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Livre libanaise : gros billets, petite confiance

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La livre libanaise s’apprête à changer d’échelle. Selon la presse libanaise, la Banque du Liban poursuit la préparation de nouvelles coupures de 500 000, un million, deux millions et cinq millions de livres, alors que le billet de 100 000 livres reste aujourd’hui la plus haute coupure en circulation. L’opération est présentée comme technique : réduire les liasses, simplifier les paiements, alléger le transport du cash et remplacer une partie des petites coupures usées. Mais dans un pays où la monnaie a été pulvérisée par l’effondrement financier, la question n’est pas seulement pratique. Elle est politique. Peut-on demander aux Libanais de voir dans ces billets un simple outil de paiement, alors que les responsables politiques, bancaires et administratifs qui ont accompagné la crise restent largement en place ?

Livre libanaise : une opération pratique, un symbole lourd

La Banque du Liban insiste sur l’absence d’effet inflationniste direct. L’argument tient si les nouvelles coupures remplacent des billets existants sans augmenter la masse monétaire. Dans ce cas, il ne s’agit pas de créer plus de monnaie, mais de modifier la forme physique de la monnaie déjà utilisée. Le raisonnement est valable sur le plan technique. Il ne suffit pas sur le plan social. Pour beaucoup de ménages, l’arrivée d’un billet de cinq millions de livres ne sera pas lue comme une modernisation. Elle sera reçue comme le symbole d’une perte. Elle dira, en une seule coupure, l’ampleur du chemin parcouru depuis l’époque où 100 000 livres représentaient une somme significative.

La livre libanaise n’a pas seulement perdu de la valeur dans les comptes. Elle a perdu son rôle psychologique. La monnaie est censée mesurer, payer, épargner et rassurer. Au Liban, elle mesure surtout une crise. Les billets que les citoyens transportent en liasses rappellent la dévaluation, l’inflation, la crise bancaire, les dépôts bloqués et l’absence de reddition de comptes. La nouvelle coupure peut donc résoudre un problème de caisse, mais elle ne restaurera pas seule la confiance dans la monnaie.

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La justification pratique est claire. Les montants du quotidien ont augmenté au point de rendre le billet de 100 000 livres insuffisant pour de nombreux paiements ordinaires. Une course, un plein de carburant, une facture, une livraison, une réparation, un restaurant familial ou des achats alimentaires peuvent nécessiter des paquets de billets. Les commerçants doivent compter davantage. Les banques et entreprises doivent stocker, transporter et trier plus de papier. Les citoyens portent plus de cash, avec plus de risque de perte ou de vol. Dans cette réalité, une coupure plus élevée peut faciliter les transactions.

CoupureValeur approximative au taux de 89 500 livres pour un dollar
100 000 livres1,12 dollar
500 000 livres5,59 dollars
1 000 000 livres11,17 dollars
2 000 000 livres22,35 dollars
5 000 000 livres55,87 dollars
100 000 livres à l’ancien taux officiel de 1 507,566,33 dollars

Les chiffres donnent la mesure du basculement. Au taux officiel de 89 500 livres pour un dollar, le billet actuel de 100 000 livres vaut environ 1,12 dollar. Un billet de 500 000 livres vaudrait environ 5,59 dollars. Un billet d’un million vaudrait 11,17 dollars. Un billet de deux millions vaudrait 22,35 dollars. Un billet de cinq millions vaudrait 55,87 dollars. Même la plus grande coupure envisagée resterait donc inférieure à ce que représentait autrefois le billet de 100 000 livres au taux officiel historique de 1 507,5 livres pour un dollar, soit environ 66,33 dollars.

Cette comparaison est brutale. Elle montre que le nouveau billet de cinq millions ne constitue pas une expansion de pouvoir d’achat. Il représente plutôt le rattrapage administratif d’une monnaie dévaluée. Le pays ne s’apprête pas à imprimer une richesse nouvelle. Il s’apprête à imprimer une coupure adaptée à la pauvreté relative de sa monnaie. La nuance est essentielle, car elle explique la gêne que peut provoquer l’opération.

Des coupures plus grandes pour une monnaie plus faible

Selon la presse libanaise, le Parlement a autorisé en avril 2025 l’émission de nouvelles coupures de 500 000 livres et d’un million de livres, avant qu’une modification n’ajoute la possibilité d’un billet de cinq millions. Le conseil central de la Banque du Liban a ensuite retenu quatre valeurs : 500 000, un million, deux millions et cinq millions de livres. Les mêmes informations indiquent que le billet de 100 000 livres représente environ 95 % de la monnaie imprimée et en circulation, contre 4,5 % pour le billet de 50 000 livres, les autres coupures se partageant le reste.

Ce détail éclaire l’objectif opérationnel. Le système de paiement en espèces repose presque entièrement sur une coupure devenue trop faible. Remplacer une partie de ces volumes par des billets plus élevés peut réduire le nombre de billets nécessaires pour régler une même somme. Cela peut aussi diminuer les coûts de manipulation pour les banques, les commerces, les transporteurs de fonds et les institutions publiques. Mais cette rationalisation du cash ne doit pas masquer la raison de départ. Si le billet de 100 000 livres est devenu trop petit, c’est parce que le pouvoir d’achat de la monnaie s’est effondré.

Le calendrier reste incertain. Le projet n’aurait pas été gelé, selon les informations publiées, mais il est encore dans une phase technique. Les choix de conception, les éléments de sécurité, les spécifications et les validations précèdent l’envoi des modèles définitifs aux imprimeurs spécialisés. La guerre récente et le ralentissement du pays auraient retardé certaines démarches, notamment les échanges avec les sociétés étrangères de fabrication de billets. Les délais mondiaux de production sont également longs. Les entreprises spécialisées font face à une demande élevée, et les calendriers peuvent atteindre deux ans. Le Liban aurait toutefois réservé une place dans un délai plus proche d’un an pour mener l’opération à son terme.

Cette attente donne du temps pour clarifier le message. Les autorités monétaires peuvent expliquer ce qu’elles impriment, pourquoi elles l’impriment, combien elles remplacent et comment elles éviteront tout malentendu sur la masse monétaire. Elles peuvent aussi publier une stratégie de retrait progressif des petites coupures les plus usées. Plus la communication sera précise, moins l’opération sera perçue comme un signe de panique. À l’inverse, un lancement mal expliqué renforcerait l’idée que l’État se contente de suivre la dévaluation plutôt que de la réparer.

Le billet n’est pas inflationniste, mais la mémoire l’est

L’argument central de la Banque du Liban est que l’opération n’est pas inflationniste. En théorie, une nouvelle coupure n’augmente pas les prix par elle-même. L’inflation dépend de nombreux facteurs : masse monétaire, taux de change, importations, énergie, salaires, attentes des agents économiques, fiscalité, concurrence, marges commerciales et confiance. Imprimer un billet de plus grande valeur n’est pas équivalent à injecter une valeur nouvelle, si l’émission remplace des billets déjà existants. Mais dans un pays traumatisé par l’effondrement, la théorie doit affronter la mémoire collective.

Les Libanais ont vu l’inflation atteindre des niveaux extrêmes. Les données internationales estiment l’inflation à 221,3 % en 2023, puis 45,2 % en 2024 et 14,6 % en 2025. La baisse de l’inflation ne signifie pas que les prix ont baissé. Elle signifie seulement que leur rythme de progression a ralenti. En 2025, certains postes essentiels ont continué d’augmenter fortement : l’éducation d’environ 38,8 %, les loyers imputés d’environ 27 % et l’alimentation d’environ 20,4 %. Pour les ménages, le choc est donc loin d’être absorbé.

Le pays vit ainsi une situation paradoxale. Le taux de change officiel est resté stable à 89 500 livres pour un dollar depuis 2024 dans les séries de la Banque du Liban. Mais les prix continuent de peser lourdement sur les familles. La stabilité du change ne suffit pas à effacer les effets cumulés de l’inflation passée. Elle ne suffit pas non plus à restaurer la confiance dans le système bancaire. La nouvelle coupure intervient donc dans une économie où l’apparence de stabilité monétaire coexiste avec un niveau de vie encore abîmé.

Le contexte du conflit ajoute une pression supplémentaire. Les tensions au sud, les frappes, les déplacements, l’incertitude autour des négociations sécuritaires et la hausse possible des coûts de transport ou de l’énergie peuvent relancer les pressions inflationnistes. Les prévisions internationales soulignent que la dépendance du Liban au pétrole pour l’électricité et les transports rend le pays vulnérable aux prix de l’énergie. Les importations d’énergie représentaient environ 29 % de la facture d’importation en 2025. Une hausse du pétrole ou du fret peut donc se répercuter rapidement sur les prix intérieurs.

Dans ce contexte, l’émission de grandes coupures peut être mal interprétée. Si les prix repartent à la hausse au moment où les nouveaux billets arrivent, l’opinion peut établir un lien direct, même s’il n’est pas techniquement exact. La Banque du Liban devra donc surveiller le calendrier, les volumes et la pédagogie. Elle devra expliquer que l’inflation se combat par la discipline monétaire, budgétaire et bancaire, pas par le choix graphique des billets. Mais elle devra aussi admettre que la symbolique compte.

La vraie question : confiance envers qui ?

Le sujet renvoie à la responsabilité des acteurs de la crise. La monnaie libanaise ne s’est pas effondrée seule. Elle a été minée par des politiques publiques intenables, une architecture bancaire défaillante, un État incapable de réformer, un défaut souverain, une accumulation de pertes et une longue absence de décision claire sur la répartition du coût de l’effondrement. Dans ces conditions, la confiance ne peut pas être demandée comme un acte de foi. Elle doit être obtenue par des comptes.

La question est simple : pourquoi les citoyens devraient-ils croire que la nouvelle gestion monétaire est différente si les mécanismes de responsabilité restent faibles ? Où sont les bilans complets des pertes ? Où en est la restructuration bancaire ? Quelles protections sont prévues pour les déposants ? Quels responsables ont été sanctionnés ? Quelles garanties empêchent le retour des mêmes pratiques ? Tant que ces questions restent ouvertes, toute décision monétaire sera lue à travers le prisme de la défiance.

Karim Souaid, gouverneur de la Banque du Liban, hérite d’un dossier explosif. Il doit gérer une monnaie dévaluée, un système bancaire encore fragile, une économie partiellement dollarisée, une circulation importante de cash et une opinion qui associe la banque centrale aux années de crise. Son défi n’est pas seulement technique. Il est institutionnel. Il doit prouver que la banque centrale ne se contente plus d’accompagner les déséquilibres, mais qu’elle contribue à les corriger.

Les nouvelles coupures peuvent aussi accentuer la cash economy. Depuis la crise bancaire, une grande partie des paiements s’effectue en espèces, souvent en dollars, parfois en livres. Le recours au cash répond à la défiance envers les banques et aux restrictions sur les comptes. Mais il rend l’économie moins traçable. Il complique la fiscalité, favorise les marges informelles et accroît les risques de blanchiment. De plus grosses coupures en livres peuvent rendre certains paiements plus faciles. Elles peuvent aussi faciliter le stockage de liquidités si les contrôles ne suivent pas.

Cet argument ne justifie pas le refus automatique des nouvelles coupures. Il impose un cadre. La Banque du Liban et les autorités financières doivent accompagner l’opération par des règles de conformité, une surveillance des circuits de cash et une relance progressive des paiements électroniques. Un pays ne peut pas rester durablement dépendant de liasses de billets pour régler ses opérations courantes. Les grandes coupures sont un correctif d’urgence, pas un modèle de modernisation.

Des gains pratiques, mais pas de réforme monétaire

L’usage quotidien doit toutefois être pris au sérieux. Pour un salarié payé en livres, un commerçant de quartier ou une petite entreprise, réduire le volume physique des billets représente un gain réel. Les longues opérations de comptage coûtent du temps. Les erreurs sont fréquentes. Les billets abîmés circulent. Les caisses sont encombrées. Les transports de fonds deviennent coûteux. Les nouvelles coupures peuvent donc améliorer la vie pratique, même si elles ne règlent pas la crise.

La conception des billets doit aussi répondre à des enjeux de sécurité. Les informations disponibles évoquent des éléments de protection contre la falsification et des caractéristiques adaptées aux personnes malvoyantes. Ce point est important. Plus une coupure est élevée, plus elle devient attractive pour les faussaires. La qualité du papier, les fils de sécurité, les encres, les marques tactiles, les microtextes et les éléments visuels devront être irréprochables. Une coupure de cinq millions de livres mal protégée pourrait provoquer une méfiance immédiate chez les commerçants.

La Banque du Liban devra aussi gérer la transition. Les nouveaux billets ne peuvent pas apparaître sans information claire aux banques, aux commerces, aux caissiers, aux distributeurs, aux transporteurs et au public. Il faudra expliquer leur apparence, leurs signes de sécurité, les modalités d’échange, le traitement des billets usés et le maintien ou non des anciennes coupures. Une transition mal préparée peut créer des refus de paiement, des soupçons de faux billets et de nouvelles frictions dans les transactions.

La dimension sociale ne peut pas être ignorée. En 2025, la pauvreté parmi les Libanais restait estimée autour de 36 %, après un pic lié aux perturbations du conflit et à la contraction de l’activité. L’insécurité alimentaire avait reculé depuis la fin de 2024, mais elle restait proche de 13 % au début de 2026. Dans un tel contexte, un billet de cinq millions de livres peut sembler élevé par son chiffre, mais faible par son pouvoir d’achat réel. Il peut payer certaines dépenses. Il ne restaure pas une classe moyenne.

La comparaison des coupures illustre cette perte. Avant la crise, 100 000 livres représentaient environ 66 dollars au taux officiel. Aujourd’hui, 100 000 livres représentent à peine plus d’un dollar au taux officiel actuel. Le futur billet de cinq millions représenterait moins de 56 dollars. Le pays a donc besoin d’une coupure cinquante fois plus élevée pour rester en dessous de la valeur internationale de son ancien plus gros billet. Cette réalité est le cœur du sujet.

Une monnaie ne se répare pas seulement par l’imprimerie

La dette publique reste un autre rappel de fragilité. Les estimations internationales situent la dette à environ 155,2 % du produit intérieur brut en 2025, malgré une baisse par rapport aux années précédentes liée à la hausse du produit intérieur brut nominal. Le pays reste exclu des marchés internationaux depuis le défaut de 2020. Cette situation limite la capacité de l’État à reconstruire une crédibilité rapide. La monnaie ne peut pas être dissociée de la dette, du budget, des banques et de la confiance extérieure.

Le tableau monétaire doit donc être lu avec prudence. La nouvelle coupure est utile si elle réduit les coûts du cash sans nourrir de création monétaire non maîtrisée. Elle est dangereuse si elle sert de substitut à une réforme plus profonde. Le risque n’est pas le billet en lui-même. Le risque est de présenter un ajustement matériel comme un progrès monétaire. Les Libanais savent faire la différence entre une caisse plus pratique et une monnaie plus solide.

Ce dossier devrait pousser les autorités à publier un engagement simple : les nouvelles coupures ne doivent pas augmenter la masse monétaire au-delà des besoins de remplacement, les volumes doivent être suivis, les émissions doivent être transparentes, et les données doivent être accessibles. La Banque du Liban publie des séries monétaires et des données de change. Elle devrait aussi accompagner cette opération par des explications vulgarisées. La confiance se construit aussi par la lisibilité.

Le Parlement, lui, ne peut pas se contenter d’avoir autorisé l’émission. Il doit suivre les effets de la décision. Les députés ont validé un changement qui touche chaque citoyen. Ils doivent demander des rapports, interroger les coûts d’impression, les modalités de distribution, les garanties de sécurité et l’impact sur la circulation fiduciaire. Dans un pays marqué par la crise, même les choix techniques doivent être contrôlés.

Les banques commerciales auront également un rôle. Elles devront gérer l’accueil des nouvelles coupures, l’échange des billets, la mise à jour des procédures internes et la formation des caissiers. Mais elles restent elles-mêmes au centre d’une crise de confiance. Pour beaucoup de Libanais, les banques ne sont plus des lieux de sécurité financière. Elles sont associées aux restrictions, aux pertes et à l’impossibilité d’accéder librement aux dépôts. La circulation de nouvelles coupures ne changera pas cette perception tant qu’une solution bancaire globale n’aura pas été adoptée.

Le dossier des billets révèle ainsi une vérité plus large. Le Liban sait traiter des symptômes techniques. Il peine à traiter les causes politiques. Il peut remplacer des liasses par des billets plus gros. Il peut améliorer la logistique du cash. Il peut moderniser les signes de sécurité. Mais il ne peut pas restaurer la valeur d’une monnaie sans restaurer la confiance dans l’État, la justice, la banque centrale, les banques et les finances publiques.

Dans les prochains mois, le suivi du projet dira beaucoup de la nouvelle gouvernance monétaire. Si l’opération est transparente, limitée, expliquée et accompagnée d’une réforme financière plus large, elle peut être comprise comme une mesure pratique. Si elle arrive seule, sans avancée sur les pertes bancaires, sans responsabilité et sans communication précise, elle sera perçue comme un aveu supplémentaire de l’effondrement. Le vrai test ne sera pas la couleur du billet de cinq millions de livres. Il sera la capacité des institutions à convaincre que cette coupure n’annonce pas une nouvelle étape de la crise, mais la gestion lucide de ses conséquences.

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