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Fadel Shaker, Assir et l’amnistie en débat

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L’amnistie générale revient au Parlement libanais dans un climat où les enjeux juridiques, sécuritaires et communautaires se superposent. Le texte attendu ne concerne pas seulement des détenus ou des peines. Il met face à face les familles de militaires tués, les détenus islamistes en attente de traitement judiciaire, les dossiers liés aux stupéfiants, les affaires de collaboration avec Israël et la mémoire des affrontements de Abra, encore associée à Ahmad Al Assir et Fadel Shaker.

Amnistie générale : un texte sous tension

Le calendrier parlementaire donne à ce dossier une nouvelle urgence. Les commissions conjointes ont été convoquées pour poursuivre l’examen d’une proposition de loi portant sur l’amnistie générale et sur une réduction exceptionnelle de certaines peines. Le rendez-vous doit permettre aux blocs de reprendre un texte qui revient régulièrement dans le débat public, mais qui se heurte toujours à la même question: comment apaiser sans effacer les crimes graves, et comment corriger des abus judiciaires sans produire une nouvelle injustice.

Selon des informations parlementaires rapportées par la presse libanaise, le débat s’est resserré autour de catégories précises. Les détenus islamistes occupent une place centrale, en particulier ceux dont les dossiers sont liés à des affrontements armés ou à des accusations d’atteintes contre des militaires. D’autres catégories sont également discutées, dont certaines infractions liées à la drogue et des dossiers sensibles liés à des personnes parties en Israël dans des circonstances différentes. Cette diversité rend le texte difficile à rédiger, car chaque groupe de détenus renvoie à une mémoire politique et sociale distincte.

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Le débat ne porte donc pas seulement sur le pardon pénal. Il porte sur la définition même de la justice après des années de crise. Pour les familles de militaires tombés, l’amnistie peut ressembler à une négation du sacrifice de leurs proches si elle inclut des auteurs directs de crimes de sang. Pour des familles de détenus, elle peut représenter une réparation minimale après des détentions longues, des procédures inachevées ou des procès retardés. Entre ces deux lectures, le Parlement cherche une formule qui ne déclenche ni sentiment d’impunité ni sentiment d’abandon.

Une loi de catégories, pas de noms

Les responsables engagés dans la discussion tentent de présenter le texte comme une loi de catégories, et non comme une loi de noms. Cette distinction est capitale. Une amnistie pensée pour quelques personnes identifiables serait immédiatement lue comme un arrangement politique. Une amnistie fondée sur des critères pénaux, des dates, des types d’infractions et des degrés de responsabilité peut être défendue plus solidement. Elle suppose toutefois une rédaction rigoureuse. Le moindre flou peut permettre des sorties non prévues, ou au contraire exclure des détenus qui auraient dû bénéficier du texte.

Le dossier des détenus islamistes concentre la plus grande tension. Une partie des acteurs politiques et juridiques estime que beaucoup de ces détenus ont été emportés par des vagues sécuritaires anciennes, parfois sur la base de soupçons larges, de fréquentations ou d’environnements. Des sources citées par la presse locale affirment qu’une forte majorité d’entre eux aurait passé une partie importante de sa jeunesse en prison, parfois sans jugement définitif. Cette affirmation nourrit une demande de réexamen. Elle ne signifie pas que tous les dossiers se valent. Elle indique que la durée de détention et la lenteur des procédures sont devenues un problème en soi.

La justice pénale repose sur un principe simple: l’accusation doit être prouvée, jugée et sanctionnée dans un délai raisonnable. Lorsque la procédure dure des années, la peine commence avant le jugement. La détention provisoire perd sa nature exceptionnelle. Elle devient une peine sans verdict. C’est l’un des arguments les plus forts des partisans d’une amnistie ciblée. Ils estiment que l’État doit reconnaître ses lenteurs, surtout dans les affaires où les preuves sont faibles, les responsabilités indirectes ou les faits anciens.

L’armée et les familles des militaires

Mais cet argument rencontre une limite claire. Les crimes de sang, les attaques directes contre l’armée et les actes terroristes ne peuvent pas être traités comme de simples infractions politiques. Les familles de militaires tués rappellent que l’État ne peut pas pardonner à la place des victimes sans établir les responsabilités. La blessure est d’autant plus vive que l’armée reste l’une des rares institutions encore considérées comme un repère national par une grande partie des Libanais. Toute loi qui donnerait l’impression de relativiser le sang des soldats provoquerait une réaction forte.

Le président de la République, ancien chef de l’armée, se trouve donc placé au cœur d’un équilibre délicat. Des sources politiques rapportées par la presse indiquent qu’il pourrait renvoyer le texte si celui-ci franchissait certaines lignes rouges liées aux militaires tombés. Cette possibilité donne un poids supplémentaire à la phase parlementaire. Les commissions ne doivent pas seulement produire une majorité. Elles doivent produire un texte qui puisse être accepté par Baabda, par l’armée, par les familles et par les groupes qui demandent une issue pour les détenus.

Le Parlement cherche aussi à éviter un troc entre communautés. Le risque est connu. Chaque bloc peut venir avec sa liste, ses demandes et ses détenus. Les uns défendraient les détenus islamistes. D’autres pousseraient pour des condamnés dans des dossiers de stupéfiants. D’autres encore chercheraient à régler des dossiers liés à Israël ou à des faits anciens de guerre. Une telle méthode transformerait l’amnistie générale en marché politique. Elle donnerait à chaque camp un lot de libérations en échange de son accord. Ce scénario serait dangereux pour la confiance dans la justice.

Fadel Shaker, Ahmad Al Assir et l’ombre d’Abra

Le dossier Fadel Shaker et Ahmad Al Assir donne une illustration concrète de cette difficulté. La Cour criminelle de Beyrouth a prononcé la relaxe de Fadel Shaker et de Ahmad Al Assir dans l’affaire de tentative de meurtre visant Hilal Hammoud, responsable des Saraya Al Mouqawama à Saïda. Le jugement a aussi ordonné leur libération, sauf s’ils sont détenus dans d’autres affaires. Abdel Nasser Hneini a également été relaxé. Trois autres prévenus ont été condamnés pour détention d’armes de guerre non autorisées, avec une peine couverte par la durée de leur détention.

Cette décision ne clôt toutefois pas le dossier Fadel Shaker. Il reste poursuivi devant la justice militaire dans plusieurs affaires sécuritaires. Celles-ci portent notamment sur le financement d’un groupe armé lié à Ahmad Al Assir, la participation à la constitution d’un groupe armé visant à troubler la sécurité et à porter atteinte à l’autorité de l’État, l’implication dans les événements de Abra, la détention d’armes de guerre non autorisées et des propos visant la Syrie sous Bachar Al Assad. La prochaine audience devant la justice militaire est annoncée pour le 26 mai 2026.

Les attendus du jugement dans l’affaire Hilal Hammoud montrent aussi la prudence nécessaire. La cour a estimé qu’aucune preuve matérielle ou morale ne permettait d’établir l’implication de Fadel Shaker, de Ahmad Al Assir et de leurs coaccusés dans la tentative de meurtre, l’atteinte physique ou la tentative d’incendie évoquées dans la plainte. Le fait que des accusés aient été présents à proximité ne suffisait pas, selon ces éléments, à démontrer un ordre de tirer, d’attaquer ou d’inciter à brûler une maison.

Ce cas est central pour le débat sur l’amnistie. Il montre qu’une relaxe dans un dossier précis ne signifie pas l’effacement de toutes les poursuites. Il rappelle aussi que les affaires liées à Abra restent associées à une mémoire lourde, celle des affrontements de juin 2013 près de Saïda entre l’armée libanaise et des hommes armés liés à Ahmad Al Assir. Dans ce type de contentieux, une loi d’amnistie ne peut pas se contenter d’une approche globale. Elle doit distinguer les faits jugés, les faits encore poursuivis, les crimes de sang, les détentions prolongées et les accusations non prouvées.

Drogue, Israël, terrorisme : trois lignes sensibles

Une loi acceptable devrait partir de l’infraction, non de l’identité du détenu. Elle devrait distinguer l’auteur direct du complice, le condamné définitif du prévenu, la participation prouvée de la simple appartenance supposée, le crime de sang de l’infraction sans victime directe. Elle devrait aussi prévoir des exclusions nettes pour les actes les plus graves. Cette architecture paraît technique. Elle est pourtant le seul moyen d’éviter que le texte devienne un signal d’impunité. La société peut accepter une mesure d’apaisement si elle comprend ses limites.

Les dossiers liés aux stupéfiants posent une autre question. Le Liban compte des régions où le trafic, la pauvreté, les clans et l’absence de développement se mêlent depuis longtemps. Une amnistie trop large pourrait être perçue comme une prime aux réseaux. Une amnistie trop étroite ne réglerait rien pour les petits condamnés ou les personnes prises dans des affaires mineures. Le texte devra donc séparer les grands trafiquants des consommateurs, des petits revendeurs ou des personnes condamnées pour des faits de moindre gravité. Là encore, la précision est nécessaire.

Les dossiers liés à Israël forment un troisième terrain sensible. La presse libanaise évoque la crainte de voir mis sur le même plan des situations très différentes: personnes parties sous contrainte, anciens collaborateurs, familles déplacées et personnes accusées d’avoir travaillé contre leur pays. Ce champ est l’un des plus explosifs, car il touche à la mémoire de l’occupation, à la notion de trahison et au retour éventuel de familles vivant depuis des années hors du Liban. Une loi mal rédigée pourrait raviver des blessures anciennes dans les villages concernés.

Un compromis politique à haut risque

Le débat parlementaire est donc traversé par trois logiques. La première est humanitaire. Elle veut vider des prisons surchargées, mettre fin à des détentions interminables et permettre à des familles de sortir d’une attente sans fin. La deuxième est sécuritaire. Elle veut protéger l’armée, les victimes et la société contre la libération de personnes impliquées dans des crimes graves. La troisième est politique. Elle cherche un compromis entre des forces qui veulent toutes obtenir quelque chose, mais qui savent qu’un texte trop généreux peut déclencher un rejet public.

Ce contexte oblige les commissions à travailler sous surveillance. Le texte ne pourra pas se contenter de formules générales. Il faudra préciser les crimes exclus, les peines concernées, les dates retenues, les juridictions impliquées et les mécanismes d’application. Il faudra aussi dire si la réduction de peine concerne tous les condamnés ou seulement certaines catégories. Une réduction exceptionnelle peut être plus acceptable qu’une amnistie totale, car elle reconnaît la peine sans l’effacer complètement. Mais elle doit elle aussi être encadrée.

Le rôle des juges sera déterminant. Une loi d’amnistie ne doit pas retirer toute capacité d’appréciation aux juridictions lorsqu’il faut vérifier les conditions. Les tribunaux devront pouvoir établir si une personne entre ou non dans le champ prévu. Si le texte est trop automatique, il produira des effets imprévus. Si le texte est trop complexe, il retardera encore les dossiers. L’équilibre est difficile, mais il conditionne la crédibilité de la loi.

Le symptôme d’une justice trop lente

Le dossier révèle aussi les faiblesses structurelles de la justice libanaise. Si les procès avaient avancé dans des délais raisonnables, la demande d’amnistie serait moins forte. Si les prisons étaient moins saturées, la pression sociale serait moins intense. Si les responsabilités dans les crimes graves avaient été tranchées clairement, les familles de victimes auraient moins peur d’une dilution. L’amnistie générale est donc aussi un symptôme. Elle vient combler les retards d’un système qui n’a pas su traiter à temps des dossiers lourds.

Cette réalité ne rend pas le texte inutile. Elle impose simplement de ne pas lui demander ce qu’il ne peut pas faire. Une amnistie peut fermer certains dossiers. Elle ne peut pas réformer à elle seule les tribunaux, accélérer les enquêtes, améliorer les prisons ou restaurer la confiance. Elle doit donc être accompagnée d’un engagement plus large sur la justice pénale. Cela passe par les moyens des tribunaux, la situation des assistants judiciaires, la numérisation des procédures, la limitation des détentions provisoires abusives et une meilleure protection des droits des victimes.

Une pression sociale appelée à monter

La pression de la rue peut monter rapidement. Les familles de détenus attendent une issue. Les familles de militaires peuvent se mobiliser contre tout texte jugé insultant pour la mémoire des morts. Les associations de défense des droits peuvent dénoncer les détentions prolongées. Les partis peuvent exploiter chaque ambiguïté. Le Parlement devra donc éviter les votes précipités. Une adoption arrachée au forceps ouvrirait une crise plus large qu’elle ne réglerait.

Dans ce débat, la notion de paix civile doit être maniée avec prudence. Elle ne peut pas signifier l’oubli imposé. Elle ne peut pas non plus devenir le prétexte à maintenir indéfiniment en prison des personnes dont les dossiers n’ont pas été correctement jugés. La paix civile exige un minimum de vérité. Elle suppose que l’État explique qui sort, qui reste, et pour quelles raisons. Le public doit pouvoir comprendre le mécanisme. Les familles doivent pouvoir vérifier que les crimes les plus graves ne sont pas effacés.

Le texte attendu devra enfin tenir compte du climat sécuritaire général. Le Liban discute d’amnistie alors que le front sud reste fragile, que l’armée conserve une place centrale dans la stabilité intérieure et que le débat sur les armes continue de diviser le pays. Dans une telle période, toute mesure pénale prend un sens politique renforcé. Une libération mal expliquée peut être lue comme un signal de faiblesse. Un refus global peut être perçu comme une punition collective. La marge est étroite.

Une autre question concerne l’application dans les prisons. Même si le Parlement adopte un texte, l’administration pénitentiaire et les juridictions devront vérifier les dossiers un par un. Cela demandera des listes, des certificats de jugement, des avis de parquet et des délais de transmission. Les familles attendront des résultats rapides, mais l’exécution peut devenir lente si les critères sont ambigus. Le gouvernement devra donc préparer l’après-vote en même temps que le débat parlementaire. Sans cette préparation, une loi présentée comme un geste d’apaisement pourrait créer une nouvelle frustration aux portes des prisons.

Les commissions parlementaires doivent reprendre l’examen du texte avec cette équation. Elles devront arbitrer entre l’exigence de justice, la demande d’apaisement et la protection de l’institution militaire. Le prochain point à suivre sera la version précise du projet, en particulier la liste des crimes exclus, les catégories retenues, le traitement réservé aux dossiers liés à Abra et la position finale de la présidence si le texte arrive jusqu’au vote en séance plénière.


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