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LE LIBAN FACE À SES ALLÉGEANCES ET À SON VERROU OLIGARCHIQUE

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Pouvoir, souveraineté, communautés et crise de l’État libanais

Le Liban traverse depuis plusieurs décennies une crise qui dépasse largement les questions économiques ou financières. Derrière l’effondrement monétaire, la paralysie institutionnelle et les blocages politiques se cache une réalité beaucoup plus profonde : celle d’un État qui n’a jamais totalement réussi à devenir l’unique centre de souveraineté du pays.

Le Liban moderne s’est construit à la croisée de plusieurs mondes. Par sa géographie, sa diversité religieuse et son histoire, il a toujours été traversé par des influences extérieures. Le problème n’est donc pas nouveau. Dès l’époque ottomane, les différentes communautés cherchaient des protections auprès de puissances étrangères capables d’assurer leur sécurité et leur survie dans une région instable.

Une partie importante des chrétiens maronites développa progressivement des liens privilégiés avec la France et plus largement avec l’Occident catholique. Les missions religieuses, les écoles francophones et les réseaux culturels européens jouèrent un rôle immense dans la formation des élites chrétiennes du Mont‑Liban. Peu à peu se construisit une vision du Liban comme espace méditerranéen lié culturellement et politiquement à l’Europe.

La création du Grand Liban sous mandat français renforça encore cette orientation. Pour beaucoup de chrétiens, la France apparaissait comme une garantie stratégique face à un environnement régional majoritairement arabe et musulman. À l’inverse, une partie importante des musulmans considérait naturellement le Liban comme appartenant au monde arabe.

Cette fracture éclata au grand jour lors de la crise de 1958. La montée du nassérisme, la guerre de Suez et les tensions de la guerre froide plongèrent le Liban dans une polarisation extrême. Une partie des chrétiens soutenait une orientation pro‑occidentale tandis qu’une grande partie des sunnites se reconnaissait dans le panarabisme de Gamal Abdel Nasser. Lorsque les Marines américains débarquèrent à Beyrouth en juillet 1958 à la demande du président Camille Chamoun, beaucoup y virent la confirmation de l’ancrage occidental du pouvoir chrétien libanais.

Au fil des décennies, l’allégeance sunnite évolua elle aussi. Après le déclin du nassérisme, le centre de gravité du sunnisme politique libanais se déplaça progressivement vers l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe. Les financements saoudiens, les réseaux économiques et l’ascension de Rafik Hariri consolidèrent cette nouvelle orientation régionale.

De son côté, le chiisme libanais connut une transformation majeure à partir de la révolution iranienne de 1979 et de l’invasion israélienne de 1982. Longtemps marginalisée économiquement et politiquement, une partie importante de la communauté chiite développa une relation organique avec l’Iran révolutionnaire. Le Hezbollah devint progressivement à la fois une force libanaise et un acteur intégré à un axe régional plus vaste.

Ainsi, les grandes communautés libanaises se retrouvèrent chacune liées, à des degrés différents, à des centres de gravité extérieurs :
— les chrétiens vers l’Occident,
— les sunnites vers le monde arabo‑sunnite,
— une partie importante des chiites vers l’Iran révolutionnaire.

Le Liban devint alors une sorte de miroir miniature des fractures du Moyen‑Orient.

Cette fragmentation des allégeances a profondément empêché l’émergence d’un État pleinement souverain. Car dans un État moderne, la souveraineté suppose normalement une seule autorité légitime, une seule diplomatie, une seule armée et une seule justice. Or le Liban a progressivement fonctionné sur des équilibres de souverainetés partielles et de protections croisées.

Le problème ne réside pas simplement dans les relations internationales entretenues par les différentes communautés. Tous les pays ont des alliances. Le problème apparaît lorsque certaines appartenances extérieures deviennent plus puissantes que l’allégeance à l’État national lui‑même.

Cette réalité explique en grande partie pourquoi les réformes structurelles demeurent bloquées depuis des décennies. Car les blocages ne proviennent pas uniquement de divisions politiques classiques. Ils proviennent aussi d’un système de pouvoir extrêmement imbriqué où se croisent intérêts communautaires, intérêts financiers, protections régionales et réseaux de clientélisme.

Depuis la fin de la guerre civile, le Liban s’est progressivement organisé autour d’une oligarchie politico‑financière confessionnalisée. L’État s’est transformé en mécanisme de répartition des ressources, des emplois, des marchés publics et des influences.

Dans ce système, la réforme devient dangereuse parce qu’elle menace toujours quelqu’un.

L’indépendance réelle de la justice constitue probablement le point le plus sensible. Une justice véritablement autonome pourrait suivre les flux financiers, examiner les marchés publics, enquêter sur les conflits d’intérêts et remonter les chaînes de responsabilité. Or cela toucherait directement les fondements du système.

Le secteur bancaire a longtemps constitué le second pilier du modèle libanais. Pendant des décennies, l’économie du pays reposa sur les dépôts, les taux élevés et le financement de la dette publique. Une relation étroite se développa entre banques, Banque centrale et pouvoir politique. Beaucoup de responsables politiques étaient directement ou indirectement liés au secteur financier.

Lorsque le système s’effondra, la question ne fut plus seulement économique mais existentielle : comment réformer un système lorsque ceux qui devraient le transformer ont eux‑mêmes participé à sa construction ?

À cela s’ajouta la disparition progressive des contre‑pouvoirs. Les institutions chargées de contrôler l’État finirent elles‑mêmes absorbées par les équilibres confessionnels et les rapports de force politiques. Les lois existaient souvent, mais leur application demeurait sélective.

Le Liban souffre ainsi moins d’un manque de textes que d’un manque d’autonomie institutionnelle.

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Le paradoxe le plus profond du Liban est probablement le suivant : le système produit simultanément oppression et protection.

Beaucoup de Libanais dénoncent la corruption, mais dépendent également des réseaux communautaires pour survivre. Dans un pays marqué par la guerre civile et l’instabilité régionale, les appartenances communautaires restent souvent perçues comme des garanties existentielles.

C’est pourquoi la peur joue un rôle central dans la survie du système. La peur du chaos, de la domination d’un autre groupe ou de l’effondrement total pousse souvent les communautés à accepter des structures pourtant profondément dysfonctionnelles.

Le Liban se retrouve alors prisonnier d’une mécanique paradoxale : tout le monde réclame un État fort, mais chacun craint qu’un État fort ne soit capturé par un autre groupe.

À mesure que cette méfiance s’installe, la société entre dans un cercle vicieux. Plus les citoyens perdent confiance dans les institutions, plus ils se replient vers leurs réseaux communautaires. Et plus ces réseaux deviennent puissants, plus l’État s’affaiblit.

L’effondrement financier a toutefois commencé à modifier certaines perceptions historiques. La destruction de l’épargne, l’effondrement de la monnaie et l’exode massif de la jeunesse ont révélé l’ampleur de la fragilité structurelle du pays. Une partie croissante de la population commence désormais à comprendre que le problème dépasse les communautés elles‑mêmes et touche à la survie collective du Liban.

Mais la sortie de crise exige bien davantage qu’un simple ajustement économique. Elle exige une refondation du rapport entre l’État, les communautés et les citoyens.

La résolution du problème libanais passe probablement par un échange historique entre sécurité communautaire et souveraineté nationale.

Les communautés ne renonceront jamais à leurs protections extérieures si elles ne croient pas que l’État libanais peut réellement les protéger. Inversement, aucun État moderne ne peut fonctionner durablement avec plusieurs centres de décision stratégique et plusieurs allégeances géopolitiques concurrentes.

Le Liban devrait ainsi progressivement évoluer vers :
— une seule souveraineté,
— une seule autorité militaire,
— une seule diplomatie,
— une seule justice indépendante,
— mais accompagnées de garanties constitutionnelles solides pour toutes les communautés.

L’esprit de l’article 22 de la Constitution libanaise pourrait servir de base à cette transition : un Parlement déconfessionnalisé chargé de l’intérêt national et un Sénat représentant les communautés afin de protéger les équilibres existentiels.

La neutralité active du Liban constituerait également un élément fondamental. Le pays ne peut durablement survivre comme terrain de confrontation entre puissances régionales et internationales. Il devrait progressivement devenir un espace de stabilité, refusant d’être à la fois base avancée iranienne, avant‑poste occidental ou terrain de compensation des conflits régionaux.

Parallèlement, la lutte contre l’oligarchie politico‑financière exige plusieurs transformations majeures :
— indépendance totale de la justice,
— autonomie des organes de contrôle,
— transparence bancaire,
— interdiction des conflits d’intérêts,
— numérisation complète des marchés publics,
— et séparation stricte entre fonctions politiques et intérêts financiers.

Le véritable défi consiste à faire passer le Liban d’un système fondé sur les protections communautaires et les rentes politiques vers un système fondé sur les garanties institutionnelles.

Autrement dit, la question libanaise n’est pas uniquement celle de la réforme.

Elle est celle de la refondation.

Refondation de la souveraineté.
Refondation de la justice.
Refondation de la responsabilité.
Refondation du rapport entre citoyen, communauté et État.

Et tant que cette transformation profonde ne commencera pas réellement, le Liban risque de continuer à osciller entre survie provisoire et effondrement chronique, sans jamais parvenir à sortir définitivement du cycle historique qui le consume depuis tant d’années.

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Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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