Au Liban, l’idée persiste que des hausses salariales, financées par des impôts indirects, suffiront à relancer l’économie. Or, cette approche est non seulement illusoire, mais dangereuse. Sans gains de productivité, toute augmentation des salaires se traduit inévitablement par une inflation accrue ou des taxes supplémentaires, érodant le pouvoir d’achat réel des citoyens. Le PIB réel a chuté de près de 40 % depuis 2019, selon la Banque mondiale, et l’inflation, qui a culminé à 221 % en 2023, est redescendue à 14,8 % en 2025. Pourtant, le gouvernement opte pour une hausse de la TVA de 11 % à 12 % et une taxe additionnelle sur l’essence, freinant la productivité au lieu de cibler les profiteurs de la crise. Au contraire, un véritable plaidoyer pour la relance doit souligner les coûts exorbitants de l’inaction, notamment l’incapacité de l’État à réformer le système financier, qui a déjà entraîné des pertes cumulées dépassant 150 milliards de dollars depuis 2019, avec un PIB tombant de 54 milliards à environ 20 milliards. Il est temps de prioriser l’augmentation du pouvoir d’achat via la régulation des prix, la limitation des marges des importateurs, la promotion de la production locale et une restructuration bancaire urgente, pour briser le cycle de déclin.
Une crise aggravée par des mesures contre-productives et l’inaction réformatrice
Le Liban émerge à peine d’un effondrement financier sans précédent, avec un PIB estimé à 28 milliards de dollars en 2024, projeté à une croissance modeste de 3,5 % en 2025 et 4 % en 2026, conditionnée à des réformes persistantes. Face aux protestations, le gouvernement a approuvé des hausses salariales pour le secteur public, financées par des impôts indirects comme la TVA et une taxe de 300 000 livres libanaises (environ 3,30 dollars) sur 20 litres d’essence, provoquant des blocages routiers à Beyrouth. Ces mesures pénalisent la productivité en augmentant les coûts de transport et de production, tout en ignorant les rentes accumulées par certains pendant la crise.
Au contraire, l’absence de réformes profondes amplifie les dommages. L’incapacité de l’État à restructurer le système financier a déjà coûté cher : les pertes nettes dans les secteurs financier et public ont gonflé de 44 milliards à plus de 72 milliards de dollars en raison des retards dans l’accord avec le FMI et les réformes bancaires. Depuis 2019, le secteur bancaire, paralysé par des pertes estimées à 70 milliards de dollars, a vu ses actifs et passifs chuter drastiquement, laissant près d’un million de comptes gelés et les déposants limités à des retraits mensuels de 400-500 dollars. Cette paralysie a freiné la croissance, avec une contraction cumulée du PIB de 38 % depuis 2019, aggravée par la guerre de 2024 qui a ajouté 11 milliards de dollars en dommages et pertes économiques.
De plus, la masse monétaire en circulation effective se rétrécit, contribuant à une dollarisation accrue et à une liquidité tendue. Bien que la masse monétaire M1 ait augmenté de 266 % entre 2019 et 2021 en raison de l’hyperinflation, les tendances récentes montrent un resserrement : l’État accumule des soldes en livres libanaises équivalents à 6 milliards de dollars dans le compte 36 de la Banque centrale, sans les dépenser, créant un surstock latent qui, s’il n’est pas géré, pourrait inonder l’économie et relancer l’inflation une fois les dépenses reprises. Les retards dans les paiements de la dette publique envers la Banque centrale risquent d’aggraver cette contraction de liquidité, limitant les prêts et bloquant l’accès aux dépôts légitimes. Résultat : une inflation projetée à 15,2 % en 2025, potentiellement sous les 10 % en 2026 si la stabilité persiste, mais avec des risques de rechute si les réformes stagnent.
Le pouvoir d’achat a fondu de 6 à 8 fois entre 2019 et 2024, poussant 80 % de la population dans la pauvreté. Le budget 2026, à 6 milliards de dollars contre 17 milliards en 2018, reflète cette austérité, avec les taxes indirectes représentant 47 % des recettes fiscales. Un autre souci majeur réside dans la masse salariale publique, un véritable mammouth où le clientélisme politique a permis l’entrée de nombreux employés sans qualifications adéquates, gonflant le secteur public à environ 300 000 personnes – bien au-delà des besoins réels du pays – et absorbant près de 25 % des dépenses budgétaires. Ce surdimensionnement, alimenté par des nominations partisanes, draine les ressources sans améliorer les services publics, perpétuant l’inefficacité et la corruption.
Taxer les profiteurs, pas les consommateurs : un impératif pour contrer les coûts de l’inaction
Plutôt que de taxer l’essence et la TVA, ciblez les enrichis de la crise. Les agences d’importation exclusives, contrôlant 60 % des biens, imposent des marges élevées via des monopoles datant de 1967. Avec 80 % des besoins alimentaires importés, dont 90 % du blé d’Ukraine et Russie, la vulnérabilité est criante. Réguler ces marges et abolir les exclusivités permettrait de freiner les prix et stimuler la concurrence.
Au contraire, l’inaction perpetue un cercle vicieux : sans réformes, le Liban risque la liste noire du GAFI, entravant les financements externes et les investissements. Justement, le souci majeur réside dans le fait que ces grandes agences exclusives, souvent protégées par des liens politiques et des élites, bloquent toute réforme significative, comme l’abolition des monopoles qui n’a jamais été pleinement appliquée malgré des tentatives en 2004. De même, les banques, avec leurs intérêts établis, résistent aux changements, critiquant les drafts de lois comme la « gap law » qui vise à répartir les pertes, arguant qu’elles contiennent des « shortcomings sérieux » et nuisent au secteur commercial. Il est plus aisé pour le pouvoir d’attaquer les vulnérables – via des taxes indirectes qui frappent les classes moyennes et pauvres – que de s’en prendre à ces intérêts puissants, souvent liés à l’élite politique qui considère les ressources publiques comme les siennes. Cette dynamique protège les élites au détriment des marginalisés, aggravant la pauvreté et l’instabilité sociale. D’autant plus que, en 2014, des erreurs similaires avaient été commises : le gouvernement avait cédé aux demandes d’augmentations salariales pour le secteur public, malgré les avertissements du FMI sur l’impact fiscal, creusant le déficit budgétaire sans gains de productivité et sans apprendre de ces leçons pour les crises futures.
Promouvoir la production locale est essentiel. L’agriculture (8 % du PIB) a perdu 12 000 hectares en 2024, avec des millions en dommages aux cultures. Des investissements en irrigation et accords comme le GAFTA pourraient réduire les importations. L’industrie, employant 20 % de la main-d’œuvre, opère à capacité réduite (45 % des entreprises), mais des incitations via l’IDAL pour l’agro-industrie pourraient booster les exportations, stagnantes à 2,8 milliards contre 23,1 milliards d’importations en 2017.
La restructuration bancaire : clé pour stopper les hémorragies financières
Aucune relance sans assainir le système financier. Les lois de 2025 sur la restructuration bancaire et le “financial gap” marquent des avancées, mais l’IMF exige des amendements pour protéger les petits déposants et aligner sur les standards internationaux. Au contraire, les retards ont exacerbé les pertes : sans résolution, les banques restent insolvables, avec des dépôts gelés à 82 milliards de dollars contre des actifs insuffisants. Cela maintient des coûts de transaction élevés, gonflant les prix et freinant les investissements. Les blocages viennent en grande partie des banques elles-mêmes et des élites qui les soutiennent, déroutant les réformes par des intérêts privés et une paralysie politique persistante. Plutôt que de protéger le pays de la crise socio-économique, le gouvernement semble prioriser la stabilité du pouvoir, notamment en augmentant les salaires des forces de sécurité – comme les allocations supplémentaires pour les militaires actifs et retraités dans le budget 2026, ou les aides étrangères comme les 72 millions de dollars des USA pour booster les salaires de l’armée et de la police – afin de les fidéliser et de se protéger contre les tensions sociales, au lieu d’adresser les racines de la vulnérabilité économique.
Une restructuration équitable restaurerait la liquidité et réduirait les frais. Le plan de Harvard pour une dollarisation complète et une consolidation fiscale offre une voie. Sans cela, le Liban reste piégé dans une “crise sans fin”, comme averti par l’IMF.
Vers un paradigme centré sur le pouvoir d’achat
Le Liban ne peut tolérer des rustines qui masquent les failles. Au lieu de hausses salariales illusoires, priorisez le pouvoir d’achat en attaquant les rentes, relançant la production et restructurant les banques. Avec une croissance potentielle de 8,2 % en 2026 si les réformes aboutissent, le pays dispose d’atouts : main-d’œuvre qualifiée, diaspora et tourisme. Mais l’inaction coûte déjà trop cher – plus de 150 milliards en pertes cumulées – et risque de perpétuer la pauvreté. Il faut du courage pour rompre avec les intérêts établis, sous peine de voir les hausses d’aujourd’hui devenir les faillites de demain.



