mardi, janvier 13, 2026

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Les députés libanais doublent leur salaire pour maintenir la dignité de l’institution et oublient celle du peuple

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Dans le théâtre absurde qu’est devenue la politique libanaise, où les quorum se font rares comme un dollar en banque et où les réformes avancent au rythme d’un escargot sous sédatif, le Parlement a réussi l’impossible la semaine dernière. Le 21 octobre 2025, par 87 voix contre 13 – un score presque suspect de fluidité dans un hémicycle habitué aux boycotts confessionnels et aux absences stratégiques –, les 128 députés ont adopté le doublement de leur rémunération mensuelle. De 1 500 dollars à 3 000 dollars nets, plus les indemnités habituelles qui gonflent le tout à près de 5 000 dollars pour les plus chanceux. Pendant que le pays, encore sous le choc des 3,4 milliards de dollars de destructions causés par la guerre de 2024 avec Israël, contemple ses factures d’électricité à 0,25 dollar le kWh et son chômage à 35 %, nos honorables élus ont trouvé le temps de soigner leur pouvoir d’achat. « Pour maintenir la dignité de l’institution », a lancé un porte-parole du bloc majoritaire, comme si la dignité se mesurait en chèques signés par un Trésor public qui tousse des dettes à 155 % du PIB. Ironie du sort : cette mesure, adoptée en deux jours plats, contraste avec l’interminable saga de la restructuration bancaire, où des milliards d’épargne gisent gelés depuis 2019, attendant un vote que l’on repousse comme une corvée domestique.

Ce petit coup de baguette magique salarial n’est pas isolé ; il s’inscrit dans une litanie d’ajustements qui sentent bon l’auto-préservation. Rappelez-vous février 2024 : un décret présidentiel avait triplé les traitements des fonctionnaires publics, rétroactif à décembre 2023, pour un coût pharaonique de 2 927 milliards de livres libanaises par mois, pompés sur les réserves de la Banque du Liban. Le salaire minimum, lui, a été porté en juin 2025 à 28 millions de livres, soit une misérable poignée de 312 dollars au taux du marché noir – assez pour un jerrycan d’essence et un sandwich au falafel, mais pas pour rêver d’un avenir. Avec l’inflation qui a daigné se calmer à 14,2 % en août 2025 (après un pic à 268 % en 2023, merci la Banque mondiale pour ce bulletin tiède), on pourrait presque applaudir cette générosité envers les élus. Presque. Car pendant que le PIB par habitant traîne à 3 300 dollars – contre 15 000 en 2018 –, et que 80 % de la population frôle la pauvreté, ce vote ressemble à un festin pour les loups au milieu d’une famine collective. Le Premier ministre Nawaf Salam, juriste international monté au créneau en février 2025 avec son cabinet de 24 ministres équilibré comme un mezze taëfien, avait promis dans son discours d’investiture du 20 février une « restructuration juste et rapide ». Huit mois plus tard, on en est toujours au chapitre des salaires parlementaires. Bravo pour la rapidité sélective.

Un Parlement qui vote ses chèques : l’art de l’immobilisme créatif

Ah, le Parlement libanais ! Cette arène où 64 chrétiens et 64 musulmans, figés dans l’équilibre confessionnel de Taëf depuis 1989, excellent dans l’art de l’esquive. Élu en mai 2022 au milieu des cendres de l’explosion du port de Beyrouth, il a multiplié les sessions marathon sans jamais trancher sur l’essentiel. La restructuration bancaire ? Un serpent de mer que l’on agite lors des visites du FMI, mais que l’on enterre à la première objection d’un lobby. La loi sur l’allocation des pertes, censée démêler les 72 milliards de dollars de dettes engloutis par les banques depuis 2019, a été repoussée à « mi-octobre au plus tôt », dixit le ministre des Finances Yassine Jaber lors d’une conférence de presse le 15 septembre. Mi-octobre ! On y est presque, et pourtant, rien. Adoptée partiellement en juillet 2025 sous forme d’un cadre lacunaire – pouvoirs étendus à la Banque du Liban sans garde-fous contre les conflits d’intérêts –, cette loi reste un mirage pour les 1,5 million de déposants qui attendent leurs fonds comme on attend un miracle au sanctuaire de Notre-Dame de Zahlé.

Imaginez la scène : un député, enrichi de 1 500 dollars supplémentaires, feuillette son agenda en sirotant un café à Hamra. « La banque ? Compliqué, mon cher. Il y a les familles actionnaires, les intérêts croisés qui remontent à l’Empire ottoman, et puis, qui veut froisser les dragons de la finance ? » Pendant ce temps, les « banques zombies » – comme les qualifie le FMI dans son rapport d’octobre 2025 – accumulent des prêts non performants à 85 % de leur portefeuille, limitant les retraits à 300 dollars par mois en espèces. Le Haut Conseil des Banques, créé en septembre pour superviser les redressements, patine sans calendrier contraignant ni recours pour les petits épargnants, qui représentent 70 % des comptes gelés. « Nous ne pouvons pas sacrifier les citoyens au nom d’une stabilité artificielle », a déclaré le gouverneur par intérim de la Banque du Liban, Wassim Manssouri, lors d’une audition le 10 octobre. Des mots sages, mais qui sonnent creux quand le vote sur les salaires passe comme une lettre à la poste, mobilisant une majorité transconfessionnelle là où les réformes divisent : le Courant patriotique libre de Gebran Bassil crie au scandale interventionniste, les Forces libanaises exigent une transparence que personne n’offre.

Cette disparité n’est pas un bug, c’est le système. Le gouvernement Salam, fort de 95 voix de confiance au Parlement le 26 février 2025, a soumis le 29 juillet un projet de budget 2026 prévoyant 5 milliards de dollars de recettes fiscales via une TVA à 12 %. Mais ce document, toujours en examen, intègre déjà les 4,6 millions annuels du surcoût salarial des députés, au détriment des chapitres éducation (7 % du budget) et santé (6 %), où les allocations stagnent comme un générateur en panne. La reconstruction post-guerre, évaluée à 11 milliards par l’ONU en mars 2025, attend des dons conditionnés à des avancées sur la gouvernance. Le ministre Jaber, dans un communiqué du 25 septembre, évoquait un « plan pour la distribution des pertes » à soumettre au cabinet « dans les semaines ». Semaines qui s’étirent comme un été beyrouthin. Pendant ce temps, les retraits autorisés n’ont pas dépassé 200 millions de dollars mensuels en 2025, loin des 2 milliards nécessaires pour relancer l’économie réelle. Le secteur privé, employant 60 % de la main-d’œuvre, suffoque sans crédit, avec des taux réels à 20 % en dollars. Les PME agroalimentaires, fierté libanaise, voient leurs exportations chuter de 15 % cette année, selon le ministère de l’Industrie. Sans déblocage, l’émigration saigne le pays : 250 000 jeunes qualifiés partis depuis 2023, vidant la tech et l’ingénierie comme un château de sable sous la marée.

Les banques, ces gardiens jaloux d’un trésor fantôme

Au cœur de cette farce tragique trône le secteur bancaire, ce colosse aux pieds d’argile qui garde jalousement les dépôts comme un dragon syphilitique son or maudit. Les banques commerciales, tenues par des dynasties confessionnelles, ont absorbé les chocs de la crise souveraine grâce à des garanties illimitées de la Banque du Liban pré-2019. Aujourd’hui, avec des réserves internationales à 10 milliards de dollars et une dette à 98 % en devises étrangères, la recapitalisation force les fusions ou les injections étrangères. La loi de juillet 2025 instaure un cadre, mais sans opacité levée ni protection pour les déposants modestes. Les chiffres sont impitoyables : 86 à 93 milliards de dollars gelés sur 1,26 million de comptes, selon des estimations de GivTrade en avril 2025. Sans audit complet – une des « huit actions prioritaires » du FMI –, la confiance des investisseurs étrangers reste à 1,2 milliard d’entrées directes cette année, contre 4 milliards pré-crise.

Le tourisme, ce phare vacillant, a rebondi avec 1,8 million d’arrivées au premier semestre 2025, mais les hôtels endettés à 80 % peinent à importer sans lettres de crédit. À Beyrouth, Gemmayzé voit ses loyers en dollars grimper de 10 % annuellement, accélérant une dollarisation qui touche 70 % des transactions et creuse les inégalités comme un bulldozer à Mar Mikhaël. Le ministre de l’Économie Pierre Hokayem a annoncé en août des incitations fiscales pour les exportateurs, mais sans accès au crédit, c’est comme offrir un yacht à un naufragé sans moteur. Cette paralysie alimente un cercle vicieux : pas de réformes, pas de prêts du FMI (3 milliards en vue depuis 2022), pas de reprise. Kristalina Georgieva, directrice du FMI, a averti le 5 octobre lors d’une visioconférence : « Sans concurrence accrue, les salaires ne suivront pas la croissance ». Des salaires moyens à 675 dollars officiels, divisés par dix au noir, qui ont perdu 90 % de pouvoir d’achat. Les syndicats de la Confédération générale des travailleurs ont grevé le 15 octobre pour un minimum à 500 dollars, sans écho. Le FMI observe, patient comme un usurier : audits des bilans, recapitalisation forcée, ou la croissance de 4,7 % projetée pour 2025 tournera au cauchemar.

Dans les régions, l’absurde s’amplifie. À Tripoli, sunnite et bouillonnante, le chômage des jeunes à 50 % nourrit des tensions malgré 100 millions de micro-crédits du PNUD depuis 2024. Au Sud chiite, cicatrisé par les frappes de 2024, la reconstruction agricole – olives, bananes – manque de semences importées, bloquées par les banques. À Zahlé, bekkaotine chrétienne, les vignobles attendent des allègements pour rivaliser avec la Turquie. Ces dynamiques confessionnelles bloquent tout : une mesure nordiste heurte le Sud, et inversement. Le cabinet Salam, avec ses 24 ministres issus de coalitions fragiles, contourne via décrets : la levée du secret bancaire en avril 2025, rétroactive à 2015, a recouvré 200 millions d’impôts éludés, un « jalon pour la transparence » salué par l’ONU. Mais pour les banques, c’est un pas de danse sur du fil : beau, précaire, et vite oublié.

Productivité : le mot qui fait tousser les réformateurs

Et la productivité dans ce carnaval ? Ce Graal économique que l’on invoque comme une incantation, mais que l’on oublie sitôt les micros éteints. Le Liban, économie de rente dopée aux remittances (7 milliards annuels de la diaspora), aux aides (2,5 milliards de l’UE et des USA) et au tourisme saisonnier, voit sa productivité horaire divisée par deux depuis 2019, selon l’Organisation internationale du travail. Secteur informel à 50 %, infrastructures en ruine : l’électricité à 12 heures par jour via générateurs privés bouffe 40 % des budgets modestes. Des mesures pour booster les salaires sans inflation ? Formation pour 500 000 chômeurs, subventions aux renouvelables (20 % du mix en 2030), ouverture des monopoles télécoms (1,5 milliard de revenus annuels, mais frein à l’innovation). Le programme de février 2025 prévoit un fonds de 500 millions du FMI pour cela, mais le vote traîne, opposé par des lobbies qui sentent la concurrence comme un vampire l’ail.

La Banque mondiale, dans son rapport d’octobre 2025, alerte : sans réformes structurelles, la croissance de 4,7 % (après -7,1 % en 2024) sera un leurre. Tourisme en berne sans routes réparées, reconstruction en attente de 11 milliards (5 milliards fiscaux prévus). L’inflation à 14,3 % en juillet, freinée par une politique monétaire prudente, masque l’érosion : taux officiel à 89 700 livres/dollar, noir à 95 000, prix alimentaires +12 %. Le ministre de l’Approvisionnement Abbas Haj Hassan a sécurisé 500 000 tonnes de blé en septembre, mais la corruption douanière ronge 20 % des recettes. Dollarisation à 60 % des salaires privés favorise les urbains, marginalise les ruraux. Jean-Christophe Carret, directeur régional de la Banque mondiale, parle d' »actionnables à fort impact » pour une reprise durable. Fort impact ? Chez nous, c’est quand un blackout plonge Beyrouth dans le noir, et même là, les générateurs privés facturent rubis sur l’ongle.

Les influences régionales n’aident pas. La trêve avec Israël, via la résolution 1701 de novembre 2024, stabilise le Sud, permettant un retour des paysans. Mais Tripoli couve comme un narguilé mal éteint, le Sud porte les stigmates chiites, Beyrouth cosmopolite cache la misère des souks sous ses cafés branchés. Les coalitions bloquent : un vote productiviste heurte un monopole druze, une réforme un intérêt maronite. Résultat ? Un Parlement maître de l’immobilisme. La loi sur la résolution bancaire de juillet, truffée de lacunes, concentre les pouvoirs à la Banque du Liban sans opacité. Karim Souaid, nommé gouverneur en mars malgré les réserves de Salam sur ses liens élitistes, promet audits. Le FMI attend à Washington en octobre : délégation complète pour un « examen complet ». Prometteur, ou théâtre avec salaires garantis pour les acteurs ?

Au quotidien, c’est du vaudeville. Le fonctionnaire, bénéficiaire du x3 salarial (396 milliards mensuels, couverts par réserves centrales), bosse trois heures effectives. Productivité ? Un mythe. L’entrepreneur de Sour exporte confits mais paie l’électricité fort, sans subventions. Inflation contenue à 14,2 % en août ? Victoire pyrrhique, quand les salaires stagnent. La Banque mondiale prévient : sans ouverture des oligopoles, rebond inflationniste dès reprise de la demande. Les salaires suivront… en claudiquant bas.

Les citoyens s’adaptent, résilients comme des oliviers centenaires : troc informel, jobs secondaires, remittances pour 1,5 million de familles. Le président Joseph Aoun, élu en janvier 2025 après deux ans de vide, parle de « stabilité retrouvée ». Salam évoque un « nouveau chapitre ». Poétique, quand les pages sont tachées d’inflation. La croissance touristique – arrivées en hausse janvier-juillet – pourrait injecter du neuf, ou pas, si les nids-de-poule persistent et l’eau courante manque. Les mesures productivistes attendent un alignement des étoiles – ou un quorum sans fantômes. Les députés, avec leur solde gonflée, méditent peut-être ce proverbe beyrouthin : « Le ventre plein digère les réformes. » Espérons que le leur ne soit pas trop repu.

Les implications immédiates se lisent dans les files aux distributeurs : dollars pour les élus, promesses jaunies pour le peuple. Le FMI scrute, la Banque mondiale chiffre, le Liban improvise son opéra-bouffe. Mi-octobre approche pour la loi sur les pertes, guest star potentielle. Ou pas. Ici, rien n’est sûr, sauf l’absurde quotidien.

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Newsdesk Libnanews
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