La mort d’Ofer Bronchtein, lundi 18 mai à Paris, referme la trajectoire d’un militant franco-israélien qui aura défendu jusqu’au bout une idée devenue minoritaire, contestée et pourtant toujours centrale dans la diplomatie internationale : deux États, Israël et la Palestine, vivant côte à côte dans la sécurité. Âgé de 69 ans, affaibli depuis plusieurs mois par une maladie respiratoire, il laisse derrière lui l’image d’un homme de passage et de lien, capable de parler à des responsables israéliens, palestiniens et français sans renoncer à ce qui fut le fil constant de sa vie publique. Sa disparition intervient alors que la guerre a durci les opinions, fragmenté les sociétés et rendu presque inaudible le langage de la coexistence.
Ofer Bronchtein, une vie entre Israël et la France
Né à Beer-Sheva, dans le Néguev, en 1957, Ofer Bronchtein appartenait à cette génération israélienne qui a connu l’espoir d’Oslo et son effondrement. Il avait grandi entre Israël et la France, où sa famille s’était installée lorsqu’il était enfant. Revenu en Israël à l’adolescence, il avait vécu dans un kibboutz près du mont Tabor, puis à Tel-Aviv, dans le quartier populaire de Shkhunat Hatikva. Ce parcours a compté. Il l’a éloigné d’une vision abstraite du conflit. Il l’a placé au contact de réalités sociales dures, de fractures communautaires et d’un voisinage arabe souvent réduit, dans le débat politique israélien, à une menace plutôt qu’à un peuple.
Son engagement a pris une forme décisive dans les années 1980. En 1987, il rencontra Mahmoud Abbas en Espagne, malgré l’interdiction alors imposée par la loi israélienne de tout contact avec des représentants de l’Organisation de libération de la Palestine. Ce geste lui valut une incarcération à son retour. L’épisode résume déjà l’homme : il ne cherchait pas d’abord le consensus, mais le contact. Il pensait que la paix ne pouvait pas naître d’une séparation complète entre adversaires. Elle devait passer par la parole, même illégale, même impopulaire, même dangereuse.
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L’héritage d’Oslo, entre espoir et désillusion
Ofer Bronchtein s’est ensuite rapproché du Parti travailliste et de l’entourage d’Yitzhak Rabin. Il a vécu de près le moment des accords d’Oslo, signés en 1993, lorsque la poignée de main entre Rabin et Yasser Arafat donna au monde l’image d’une issue possible. Il n’était pas le principal architecte de ce processus. Il en fut l’un des visages civils, l’un de ceux qui croyaient que la diplomatie devait s’appuyer sur des passeurs, des interlocuteurs officieux, des liens humains capables de résister aux calculs des appareils. Sa fidélité à Oslo n’était pas nostalgique. Elle reposait sur une conviction simple : l’absence d’accord condamne les deux peuples à vivre sous la peur, la domination, la vengeance ou l’isolement.
L’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 marqua une rupture profonde pour tous les partisans israéliens de la paix. Bronchtein ne s’en remit jamais vraiment, selon plusieurs témoins de son parcours. La seconde Intifada, l’expansion de la colonisation, la fragmentation politique palestinienne, la montée des droites israéliennes, les guerres à Gaza et les massacres du 7 octobre 2023 ont ensuite rendu son combat plus isolé. Il ne l’a pourtant pas abandonné. Là où beaucoup ont conclu que le dialogue était devenu impossible, il a continué à défendre l’idée inverse : plus la violence progresse, plus les médiateurs deviennent nécessaires.
Un Forum pour maintenir le dialogue
À la fin des années 1990, il s’installe durablement en France. Ce déplacement ne signifie pas un retrait. Il transforme Paris en poste d’observation, de plaidoyer et de contact. En 2002, il cofonde le Forum international pour la paix avec le Palestinien Anis AlQaq. L’organisation veut promouvoir le dialogue entre Israéliens, Palestiniens, Européens et Méditerranéens, mais aussi encourager des projets culturels, économiques et sociaux. Bronchtein savait que les déclarations de paix ne suffisent pas. Elles doivent se traduire par des coopérations, des rencontres et des institutions capables d’exister lorsque les gouvernements se referment.
Son symbole le plus fort reste le passeport palestinien reçu en 2011 des mains de Mahmoud Abbas. Ce document avait une valeur politique et personnelle. Pour un militant juif israélien, le recevoir signifiait affirmer que la reconnaissance palestinienne ne devait pas être perçue comme une négation d’Israël. Elle pouvait au contraire devenir une preuve de coexistence. Bronchtein y voyait un geste montrant qu’un Israélien pouvait contribuer à l’édification d’un État palestinien sans trahir son propre peuple. Cette idée lui valut des critiques, parfois des attaques. Elle explique aussi pourquoi il resta une figure singulière.
Deux États comme exigence de sécurité
La solution à deux États fut son horizon constant. Il ne l’a pas défendue comme une formule diplomatique répétée par habitude. Il la concevait comme une architecture minimale de justice et de sécurité. Dans sa vision, Israël devait rester l’État national du peuple juif, reconnu et protégé. Les Palestiniens devaient obtenir un État souverain, viable et reconnu, afin de sortir de l’occupation, de la dépossession et de l’humiliation. L’un ne pouvait pas être durable sans l’autre. La sécurité israélienne sans liberté palestinienne devenait domination. La liberté palestinienne sans garantie pour Israël devenait instabilité. C’est cette articulation qu’il n’a cessé de défendre.
Cette position le plaçait souvent dans un entre-deux inconfortable. Une partie de la droite israélienne voyait en lui un naïf, voire un homme trop proche des Palestiniens. Une partie des militants pro-palestiniens jugeait sa vision trop attachée à Israël et insuffisante face à la réalité de l’occupation. En France, il a parfois irrité par son franc-parler, son style direct, son refus des prudences administratives. Mais son utilité venait précisément de cette position imparfaite. Il parlait depuis un lieu que les logiques de guerre cherchent à détruire : la reconnaissance simultanée de la douleur israélienne et de la douleur palestinienne.
La reconnaissance de la Palestine par la France
À partir de 2020, Bronchtein œuvre auprès d’Emmanuel Macron sur le rapprochement israélo-palestinien. Son rôle exact a parfois été décrit comme informel, parfois comme une mission confiée par la présidence. L’essentiel est ailleurs : il a contribué à maintenir, dans l’entourage français, l’idée que la reconnaissance de l’État palestinien pouvait redevenir un levier politique. Lorsque la France a reconnu l’État de Palestine à l’ONU, le 22 septembre 2025, ce geste a été présenté par l’Élysée comme l’un des jalons du long chemin de dialogue auquel il avait consacré sa vie.
Cette reconnaissance ne résout pas le conflit. Elle n’arrête pas les morts. Elle ne garantit ni la fin de l’occupation, ni la sécurité des Israéliens, ni la reconstruction de Gaza, ni la réunification politique palestinienne. Mais elle a compté pour Bronchtein, parce qu’elle rompait avec l’idée que l’État palestinien devait rester une promesse indéfiniment repoussée. Il considérait que la paix exigeait des actes de reconnaissance, pas seulement des appels à la reprise des négociations. Une négociation sans horizon clair devient un processus vide. Une reconnaissance sans négociation reste incomplète. Il cherchait à tenir ensemble ces deux exigences.
Un hommage à une voix humaniste
L’hommage publié par l’Élysée insiste sur cette fonction de passeur. La présidence française salue un homme ayant consacré sa vie à la paix et à l’humanisme. Elle rappelle son enfance entre Israël et la France, son engagement dans le dialogue avec l’OLP, sa proximité avec Rabin, son passeport palestinien et son action en faveur de la reconnaissance de la Palestine. Ces éléments dessinent un itinéraire cohérent. Bronchtein n’a pas changé de combat au fil des décennies. Il a changé de terrain, de méthode, d’interlocuteurs, mais il a gardé la même direction.
D’autres hommages ont souligné la même ténacité. Des organisations antiracistes et des responsables communautaires ont rappelé son engagement pour la coexistence, même lorsqu’ils ne partageaient pas toutes ses positions. Cette nuance est importante. Rendre hommage à Ofer Bronchtein ne signifie pas effacer les désaccords qu’il suscitait. Cela signifie reconnaître qu’il a maintenu un espace de parole que la guerre cherche à réduire. Les sociétés israélienne, palestinienne et française ont besoin de ces espaces, précisément parce qu’elles sont traversées par la colère, la peur, l’antisémitisme, l’islamophobie, les blessures coloniales et les mémoires concurrentes.
Croire encore à la paix
Sa mort intervient dans un moment où la paix paraît presque hors de portée. Après le 7 octobre, après la guerre à Gaza, après l’élargissement des fractures régionales, les mots mêmes de dialogue et de compromis semblent souvent suspects. Les familles israéliennes endeuillées ou inquiètes pour les otages peuvent entendre la paix comme une abstraction. Les Palestiniens confrontés aux bombardements, aux déplacements, à la colonisation ou aux humiliations quotidiennes peuvent entendre la coexistence comme un mot vide. Bronchtein savait cela. Il n’ignorait pas la violence. Il refusait seulement de lui laisser le monopole du futur.
C’est là que son parcours garde une portée actuelle. Il rappelle que croire à la paix n’est pas nier le réel. C’est au contraire regarder le réel jusqu’au bout. Le réel, aujourd’hui, c’est l’impossibilité pour Israël d’obtenir une sécurité durable par la seule force. C’est aussi l’impossibilité pour les Palestiniens d’obtenir une liberté stable sans cadre politique, institutionnel et diplomatique. C’est enfin l’impossibilité, pour la région, de sortir de la répétition des guerres si chaque génération hérite seulement des morts, des murs et des représailles. La paix n’est pas une récompense pour temps calmes. Elle devient nécessaire lorsque tout pousse à la considérer comme impossible.
Ofer Bronchtein n’était pas un prophète. Il n’a pas empêché l’échec d’Oslo. Il n’a pas empêché la colonisation. Il n’a pas empêché le Hamas, les guerres, les attentats, les bombardements, les haines importées en Europe ou les renoncements des dirigeants. Sa vie ne se mesure pas à une victoire politique nette. Elle se mesure à une continuité. Pendant quatre décennies, il a maintenu la même ligne : un peuple ne disparaît pas parce que l’autre a peur ; une sécurité fondée sur l’écrasement produit de nouvelles violences ; une cause juste se dégrade lorsqu’elle cesse de reconnaître l’humanité de l’autre.
Cette leçon vaut aussi pour la France. Le conflit israélo-palestinien y divise les quartiers, les familles politiques, les communautés et parfois les amitiés. Bronchtein refusait l’importation mécanique de la haine. Il pensait que les sociétés européennes avaient une responsabilité particulière : protéger les juifs contre l’antisémitisme, protéger les musulmans contre les amalgames, défendre les Palestiniens contre l’effacement, défendre les Israéliens contre la déshumanisation. Cette position demande de la constance. Elle expose aux procès de tiédeur ou de trahison. Elle reste pourtant indispensable si l’on veut empêcher le conflit de devenir un langage intérieur de séparation.
L’hommage le plus juste consiste donc à ne pas transformer Ofer Bronchtein en icône inoffensive. Il fut un militant, pas seulement une belle conscience. Il prit parti pour la reconnaissance de la Palestine. Il prit parti pour la sécurité d’Israël. Il prit parti pour le dialogue avec ceux que son propre camp refusait parfois de rencontrer. Il prit parti contre l’idée que l’histoire serait écrite d’avance par les extrémistes. Sa disparition oblige à regarder ce que devient un monde sans passeurs. Il devient plus rapide, plus brutal, plus sûr de ses slogans, mais moins capable de sauver des vies.
Il faut encore croire à la paix, non parce qu’elle serait proche, mais parce que son abandon laisserait le terrain aux entrepreneurs de guerre. Croire à la paix ne veut pas dire oublier les crimes. Cela veut dire chercher les conditions politiques pour qu’ils ne se répètent pas. Cela veut dire défendre un État palestinien réel, capable de gouverner, de protéger ses citoyens et de reconnaître Israël. Cela veut dire défendre un Israël en sécurité, mais aussi responsable devant le droit et libéré de la tentation de contrôler indéfiniment un autre peuple. Cela veut dire accepter que la justice de l’un ne peut pas se construire sur l’effacement de l’autre.
Ce legs est fragile, mais il est concret. Il tient dans une méthode plus que dans une certitude. Bronchtein cherchait des interlocuteurs avant de chercher des tribunes. Il croyait aux gestes symboliques, mais seulement lorsqu’ils ouvraient un chemin pratique. Il savait que les drapeaux, les passeports et les discours ne remplacent pas les institutions, les frontières sûres, les garanties internationales et la confiance reconstruite. Son parcours rappelle que la paix exige des médiateurs obstinés, capables de supporter l’incompréhension des leurs et la méfiance des autres.
Ofer Bronchtein n’aura pas vu l’État palestinien souverain auquel il consacra une large part de sa vie. Il n’aura pas vu non plus la paix israélo-palestinienne redevenir un horizon majoritaire. Il aura cependant vu la France franchir le pas de la reconnaissance, après des années de plaidoyer. Il aura laissé des réseaux, des textes, des souvenirs, des désaccords et une injonction simple : continuer à parler quand tout pousse à se taire. Sa mort laisse un vide dans ce fragile couloir diplomatique et humain où se croisent encore ceux qui pensent que la paix n’est pas une naïveté, mais la seule issue sérieuse à la catastrophe.


