Les derniers articles

Articles liés

Comment le sud du Liban a pesé sur la naissance de l’Iran chiite

- Advertisement -

Au Liban, la formule revient souvent. Parfois avec fierté, parfois comme un rappel identitaire, parfois comme une manière de souligner l’ancienneté du rôle intellectuel du Jabal Amel dans l’histoire du chiisme. L’idée est simple, percutante, facile à mémoriser : l’Iran serait devenu chiite grâce à des missionnaires venus du sud du Liban. La formule a l’avantage des slogans. Elle frappe. Elle valorise le Sud. Elle donne au Liban une place centrale dans une histoire impériale. Mais elle pose un problème majeur : elle simplifie à l’excès une réalité beaucoup plus dense, beaucoup plus politique, et, au fond, bien plus intéressante.

Car l’Iran n’est pas devenu chiite parce que des prédicateurs libanais auraient, à eux seuls, converti un pays étranger. Le basculement iranien vers le chiisme duodécimain est d’abord le produit d’une décision d’État. Il est lié à la montée de la dynastie safavide au début du XVIe siècle, à la volonté de construire une souveraineté propre, à la nécessité de se distinguer des grands empires sunnites voisins, et à la mise en place d’un appareil religieux au service de cette transformation. Le moteur du changement est donc politique avant d’être missionnaire. C’est l’État qui impose, organise et protège la nouvelle orientation religieuse.

Mais dire cela ne suffit pas. Une religion d’État ne se décrète pas seulement depuis un trône. Elle a besoin d’hommes, de textes, de juges, de théologiens, d’enseignants, de rites, de tribunaux, d’écoles, de légitimité doctrinale. Et c’est là que le sud du Liban entre dans l’histoire de l’Iran d’une manière décisive. Car au moment où les Safavides veulent faire du chiisme duodécimain la colonne vertébrale religieuse de leur royaume, le Jabal Amel n’est pas une périphérie quelconque. C’est l’un des grands foyers savants du chiisme arabe. Il dispose d’une tradition intellectuelle solide, de lignées de juristes, d’écoles, de réseaux d’enseignement et d’une réputation déjà établie.

Recommande par Libnanews
Indicateurs économiques du Liban

Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.

La vérité historique n’est donc ni le slogan, ni sa négation. Le Liban n’a pas “fait” seul de l’Iran un pays chiite. En revanche, le Jabal Amel a fourni une partie essentielle du personnel savant, des cadres doctrinaux et des réseaux religieux qui ont permis au projet safavide de tenir, de s’enraciner et de durer. C’est moins simple à dire. C’est pourtant plus exact.

Le point de départ : l’Iran n’a pas toujours été chiite

Il faut commencer par casser une évidence rétrospective. Aujourd’hui, l’Iran est spontanément perçu comme le cœur du chiisme duodécimain. Cela paraît presque naturel. Pourtant, cette évidence est le produit d’une histoire. Avant les Safavides, l’Iran n’était pas un pays majoritairement chiite. Des foyers chiites y existaient, bien sûr. Certaines villes, certains courants, certaines élites religieuses ou politiques avaient déjà des affinités chiites. Mais l’ensemble de l’espace iranien restait majoritairement sunnite.

C’est là que se situe le vrai tournant. Lorsque Shah Ismaïl Ier fonde l’État safavide au début du XVIe siècle et s’empare de Tabriz en 1501, il ne se contente pas de créer une nouvelle dynastie. Il transforme la matrice religieuse du pouvoir. Il proclame le chiisme duodécimain religion d’État. Ce geste ne relève pas d’une simple préférence pieuse. Il a une portée stratégique. Le nouvel État safavide a besoin d’une identité forte, différenciée, mobilisatrice, capable de le distinguer du monde ottoman sunnite et des autres puissances rivales. Le chiisme devient alors une frontière politique autant qu’une doctrine religieuse.

Il faut être très clair sur ce point : l’Iran n’est pas devenu chiite par un glissement lent, diffus, purement populaire. Il l’est devenu parce qu’un pouvoir central a décidé d’imposer une nouvelle norme religieuse à l’échelle d’un royaume. Cette dimension d’État est fondamentale. Sans elle, tout le reste devient incompréhensible.

Une décision politique ne crée pas à elle seule une orthodoxie

Mais une proclamation ne suffit jamais. Transformer un royaume majoritairement sunnite en État chiite suppose beaucoup plus qu’un décret. Il faut produire une orthodoxie. Il faut dire ce qu’est la bonne doctrine, quelles pratiques doivent être encouragées, quels rites doivent être promus, quels tribunaux doivent juger selon quelle école juridique, qui peut parler au nom de la religion, et comment cette religion doit s’articuler avec le pouvoir royal.

Autrement dit, il faut une infrastructure savante. Et c’est précisément ce qui manque à l’Iran safavide au moment du basculement. Le pouvoir dispose d’une volonté. Il ne dispose pas encore, à l’échelle nécessaire, d’un appareil clérical duodécimain suffisamment dense et suffisamment reconnu pour donner à cette volonté une forme stable. Il lui faut donc chercher cette compétence là où elle existe déjà.

C’est à ce moment que le Jabal Amel devient central. Le sud du Liban n’est pas l’origine de la décision safavide. Mais il devient l’un des principaux réservoirs de savoir religieux mobilisés pour la rendre opérationnelle. La distinction est essentielle. Le Liban n’est pas le moteur premier du changement. Il est l’un des grands fournisseurs de la matière intellectuelle sans laquelle le changement aurait eu beaucoup plus de mal à s’enraciner.

Le Jabal Amel, un foyer ancien du chiisme savant

Pour comprendre pourquoi les Safavides ont pu s’appuyer sur des savants du sud du Liban, il faut mesurer ce qu’était le Jabal Amel dans l’histoire du chiisme. Cette région, située dans ce qui correspond aujourd’hui au sud du Liban, n’était pas seulement un espace rural de marge. Elle s’était imposée depuis des siècles comme l’un des grands foyers de savoir chiite duodécimain.

Le chiisme y était implanté de longue date. Des traditions d’enseignement s’y étaient consolidées. Des familles savantes y avaient émergé. Des chaînes de transmission, des pratiques d’étude, des œuvres juridiques et théologiques y avaient pris forme. À l’époque où les Safavides cherchent des juristes et des théologiens capables d’encadrer religieusement l’Iran, le Jabal Amel a déjà acquis une réputation considérable dans le monde chiite. Les sources spécialisées le décrivent même, au début du XVIe siècle, comme le principal centre du savoir chiite de son temps, produisant et influençant des centaines de savants au-delà de ses frontières immédiates.  

Ce point est capital. Il signifie que les Safavides n’ont pas trouvé au Liban une simple communauté pieuse à mobiliser. Ils ont trouvé une région qui fonctionnait déjà comme un centre intellectuel reconnu. Ils ont puisé dans un espace qui produisait de l’autorité religieuse. Le lien entre le sud du Liban et l’Iran ne repose donc pas sur une intuition vague ou une affinité confessionnelle générale. Il repose sur une hiérarchie réelle du savoir dans le monde chiite de l’époque.

Le mot “missionnaires” est trop faible et trop trompeur

C’est ici qu’il faut corriger le langage courant. Parler de “missionnaires venus du Liban” donne une image réductrice de ce qui s’est passé. Le mot suggère des prédicateurs itinérants qui auraient parcouru l’Iran pour convertir une population réticente ou ignorante. Ce n’est pas cela. Les hommes venus du Jabal Amel n’étaient pas des missionnaires au sens folklorique ou populaire du terme. Ils étaient surtout des juristes, des théologiens, des enseignants, des détenteurs d’ijazat, des auteurs, des arbitres doctrinaux, parfois des détenteurs de hautes fonctions religieuses.

Leur tâche n’était pas simplement de convaincre. Elle consistait à structurer. À encadrer. À codifier. À rendre le chiisme d’État praticable. À donner au nouveau régime des bases juridiques et religieuses. À enseigner les cadres doctrinaux à une élite. À produire une continuité entre la proclamation politique des shahs et la vie religieuse quotidienne du royaume.

En d’autres termes, les savants du Jabal Amel n’ont pas “créé” le chiisme iranien, mais ils ont contribué à construire les institutions et les justifications qui ont permis à ce chiisme d’État de durer. C’est plus profond qu’une simple mission de conversion.

Les Safavides avaient besoin d’un clergé compétent et légitime

Pourquoi les shahs safavides se sont-ils tournés vers des savants venus d’ailleurs ? Parce que l’Iran, au moment du basculement, ne disposait pas encore d’une masse suffisante de clercs duodécimains capables d’assumer cette transformation à l’échelle d’un État. Le pouvoir devait donc attirer des ulémas déjà formés dans des régions où le chiisme savant était bien installé.

Le Jabal Amel n’était pas seul. Les Safavides ont aussi fait appel à des savants d’Irak et de Bahreïn. Mais la contribution amilie est restée particulièrement forte dans la mémoire historique et dans les travaux académiques. Pourquoi ? Parce qu’elle a produit plusieurs figures majeures. Parce qu’elle a été durable. Parce qu’elle a touché le cœur de l’appareil doctrinal safavide. Et parce que ces savants ne se sont pas contentés d’occuper des postes secondaires : ils ont contribué à redéfinir le rapport entre le pouvoir, le droit religieux et l’autorité savante.  

Ce n’est donc pas un détail. C’est un élément structurant. L’État safavide avait besoin de transformer une volonté politique en système religieux. Le Jabal Amel lui a fourni une partie des hommes capables d’opérer cette transformation.

Ali al-Karaki, l’homme charnière

Dans cette histoire, un nom s’impose immédiatement : Ali al-Karaki, souvent appelé al-Muhaqqiq al-Karaki. Pour quiconque veut comprendre le lien entre le sud du Liban et la chiitisation de l’Iran, c’est probablement la figure la plus importante.

Karaki est originaire du Jabal Amel. Il quitte la région, passe par Najaf, puis entre au service du pouvoir safavide au tout début du XVIe siècle. Les sources de l’Encyclopaedia Iranica le présentent comme le premier grand juriste amili au service de Shah Ismaïl et comme une figure clé des changements légaux et doctrinaux introduits dans les villes iraniennes par les juristes venus de Jabal Amel.  

Pourquoi son rôle est-il si important ? Parce qu’il ne se contente pas d’être un enseignant prestigieux. Il contribue à définir l’articulation entre la souveraineté du shah et l’autorité religieuse du juriste chiite. Or cette question est centrale dans le chiisme duodécimain : en l’absence de l’imam caché, quelle légitimité a le pouvoir temporel ? Quel espace revient aux savants ? Comment la loi religieuse doit-elle être appliquée par un État ?

Karaki participe précisément à cette construction. Il aide à donner une forme doctrinale au pouvoir safavide. Il ne “convertit” pas l’Iran à lui seul, mais il contribue à établir la grammaire juridique et théologique du nouveau régime. C’est immense.

Karaki n’est pas seulement un individu, il inaugure un mouvement

Il faut ajouter une chose essentielle : Karaki n’est pas un cas isolé. Il ouvre un cycle. Les sources indiquent qu’il inaugure le mouvement d’émigration des savants du Jabal Amel vers la Perse des premiers shahs safavides. Cela signifie qu’il n’est pas seulement un grand nom parmi d’autres. Il est le point d’entrée d’une dynamique plus large, celle d’un transfert partiel du capital religieux amili vers l’espace safavide.  

Cette migration n’est pas massive au sens démographique. On ne parle pas d’un déplacement de population à grande échelle. On parle d’une migration savante. Ce qui voyage, ce sont des familles religieuses, des juristes, des enseignants, des textes, des méthodes et des élèves. Mais une migration de ce type peut peser énormément. Dans un État en voie de confessionnalisation, quelques dizaines de figures occupant des postes décisifs peuvent avoir plus d’effet qu’un grand nombre d’anonymes.

Le lien entre le sud du Liban et l’Iran est donc un lien d’élites religieuses. C’est précisément ce qui lui donne sa profondeur.

Le Jabal Amel fournit des hommes, mais aussi des méthodes

Réduire ce phénomène à un simple déplacement d’individus serait encore insuffisant. Car les savants amilis ne transportent pas seulement leur érudition personnelle. Ils apportent avec eux une culture du savoir. Une manière de former les élèves. Une tradition juridique. Des hiérarchies intellectuelles. Des corpus de référence. Des habitudes de discussion doctrinale.

En d’autres termes, le sud du Liban n’exporte pas seulement des hommes. Il exporte un style savant. Un capital collectif. Une manière de produire de l’autorité religieuse. C’est cela qui rend l’influence du Jabal Amel si durable dans l’Iran safavide. Elle ne tient pas uniquement à quelques biographies brillantes. Elle tient à une tradition capable de se reproduire, de s’enseigner, de s’institutionnaliser et de s’insérer dans le fonctionnement d’un État.

C’est aussi pour cela que le récit simpliste du “missionnaire libanais” passe à côté de l’essentiel. Le vrai sujet n’est pas seulement celui de la conversion. C’est celui de la fabrication d’une orthodoxie d’État.

Le patronage safavide et l’ascension des savants amilis

La relation entre les Safavides et les savants du Jabal Amel n’était pas unilatérale. Le pouvoir iranien avait besoin d’eux. Mais eux aussi trouvaient dans l’Iran safavide un espace d’ascension et de reconnaissance. Dans leur région d’origine, ces juristes disposaient certes d’un prestige religieux, mais ils n’avaient pas nécessairement accès à une machine d’État capable de démultiplier leur influence. En Iran, ils pouvaient obtenir des charges, participer à la définition du droit religieux officiel, bénéficier du patronage du pouvoir et exercer une autorité à l’échelle impériale.  

C’est un point souvent négligé. Le lien entre le sud du Liban et l’Iran n’est pas seulement celui d’une contribution altruiste à un projet religieux étranger. C’est aussi un échange d’intérêts. Le pouvoir safavide gagne en légitimité doctrinale et en compétences religieuses. Les savants amilis gagnent en statut, en moyens, en capacité d’action et parfois en influence sociale.

Cette convergence explique en partie la force du phénomène. Les ulémas du Jabal Amel ne sont pas simplement recrutés ; ils s’insèrent dans une structure qui leur permet de déployer pleinement leur savoir et d’en faire un levier de pouvoir.

L’autre grande figure : Cheikh Bahaï

Après Karaki, l’autre nom qui incarne ce pont entre le monde amili et la Perse safavide est celui de Baha’ al-Din al-Amili, plus connu sous le nom de Cheikh Bahaï. Son parcours illustre à merveille la profondeur de la circulation savante entre le Levant chiite et l’espace iranien.

Cheikh Bahaï n’est pas seulement un théologien. Il est aussi juriste, astronome, mathématicien et intellectuel majeur de l’Iran safavide. Les sources le présentent comme actif au service de l’État safavide et comme défenseur d’un élargissement des pouvoirs des ulémas. Son itinéraire montre que l’influence amilie en Iran ne se limite pas à la seule jurisprudence religieuse. Elle touche aussi à la culture savante plus large, à la production intellectuelle et au prestige du monde safavide.  

Là encore, le lien entre le sud du Liban et l’Iran apparaît dans toute sa richesse. Il n’est pas uniquement confessionnel. Il est aussi intellectuel et culturel. Le Jabal Amel n’est pas seulement une pépinière de prédicateurs ; il est un foyer de savants complets, capables d’occuper des positions centrales dans un empire.

Le triangle Jabal Amel, Najaf, Iran

Il serait pourtant erroné d’imaginer une relation simple, directe et exclusive entre le sud du Liban et la Perse safavide. Le monde chiite de l’époque fonctionne par réseaux. Najaf, en Irak, est un carrefour majeur. Beaucoup de savants étudient ou séjournent en Irak avant de rejoindre l’Iran. Les itinéraires intellectuels sont transrégionaux. Les hommes circulent entre plusieurs centres. Les savoirs se déplacent à travers des chaînes de maîtres et de disciples, et non selon des frontières nationales, qui n’ont d’ailleurs pas le même sens qu’aujourd’hui.

Le rôle de Najaf dans le parcours de Karaki en est une bonne illustration. Cela rappelle une vérité importante : le lien entre le sud du Liban et l’Iran s’inscrit dans un espace chiite plus vaste. Le Jabal Amel y occupe une place majeure, mais non exclusive. Il fait partie d’un archipel savant dans lequel l’Irak, Bahreïn et d’autres foyers jouent aussi leur rôle.  

Cette précision ne diminue pas le rôle du Sud. Elle le rend plus intelligible. Le Jabal Amel n’a pas agi seul, mais il a compté parmi les plus puissants foyers de ce réseau.

Pourquoi l’État safavide ne pouvait pas se contenter d’un chiisme “populaire”

Un autre aspect mérite d’être souligné. Les premiers Safavides s’appuyaient, à l’origine, sur des fidélités religieuses et politiques qui n’étaient pas encore parfaitement alignées sur le chiisme duodécimain savant. Il existait autour du mouvement safavide une religiosité plus populaire, plus charismatique, parfois plus floue doctrinalement. Or faire d’un tel environnement un chiisme d’État durable supposait une normalisation, une codification, une mise en ordre.

C’est précisément le type de travail qu’ont apporté les grands juristes venus des foyers savants arabes, en particulier du Jabal Amel. Ils ont aidé à transformer une dynamique de pouvoir religieusement marquée, mais encore instable doctrinalement, en orthodoxie plus structurée. Ils ont, en quelque sorte, contribué à discipliner le religieux au profit de l’État et à discipliner l’État au moyen du religieux.

C’est l’un des apports les plus profonds du lien entre le sud du Liban et l’Iran. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter des clercs à un dispositif existant. Il s’agit d’aider à donner au régime sa colonne vertébrale doctrinale.

Ce que le Sud a vraiment donné à l’Iran

Si l’on veut résumer concrètement l’apport du Jabal Amel à l’Iran safavide, il faut distinguer plusieurs niveaux.

Le premier est humain. Le sud du Liban a fourni des juristes, des théologiens, des enseignants et des détenteurs d’autorité religieuse.  

Le deuxième est doctrinal. Ces hommes ont apporté des savoirs, des normes, des débats juridiques, des œuvres et des méthodes de raisonnement. Ils ont contribué à définir ce qui serait désormais tenu pour la bonne doctrine du régime.  

Le troisième est institutionnel. Leur présence a aidé à structurer la justice religieuse, l’enseignement, la hiérarchie des fonctions religieuses et le rapport entre le shah et les ulémas.  

Le quatrième est symbolique. En s’appuyant sur des savants venus d’un foyer prestigieux du chiisme arabe, le pouvoir safavide gagnait en crédibilité religieuse. Il ne semblait pas inventer une doctrine ex nihilo ; il se rattachait à une tradition déjà reconnue.  

Le cinquième est mémoriel. Le fait que cette histoire soit encore invoquée au Liban aujourd’hui montre qu’elle n’est pas restée confinée aux bibliothèques. Elle est devenue un élément de prestige historique pour une partie du chiisme libanais.

Le Sud n’a pas “converti” l’Iran, mais il a aidé à le charpenter

Voilà le point qu’il faut marteler, parce qu’il évite deux contresens opposés.

Le premier contresens est l’exagération. Dire que le Liban a “fait de l’Iran un pays chiite” est trop fort. Cela efface le rôle moteur de l’État safavide, de Shah Ismaïl, de la contrainte politique, de la rivalité avec les Ottomans et de la logique impériale du processus. Cela attribue au Jabal Amel une fonction fondatrice exclusive qu’il n’a pas eue. L’Iran est devenu chiite parce qu’une dynastie l’a voulu, l’a imposé et l’a structuré à l’échelle de l’État.  

Le second contresens est la minimisation. Dire que le rôle du sud du Liban n’a été que marginal est tout aussi faux. Les travaux spécialisés sont clairs : les savants amilis ont joué un rôle très significatif dans la structuration religieuse et juridique du régime safavide. Ils ne sont pas un détail. Ils comptent parmi les acteurs importants de la transformation.  

La formule la plus juste est donc plus exigeante mais aussi plus solide : l’Iran est devenu chiite par la volonté d’État des Safavides, et cette volonté s’est appuyée notamment sur des savants du Jabal Amel pour se transformer en ordre religieux durable.

Pourquoi cette histoire a encore une charge politique aujourd’hui

Si cette question continue de circuler au Liban, ce n’est pas seulement par curiosité historique. C’est parce qu’elle touche à des enjeux de mémoire, d’identité et de prestige. Pour une partie du chiisme libanais, rappeler que des savants du Jabal Amel ont compté dans la formation du chiisme safavide revient à réinscrire le Sud dans une histoire longue, intellectuellement noble, qui dépasse largement le Liban contemporain. Cela dit : nous ne sommes pas seulement une périphérie pauvre et bombardée ; nous avons produit des hommes qui ont pesé sur la construction religieuse d’un grand empire.

Du côté iranien, cette histoire rappelle une autre vérité : le chiisme d’État iranien n’est pas né en vase clos. Il s’est appuyé sur des circulations savantes et sur des ressources venues du monde chiite arabe. Cette dimension est importante, car elle contredit les récits trop nationaux de l’histoire religieuse iranienne. Le chiisme safavide est bien une construction iranienne d’État, mais il a puisé hors d’Iran une partie de ses cadres savants.

Un lien qui ne s’éteint pas avec les Safavides

L’histoire ne s’arrête pas au XVIIe siècle. Les formes changent, les centres se déplacent, les dynasties disparaissent, mais les circulations savantes entre espaces chiites se poursuivent. Les relations entre le Liban chiite, Najaf, Qom et l’Iran moderne n’inventent pas de toutes pièces une proximité. Elles s’inscrivent dans une profondeur historique.

Le cas de Moussa Sadr en est une illustration frappante à l’époque contemporaine. Né en Iran dans une famille d’origine libanaise, formé dans de grands centres du savoir chiite, il s’installe ensuite au Liban et devient l’une des figures les plus importantes de l’organisation religieuse, sociale et politique des chiites libanais au XXe siècle. Son parcours ne prouve évidemment pas une continuité linéaire avec les Safavides. Mais il montre que les échanges entre ces espaces ne sont ni accidentels ni récents. Ils appartiennent à une histoire longue de familles, de séminaires, de légitimités religieuses et de circulations intellectuelles.  

Ce que l’histoire permet de dire sans tricher

Quand on nettoie le sujet des slogans, il reste une réalité forte.

Non, l’Iran n’est pas devenu chiite parce que des “missionnaires libanais” l’auraient converti de l’extérieur, comme s’il s’agissait d’une campagne religieuse autonome venue du Sud. Le basculement procède d’abord d’une décision d’État prise par les Safavides au début du XVIe siècle, dans un contexte de construction impériale, de centralisation et de rivalité géopolitique.  

Oui, en revanche, des savants du Jabal Amel ont joué un rôle majeur dans la mise en forme religieuse, juridique et doctrinale de cette transformation. Ils ont fourni des cadres, des textes, des méthodes, des réseaux et une autorité savante dont l’État safavide avait besoin pour stabiliser son projet.  

La vérité historique est donc à la fois moins flatteuse que le slogan et plus impressionnante que lui. Le sud du Liban n’a pas “converti” seul l’Iran. Mais il a aidé à donner au chiisme iranien ses appuis savants au moment décisif où une dynastie voulait en faire la charpente d’un État.

Et au fond, c’est peut-être plus fort ainsi. Car cela signifie qu’une région périphérique du Levant a pu peser, non par les armes ni par la conquête, mais par le savoir, sur la formation doctrinale d’un empire.

Références

Encyclopaedia Iranica, “JABAL ʿĀMEL” — sur le rôle du Jabal Amel comme grand centre du savoir chiite au début du XVIe siècle et sur son rayonnement au-delà du Liban.  

Encyclopaedia Iranica, “SHIʿITES IN LEBANON” — sur l’implantation ancienne du chiisme au Jabal Amel et sur le mouvement d’émigration de savants amilis vers la Perse safavide.  

Encyclopaedia Iranica, “KARAKI” — sur Ali al-Karaki, son départ du Jabal Amel, son passage par Najaf et son rôle comme premier grand juriste amili au service de Shah Ismaïl.  

Encyclopaedia Iranica, “BAHĀʾ-AL-DĪN ʿĀMELĪ” — sur Cheikh Bahaï, sa place dans l’Iran safavide et son activité au service de l’État.  

Encyclopaedia Britannica, “Safavid dynasty” — sur l’établissement du chiisme duodécimain comme religion d’État et son importance dans l’émergence d’une conscience politique iranienne unifiée.  

Encyclopaedia Britannica, “Islamic world – Safavids” — sur l’évolution du mouvement safavide et la transformation de l’Iran sous l’effet de la confessionnalisation d’État.  

Encyclopaedia Britannica, “Ismāʿīl I” — sur Shah Ismaïl Ier et la conversion de l’Iran du sunnisme au chiisme duodécimain sous son règne.  

Rula Jurdi Abisaab, “The Ulama of Jabal ’Amil in Safavid Iran, 1501–1736: Marginality, Migration and Social Change,” Iranian Studies — sur l’appel des shahs safavides à des ulémas d’Irak, de Bahreïn et du Jabal Amel, ainsi que sur l’insertion sociale et politique des savants amilis en Iran.  

Devin J. Stewart, “An Episode in the ’Amili Migration to Safavid Iran” — sur la migration savante amilie vers l’Iran safavide et la dynamique de ces réseaux.  

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi