Bastien Nivet, Pôle Léonard de Vinci – UGEI

Et si la construction européenne avait cent ans ? Et si c’était dans les ruines de 1918 qu’avait réellement commencé la construction européenne ? La recherche d’une genèse historique des racines intellectuelles, philosophiques, économiques ou diplomatiques du projet européen relève parfois d’une relecture subjective du passé (l’histoire du continent européen) pour justifier l’existant (l’Union européenne d’aujourd’hui).

Les ouvrages Projet de paix perpétuelle de Kant (1795) et De la réorganisation de la société européenne du Comte Henry de Saint-Simon (1814), mais aussi le discours d’ouverture de Victor Hugo devant le congrès de la paix de 1849 : tous sont fréquemment mentionnés comme des éléments précurseurs de « l’idée européenne ». L’Empire romain, l’Europe carolingienne ou la chrétienté médiévale sont même parfois mobilisés dans des tentatives de démonstration d’une historicité de l’unité européenne à travers les siècles…

Si des penseurs et philosophes ont été précurseurs dans la suggestion d’une organisation supranationale, pacifique et institutionnalisée du continent européen, il est plus délicat de les présenter comme incarnant les origines plus ou moins directes de notre Union européenne (UE). Leurs énoncés à la fois avant-gardistes et reflets de leur époque ont certes pu inspirer les acteurs de la construction européenne. Mais ils ne se sont pas traduits en actions et créations institutionnelles concrètes, celles-ci ne se mettant en place qu’après la Seconde Guerre mondiale.

Entre l’ère de l’idée européenne « philosophique » des XVIIIe et XIXe siècles et l’ère de la construction européenne « communautaire » à partir de 1950, une période fascinante de transition et de maturation de l’idée européenne a suivi la Première Guerre mondiale.

Célébrer la victoire – ou la paix – du 11 novembre 1918 invite aussi à se rappeler à quel point cette date peut être saisie comme marquant une étape importante dans la maturation de « l’idée européenne », et en particulier son passage progressif d’un énoncé philosophique idéaliste à une recherche de réorganisations concrètes du continent européen.

Après 1918, entre « plus jamais ça » et lutte contre le déclin de l’Europe

La « Grande Guerre » a agi comme un accélérateur et un catalyseur de l’idée selon laquelle seule une organisation partiellement supranationale du continent européen pourrait en assurer la sécurité et la stabilité. Traumatismes et leçons de la Première Guerre mondiale ont renforcé l’ancrage et la diffusion de ce sentiment européen « philosophique » dans des cercles plus larges, mais aussi stimulé des efforts de concrétisation de ce qui ne relevait jusqu’alors que d’idées séduisantes. De nombreux travaux d’historiens, comme ceux de Jean‑Baptiste Duroselle, Pierre Gerbet ou Élisabeth du Réau, abordant le temps long de l’idée européenne, ont mis en avant l’entre-deux-guerres comme une période d’intense foisonnement en faveur d’une forme d’organisation et d’unification du continent européen.

Le journal La Dépêche, le 12 novembre 1918. DR

Coût de la guerre, destruction et désir d’éviter la réitération d’un tel désastre ont naturellement constitué un premier moteur puissant de ces mouvements et idées. Avant même la fin de la guerre, des sentiments pacifistes se diffusent en Europe. La revue L’Europe nouvelle, fondée en 1918 par l’intellectuelle française Louise Weiss, alors âgée de 25 ans, plaide par exemple pour une réconciliation et une entente entre États européens comme garantie de la paix.

Un aristocrate autrichien, Richard Coundenhove-Kalergi, publie sous forme de proclamation en 1922 puis d’ouvrage en 1923 PanEuropa, un plaidoyer pour une union paneuropéenne destinée à la fois à pacifier l’Europe et à restaurer son rang mondial. Il s’en suivra la création d’un mouvement politique, l’Union paneuropéenne internationale. Ce mouvement tentera de propager la vision d’une nécessaire union des Européens pour à la fois éviter que ne se reproduise un conflit comme celui de 1914-1918 et lutter contre leur déclin collectif perçu sur la scène internationale d’après 1918.

Par-delà les horreurs de la Première Guerre mondiale, le sentiment d’un déclin et d’une forme de « suicide européen », notamment au regard de l’émergence de nouveaux pôles de puissance comme les États-Unis ou le Japon, constituent en effet un deuxième déterminant majeur de ces idées et mouvements de l’entre-deux-guerres. Apparaît ainsi, dès les années 1920, un diptyque encore aujourd’hui central dans la construction européenne : celle-ci a autant – et simultanément – pour ambition et vertu de canaliser et organiser les relations entre Européens que de renforcer et favoriser leur maîtrise collective de leur destin dans le vaste monde.

Cette vision est aussi celle d’un autre ouvrage symbolique de cette période, publié en 1929 par l’écrivain et homme politique français Gaston Riou sous un titre évocateur : S’unir ou mourir. Aussi auteur en 1928 de l’ouvrage Europe, ma patrie, Gaston Riou crée en 1930 une Ligue internationale pour les États-Unis d’Europe, destinée à diffuser et donner corps à ces idées.

Une multiplication des projets économiques et politiques

Fait nouveau dans l’entre-deux-guerres, cette abondance d’idées et cette montée en puissance de la reconnaissance d’une nécessaire organisation du continent européen connaissent un écho réel parmi certains milieux économiques, politiques et diplomatiques européens. Pour la première fois, des responsables du continent tentent de traduire en structures concrètes une « idée européenne » qui ne relevait jusqu’alors que du simple énoncé philosophique et intellectuel.

Sur le plan économique, les ébauches de projets de Louis Loucheur, à partir de 1925, destinés à assurer une stabilisation économique du continent, suggèrent des accords au niveau européen jetant les bases d’une organisation à la fois industrielle, commerciale et sociale.

Dans un registre d’inspiration davantage libérale sont créées, toujours en 1925, l’Union douanière européenne (UDE) et un Comité d’action économique et douanière cherchant eux aussi à proposer des modalités concrètes d’organisation économique collective du continent européen. Dans un entre-deux-guerres marqué par des injonctions contradictoires entre protectionnisme, contractualisme et libéralisme, entre régionalisme européen et universalisme, le besoin d’établir – à tout le moins – des formes de coopération et de négociation nouvelles est de plus en plus admis.

Des initiatives politiques balayées par la montée des tensions

Sur le plan diplomatique, c’est principalement à partir du milieu des années 1920 que l’énoncé de pistes de réorganisation du continent européen sous de nouvelles modalités devient possible. Le Traité de Locarno signé en 1925 – qui garantit les frontières entre la France, la Belgique et l’Allemagne, et prévoit une clause d’assistance mutuelle – permet en premier lieu de « réhabiliter » l’Allemagne.

En 1929, le président du Conseil et ministre français des Affaires étrangères, Aristide Briand, soutenu par le chancelier allemand (Gustav Stresemann) propose devant l’Assemblée de la Société des Nations (SDN) un premier projet ambitieux d’organisation européenne, certes essentiellement économique – autour de l’idée d’un marché commun –, mais évoquant aussi un « lien fédéral ».

Cette proposition sera suivie par la remise, en 1930, d’un « mémorandum sur l’organisation d’un régime fédéral d’Union européenne ». Le projet de « fédération », qui se veut « assez souple pour respecter l’indépendance et la souveraineté nationale de chacun des Etats », relève de l’oxymore politique. Il préjuge néanmoins des débats sur l’équilibre entre intégration supranationale et souveraineté nationale qui continuent de marquer la construction européenne aujourd’hui encore.

Les évolutions politiques des années 1930 empêcheront ces projets économiques et politiques de voir le jour. Mais en à peine plus d’une décennie d’après-guerre, de 1918 à 1930, la nécessité de concevoir une forme d’organisation collective du continent européen pour éviter à la fois son autodestruction et son déclin sera passée de l’idée à la recherche de projets concrets, ouvrant la voie à un nouveau sursaut d’initiatives européennes après 1945.

L’actualité de 1918

La référence aux horreurs de la guerre – celle de 1914-1918 comme celle de 1939-1945 –, nécessaire sur le plan mémoriel, n’est plus opérante ou suffisante de nos jours pour légitimer ou soutenir l’idée de construction européenne, parfois fragilisée dans sa forme actuelle qu’est l’Union européenne.

Mais se souvenir de l’impact de 1914-1918 sur l’idée européenne permet de remettre en perspective le processus institutionnel finalement entamé après 1945, qui a abouti à notre UE d’aujourd’hui. Ce retour en arrière rappelle notamment que la transformation d’un énoncé philosophique et intellectuel comme « l’idée européenne » en une construction institutionnelle, économique et politique concrète peut être longue et difficile.

S’il ne faut pas abuser des analogies avec le passé pour comprendre le présent, l’observation de cette période si particulière de quête de concrétisation ou de réalisation de l’idée européenne, fait aussi écho à des défis ou caractéristiques de la construction européenne d’aujourd’hui. Les tensions entre nationalismes (des États-nations), régionalisme (européen) et universalisme, le rejet et le risque de retour de la guerre et des politiques de puissance classiques, ou encore le sentiment de déclin européen face à l’émergence de nouvelles puissances sont toujours de puissants déterminants de l’UE – qu’il s’agisse de moteurs ou de freins.

Bastien Nivet, Docteur en science politique (École de management), Pôle Léonard de Vinci – UGEI

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.