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Banque du Liban : la hausse des réserves en devises, une illusion de stabilité ?

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Un chiffre impressionnant, un contexte inquiétant

La Banque du Liban annonce un niveau de réserves en devises estimé à 11 milliards de dollars en mai 2025. Ce montant, en hausse sensible par rapport à l’année précédente, suscite un regain d’attention, dans un pays en proie à une crise monétaire aiguë depuis 2019. À première vue, ce chiffre pourrait indiquer une amélioration de la position financière extérieure du pays. Mais une analyse détaillée montre qu’il s’agit d’une dynamique en trompe-l’œil, soutenue par des facteurs conjoncturels, fragiles, et non reproductibles à long terme.

Ce rebond apparent repose sur plusieurs leviers techniques mis en œuvre par la Banque centrale. Le plus significatif est la réduction drastique de la masse monétaire en livres libanaises. En contractant l’offre de monnaie locale, la Banque du Liban a mécaniquement favorisé la stabilisation du taux de change, renforçant la demande en dollars. À cela s’ajoute une incitation indirecte à la dollarisation, par l’instauration de taux plus avantageux pour les paiements publics effectués en devise.

Une contraction monétaire aux effets ambigus

La stratégie du gouverneur intérimaire repose sur un assèchement progressif de la liquidité en livres, afin d’éviter un retour de l’inflation galopante. Ce choix a entraîné un renchérissement de l’accès au crédit en monnaie locale, une raréfaction des transactions internes et un report massif de l’activité économique vers le secteur informel. Si cette politique permet un certain calme sur le marché de change, elle pénalise gravement la demande interne et la reprise économique.

Les critiques pointent un paradoxe : la Banque centrale sacrifie la croissance à court terme pour sauver un indicateur de stabilité monétaire, sans résoudre les déséquilibres structurels. Ce type de stabilisation par contraction a ses limites : sans relance de la production, sans amélioration des comptes publics, l’effet de détente ne peut être que temporaire.

La nature contestée des réserves : entre artifice comptable et dette dissimulée

Une part importante des réserves annoncées repose sur des mécanismes qui posent question. D’abord, une partie provient de dettes internes contractées par la Banque centrale auprès des banques locales, via des certificats de dépôt à court terme, libellés en dollars. Ces montants apparaissent comme des réserves, mais sont en réalité des passifs exigibles à échéance. Ensuite, certains fonds sont issus de transferts de capitaux de la diaspora, effectués via des circuits parallèles ou dans des conditions incertaines.

Les économistes alertent sur le caractère non liquide d’une portion significative de ces actifs. Plusieurs blocs de devises sont gelés dans des comptes à l’étranger ou liés à des opérations litigieuses, en attente de décisions judiciaires. Par conséquent, la somme globale de 11 milliards de dollars ne reflète pas nécessairement la capacité réelle d’intervention de la Banque sur le marché des devises.

Une stabilité sous condition : dépendance à la situation politique

La vulnérabilité des réserves réside également dans leur exposition directe au contexte politique. En l’absence d’un gouvernement pleinement fonctionnel et d’un cadre législatif unifié, chaque tension institutionnelle se traduit par une pression immédiate sur le marché de change. Plusieurs épisodes récents ont montré qu’un simple discours contradictoire de deux ministres suffit à provoquer une ruée sur les bureaux de change ou une accélération des conversions massives vers le dollar.

Ce climat instable rend toute prévision économique incertaine. Les économistes soulignent que l’accumulation de réserves n’a de sens que si elle s’inscrit dans une trajectoire de confiance renforcée. Or, sans plan de réformes clair, validé par les principales forces politiques, le Liban reste perçu comme un marché à haut risque, ce qui empêche toute utilisation stratégique des réserves comme levier d’investissement.

L’effet temporaire des incitations à la dollarisation

La Banque du Liban a introduit des taux d’intérêt préférentiels sur les paiements publics réalisés en dollars, ce qui a temporairement stimulé l’afflux de devises. Ces mesures, destinées à renforcer les flux entrants, fonctionnent comme une forme de subvention déguisée à la dollarisation. Cependant, elles présentent plusieurs effets pervers : elles désincitent à l’usage de la livre libanaise, accentuent les inégalités entre acteurs économiques, et détournent l’attention des réformes structurelles à long terme.

D’un point de vue macroéconomique, cette politique crée une illusion de stabilité tout en minant les fondations d’une souveraineté monétaire. Elle aggrave aussi la segmentation du marché : certains secteurs, notamment ceux liés à l’import-export ou à la finance, bénéficient d’un accès facilité à la devise, tandis que d’autres, centrés sur l’économie locale, sont étranglés par la pénurie de liquidité en livres.

Les limites du soutien extérieur conditionnel

Le gouverneur intérimaire a déclaré que la stratégie actuelle visait une “stabilisation progressive du marché de change” en attendant un soutien international. Ce soutien, toutefois, reste largement théorique. Les bailleurs internationaux, au premier rang desquels le FMI, conditionnent tout décaissement à une série de réformes : restructuration bancaire, réforme fiscale, lutte contre la corruption, révision des subventions. Or, aucune de ces réformes n’a été concrètement adoptée à ce jour.

Le Liban est donc dans une impasse : ses réserves actuelles sont suffisantes pour maintenir un équilibre artificiel, mais insuffisantes pour enclencher une relance crédible. Toute tentative d’utiliser ces fonds pour stabiliser le taux de change à long terme ou soutenir la croissance risquerait de les épuiser rapidement, sans effet durable.

Un système bancaire toujours paralysé

L’autre facteur de fragilité réside dans l’état du système bancaire. Les banques libanaises continuent de fonctionner en régime restreint, avec des restrictions sévères sur les retraits en devises et une défiance généralisée de la clientèle. Ce climat empêche toute intermédiation efficace : les réserves ne circulent pas dans l’économie réelle, elles stagnent dans des circuits fermés.

Certains économistes qualifient ce système de “réserve morte” : un stock de devises sans impact réel sur l’investissement, la consommation ou la productivité. Les initiatives de la Banque centrale pour relancer le crédit échouent à franchir le mur de la méfiance. Les entreprises ne contractent pas de prêts, les particuliers n’épargnent plus, et l’économie fonctionne en mode de survie.

Les indicateurs fondamentaux restent dégradés

Malgré la hausse des réserves, les indicateurs de fond de l’économie libanaise n’ont connu aucune amélioration structurelle. Le déficit budgétaire reste hors de contrôle, les recettes fiscales en berne, et les dépenses publiques rigides. La balance commerciale continue d’enregistrer un déséquilibre important, avec des importations bien supérieures aux exportations. Ce déficit extérieur structurel signifie que, sans transferts continus de la diaspora ou aide internationale, les réserves finiront par s’éroder.

De plus, les indicateurs sociaux se détériorent : la pauvreté s’est installée durablement, les services publics sont à l’arrêt, et le chômage atteint des niveaux record. Dans ce contexte, les réserves apparaissent comme une variable financière déconnectée de la réalité vécue par la population. Elles incarnent davantage une opération comptable qu’une relance économique.

Les enseignements de crises comparables

Plusieurs économistes comparent la situation du Liban à celles d’autres économies ayant connu des crises de réserves, comme l’Argentine ou le Nigeria. Dans ces pays, les gouvernements ont tenté de maintenir un taux de change artificiel ou de compenser le manque de réforme par des injections de devises. Dans chaque cas, la stabilisation temporaire a été suivie d’une chute brutale, d’une dévaluation incontrôlée, et d’une perte de crédibilité institutionnelle.

Le risque pour le Liban est similaire : si les réserves actuelles sont interprétées comme un signal de redressement sans changement structurel, elles masqueront la gravité du déséquilibre. À l’inverse, si elles servent de levier pour enclencher des réformes, elles pourraient être valorisées stratégiquement.

Vers une stratégie crédible de stabilisation ?

Pour que la hausse des réserves prenne un sens économique, plusieurs conditions sont nécessaires. D’abord, l’audit transparent de leur composition : quel montant est réellement disponible, sous quelle forme, à quelle échéance. Ensuite, la publication d’un plan de gestion : à quelles fins seront-elles utilisées, dans quels délais, avec quels garde-fous. Enfin, l’intégration dans une stratégie macroéconomique complète, articulée avec une politique monétaire crédible, une réforme bancaire et un cadre fiscal stable.

Le gouverneur intérimaire plaide pour une approche progressive. Mais cette prudence est perçue par certains comme un attentisme. Sans impulsion politique, la Banque du Liban restera seule à porter le poids de la stabilisation, avec des instruments techniques mais sans légitimité démocratique.

Conclusion factuelle : un indicateur partiel dans une économie sous tension

Les 11 milliards de dollars annoncés masquent une réalité plus complexe. Ce chiffre impressionne mais ne rassure pas. Il reflète des choix techniques contestables, une dépendance politique risquée, et une absence de stratégie intégrée. Il ne constitue ni une garantie de redressement, ni une preuve de résilience.

La hausse des réserves est un signal, mais ce signal est brouillé. Sans changement profond, il restera un trompe-l’œil, suspendu à une stabilisation précaire, tributaire d’une diplomatie économique encore incertaine.

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