l’Iran et leur paiement négocié en monnaie nationale. Pour quelle raison le gouvernement s’en prive-t-il ?

Le plan de Feltman intègre clairement la guerre économique contre le Liban jusqu’à ce qu’il se soumette. Ce que les États-Unis disent, ils le font. Ils sont limpides avec eux-mêmes et avec les autres. Ce n’est pas avec des demi-mesures qu’on affronte une telle guerre.

Sans choisir nécessairement la rupture, le Liban est à même de construire sa propre politique en toute indépendance, progressivement mais tout aussi fermement, sans rejeter personne ni se soumettre à qui que ce soit.

Ce combat peut être mené de façon claire, en public, pas seulement par la voix des dirigeants nationaux, mais dans la rue, dans des réunions sur les places publiques ou dans des salles, dans les villages et les quartiers. C’est dans ces lieux qu’il faut élaborer, avec la population, une alternative politique et économique, un choix de société fondée sur la solidarité et le vivre ensemble, poser en conséquence la question de l’éventail des salaires aussi bien dans le public que dans le privé d’une part, la forte progressivité des impôts et la taxation des revenus spéculatifs d’autre part.

Cette démarche impliquera immanquablement des provocations et des tentatives de sabotages de la part des adeptes du néolibéralisme car cela contrevient complètement à leur choix de société. Il sera donc décisif de savoir éviter toute provocation de leur part comme toute action inconsidérée pour réponse. La question primordiale est choix de société fondée sur le vivre mieux et ensemble contre choix de société fondée sur l’explosion des inégalités.

Il ne s’agira point, dès lors, de politiques élaborées entre cadres, entre spécialistes, entre gens soit disant connaissants, en cercles fermés, mais des politiques élaborées avec des assemblées accueillant des citoyens de tous niveaux, de toutes conditions, sans exclusive, parlant un langage accessible à tous, exprimant leurs réalités au quotidien.

Scandre Hachem

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