jeudi, février 19, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Le Liban sous pression : désarmement au Sud et projet de « zone économique » américaine sur la frontière

- Advertisement -

Un Sud placé au cœur des injonctions internationales

Au sud du Litani, le Liban se retrouve de nouveau au centre des regards. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu sur la frontière avec Israël, la zone est devenue le laboratoire d’une double séquence étroitement imbriquée : d’un côté, la réduction de la présence armée du Hezbollah au Sud, encadrée par un mécanisme de suivi international ; de l’autre, la circulation d’un projet américain de « zone économique » le long de la frontière, présenté comme un instrument de stabilisation et de développement, mais perçu à Beyrouth comme un test direct de souveraineté.

Dans les réunions tenues à Beyrouth et dans les capitales étrangères, les diplomates décrivent un calendrier serré. L’armée libanaise s’est engagée à restreindre la présence armée non étatique au sud du Litani et à renforcer son propre déploiement. En parallèle, des émissaires américains ont détaillé une vision où les collines et plaines du Sud se transformeraient en corridor d’investissements, de projets touristiques et d’emplois, adossés à des garanties sécuritaires. Pour une partie de la classe politique libanaise, ces deux volets ne peuvent pas être dissociés : c’est bien l’ensemble de l’architecture de la frontière qui est en train de se redessiner.

Le désarmement partiel au Sud, pilier du cessez-le-feu

Au cœur de l’accord de cessez-le-feu figure l’engagement du Liban à réduire la présence armée du Hezbollah au sud du Litani. Sur le plan formel, le dispositif repose sur un triptyque : l’armée libanaise, la force des Nations unies déployée dans le secteur, et une commission de suivi associant plusieurs partenaires internationaux, dont les États-Unis et la France. Cette commission – souvent désignée dans les documents par le terme anglais de mechanism – se réunit régulièrement pour évaluer l’évolution de la situation sur le terrain.

Selon des responsables impliqués dans ces réunions, l’armée affirme avoir démantelé l’essentiel des positions visibles et des stocks identifiés du Hezbollah dans la zone, en particulier les points de présence avancés et certains dépôts. Dans les comptes rendus diplomatiques, il est fait état d’un chiffre : près de 80 % de l’arsenal recensé au sud du Litani aurait déjà été retiré ou neutralisé. Les autorités militaires mettent en avant les patrouilles supplémentaires, la reprise de certains points d’observation et les efforts consentis malgré des moyens réduits.

Pour autant, la partie libanaise rappelle que ces engagements ne peuvent être lus isolément. Les autorités soulignent que les violations du cessez-le-feu par Israël restent fréquentes, qu’il s’agisse de survols, de tirs d’artillerie ou de mouvements de troupes au-delà de la ligne de séparation. Cette asymétrie nourrit un sentiment d’injustice : la pression internationale apparaît concentrée sur les obligations libanaises, alors que les demandes de retrait complet des forces israéliennes des derniers secteurs occupés, elles, peinent à trouver un relais effectif.

Un calendrier imposé par les États-Unis et l’ombre d’une reprise de la guerre

Du côté américain, le message transmis à Beyrouth est explicite. Les responsables chargés du dossier laissent entendre que si le désarmement partiel au Sud ne progresse pas suffisamment vite, Washington aura de plus en plus de mal à s’opposer à une opération militaire d’ampleur menée par Israël. Des échéances informelles sont évoquées dans les échanges : l’idée d’un bilan d’étape d’ici quelques mois, voire avant la fin de l’année, revient dans plusieurs comptes rendus d’entretiens.

Ces signaux nourrissent la perception d’un « compte à rebours » dans certains milieux politiques libanais, même si les responsables s’abstiennent de le reconnaître publiquement. Les autorités officielles se refusent à relier directement la cadence du désarmement à la menace d’une nouvelle guerre, mais la corrélation s’impose dans les débats, en particulier parmi les partis proches du Hezbollah. Pour eux, le risque est clair : voir le pays placé devant une alternative binaire entre accélération unilatérale du désarmement et menace d’escalade militaire.

Les représentants de l’armée, eux, insistent sur un autre paramètre : la capacité réelle de l’institution à maintenir, sur la durée, un dispositif dense au Sud alors que l’État reste plongé dans une crise financière. Le besoin d’aides en équipements, en carburant et en logistique est régulièrement mentionné dans les échanges avec les partenaires étrangers, qui conditionnent leur soutien à la poursuite du processus engagé.

Le projet de « zone économique » : de la ligne de front au corridor d’investissements

Parallèlement au volet sécuritaire, un projet américain de « zone économique » le long de la frontière a été exposé à plusieurs responsables libanais. Dans les documents circulant dans les chancelleries, la zone concernée s’étend du secteur du Mont Hermon jusqu’au littoral de Naqoura. L’idée directrice est de transformer une bande frontalière marquée par des décennies de confrontation en un corridor de projets touristiques, de zones franches et d’activités économiques.

Les promoteurs de ce schéma mettent en avant la création de milliers d’emplois, l’arrivée d’investissements étrangers et l’intégration du Sud dans des circuits régionaux de tourisme et de services. Les présentations évoquent la construction d’hôtels, de centres de loisirs, de routes modernes et de parcs d’activités, avec un régime réglementaire spécifique destiné à attirer les capitaux. Le financement serait assuré en grande partie par des bailleurs internationaux et des investisseurs privés, avec un rôle d’interface de certains fonds souverains.

Ce récit mise sur un levier puissant dans une région épuisée par la guerre et la pauvreté : la promesse d’un développement visible, susceptible de modifier la perception de l’État et d’atténuer l’influence des acteurs armés. Dans certains cercles occidentaux, la « zone économique » est présentée comme la suite logique du désarmement partiel : une fois la pression sécuritaire réduite, le terrain deviendrait disponible pour une transformation économique d’ampleur.

À Beyrouth, la crainte d’une zone tampon déguisée

La lecture qui prévaut dans de nombreux cercles libanais est sensiblement différente. Plusieurs responsables impliqués dans le dossier voient dans ce projet le risque d’une « zone tampon déguisée ». Le principal point de friction tient au régime envisagé pour la circulation des habitants et pour l’accès aux terres. Dans les simulations qui sont parvenues aux autorités, la zone économique serait placée sous un dispositif de sécurité renforcé, avec des contrôles d’accès, des restrictions pour certaines zones et une forme de cogestion impliquant des acteurs extérieurs.

Aux yeux des responsables libanais, cela revient à accepter, sur la durée, un régime d’exception le long de la frontière, au sein même du territoire national. La perspective de baux de longue durée, de concessions relatives à des terrains agricoles ou à des parcelles proches de la ligne de séparation alimente les inquiétudes sur un glissement progressif de la souveraineté de fait. Dans les discussions internes, l’un des négociateurs résume cette crainte par une formule qui revient fréquemment : « on ne peut pas troquer des hôtels et des emplois contre le contrôle de la frontière et de nos terres ».

La question de l’autorité de commandement constitue un autre point de blocage. Les autorités libanaises insistent sur l’idée que toute force de sécurité déployée dans la zone doit rester placée sous la chaîne de commandement nationale. Toute solution impliquant une tutelle indirecte ou une capacité d’ingérence de structures étrangères est perçue comme incompatible avec les principes de base de l’État.

La contre-proposition libanaise : retrait, prisonniers et liberté d’action de l’armée

Face à ce projet, Beyrouth met en avant un ensemble de conditions qu’elle considère comme prioritaires. En premier lieu, le retrait israélien des derniers secteurs occupés figure en tête de liste : collines contrôlées au-delà de la ligne, fermes de Chebaa, hauteurs de Kfarchouba et partie nord du village de Ghajar. Ces espaces restent, dans la cartographie officielle libanaise, des territoires occupés dont la restitution est présentée comme un préalable à toute discussion approfondie sur le futur de la frontière.

À ces exigences territoriales s’ajoutent deux autres volets : la libération des prisonniers et détenus libanais encore en Israël, ainsi que la clarification du sort des disparus ; puis la garantie d’une liberté de mouvement totale pour l’armée libanaise sur l’ensemble du Sud. Dans cette optique, l’État refuse l’idée d’une zone où ses propres forces seraient soumises à des restrictions d’accès ou à des conditions imposées par des acteurs extérieurs.

Les autorités libanaises présentent ces demandes comme un bloc indissociable. La séquence qu’elles défendent est claire : mise en œuvre du cessez-le-feu, retrait complet des forces israéliennes des segments encore occupés, traitement des dossiers humains, puis seulement ouverture de discussions sur des projets de développement ou de reconstruction, à condition qu’ils restent intégralement sous souveraineté nationale.

Un président en équilibre entre exigences internationales et stabilité interne

Dans ce paysage, la position du président de la République occupe une place centrale. Le chef de l’État soutient, sur le plan diplomatique, l’application du cessez-le-feu, le renforcement de l’armée au Sud et le rôle de la commission de suivi. Mais il a aussi refusé, selon plusieurs témoins de réunions, l’idée d’un désarmement forcé du Hezbollah par l’armée, en avançant le risque d’embrasement interne.

Pour la présidence, le désarmement partiel au Sud doit s’inscrire dans un cadre politique plus large, qui tienne compte des équilibres internes et des rapports de force régionaux. Une opération menée de manière unilatérale, sans accord explicite avec la formation chiite, est jugée susceptible de raviver des lignes de fracture que le pays tente de contenir depuis la fin de la guerre civile. Le discours public insiste donc sur deux priorités : consolider l’autorité de l’État sur la frontière et éviter une nouvelle déflagration.

Cette posture se reflète dans les échanges avec les émissaires étrangers. La présidence défend l’accélération de l’aide à l’armée, en particulier en matière d’équipement et de logistique, tout en rappelant que la stabilité interne ne peut pas être fondée sur une confrontation frontale avec un acteur armé qui dispose d’une base sociale importante au Sud et dans la Békaa.

Les inquiétudes du Hezbollah et l’ombre de la « guerre économique »

Pour le Hezbollah et son environnement politique, la combinaison entre désarmement partiel, commission internationale et projet de zone économique est lue comme un continuum de pression. Les déclarations de responsables proches du mouvement critiquent la participation civile libanaise à la commission de suivi, jugée comme une concession supplémentaire. Ils affirment que l’État a offert des gestes « gratuits » sans obtenir de garanties sur la fin des violations israéliennes.

À cette pression sécuritaire s’ajoute, aux yeux de ce camp, une « guerre économique et financière » menée contre l’environnement social du parti. Le resserrement des contraintes bancaires, les difficultés rencontrées par des institutions sociales, sanitaires et éducatives qui lui sont liées, et le basculement forcé vers une économie de cash sont décrits comme des instruments supplémentaires pour « étrangler » une partie de la population. Dans ce contexte, le projet de zone économique est perçu comme un outil de reconfiguration du Sud, sur le long terme, au détriment de l’influence de la « résistance ».

Ces préoccupations trouvent un écho chez certains responsables institutionnels qui, sans partager toutes les analyses du Hezbollah, mettent en garde contre les effets cumulés de la pression sécuritaire au Sud, de la crise financière et des scénarios de réaménagement économique de la frontière.

États-Unis, France et acteurs arabes : jeux croisés au Sud

Les États-Unis apparaissent comme les principaux promoteurs de la combinaison actuelle : accélération du désarmement au sud du Litani, renforcement de la commission de suivi, pression sur Israël pour limiter certains excès, et mise en avant d’un projet de développement économique. L’ambassade américaine à Beyrouth joue un rôle particulièrement actif, multipliant les rencontres avec les pôles du pouvoir et relayant les préoccupations de Washington.

La France adopte une posture plus nuancée. Elle s’implique dans la commission de suivi, soutient l’idée d’une conférence de soutien à l’armée libanaise et travaille à des formats de reconstruction et de relance économique. Mais elle se montre plus prudente sur les mécanismes susceptibles d’être perçus comme une mise sous tutelle de la frontière. La participation française au mechanism est présentée, dans les échanges officiels, comme un facteur d’équilibre destiné à éviter que le Liban ne soit face à un tête-à-tête asymétrique avec le binôme américano-israélien.

Du côté arabe, plusieurs capitales suivent le dossier de près. La récente visite du président libanais à Oman a été interprétée comme un signal de recherche de nouveaux appuis régionaux, moins exposés que d’autres acteurs aux tensions directes avec le Hezbollah. L’Arabie saoudite, de son côté, reste impliquée dans les discussions diplomatiques, tout en conditionnant son soutien à des avancées politiques internes et à une clarification du rôle du Liban dans la région.

Des scénarios encore ouverts sur l’avenir de la frontière

Dans les échanges entre responsables libanais et diplomates, plusieurs scénarios circulent pour l’avenir du Sud. Le premier repose sur l’achèvement, à moyen terme, du désarmement partiel au sud du Litani, la consolidation du déploiement de l’armée et une forme de gel du projet de « zone économique » dans sa version actuelle. Dans ce cas, la priorité serait donnée à des projets de reconstruction et de développement plus classiques, intégrés au droit commun et pilotés par l’État.

Un second scénario évoque la possibilité d’une zone de développement spécifique, mais étroitement encadrée par des garanties juridiques et politiques : propriété des terres strictement libanaise, liberté de circulation garantie pour les habitants, commandement exclusif de l’armée sur toute force de sécurité présente, et absence de toute structure de tutelle internationale permanente. Ce schéma, plus acceptable pour Beyrouth, supposerait cependant de longues négociations sur les modalités concrètes.

Un troisième scénario, plus sombre, est celui de l’enlisement. Il verrait se maintenir un désarmement inachevé, des violations régulières du cessez-le-feu, un mécanisme de suivi occupé à gérer les urgences, et des projets économiques qui resteraient sur le papier. Dans ce cas, le Sud continuerait d’être une zone de tension chronique, soumise à des poussées périodiques d’escalade, sans horizon clair de stabilisation.

Pour l’heure, aucun accord formel n’a été conclu sur la « zone économique » le long de la frontière. Le Liban poursuit ses discussions sur le désarmement partiel et sur le rôle de l’armée au Sud, tout en naviguant entre injonctions sécuritaires et promesses d’investissements. Dans ce jeu serré, chaque concession, chaque délai et chaque mot employé dans les communiqués officiels pèse désormais sur la définition même de la souveraineté à la frontière.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi