Le palais présidentiel de Baabda a été le théâtre, ce matin du 6 février 2026, d’une rencontre significative entre le président de la République et Karim Souaid, gouverneur de la Banque du Liban. Au cœur des discussions : les derniers développements dans les domaines financier et monétaire, ainsi que les préparatifs pour les prochaines réunions avec le Fonds monétaire international. Cette entrevue, rapportée par l’Agence nationale d’information, intervient dans un contexte où le Liban tente de consolider ses efforts de réforme face à une crise économique persistante, marquée par une dette écrasante et une instabilité monétaire qui perdure depuis 2019.
Karim Souaid a réaffirmé, lors de cette session, l’engagement ferme de la Banque du Liban à aligner sa stratégie sur celle du gouvernement, insistant sur une coordination complète entre les deux institutions. « La Banque du Liban est engagée dans la politique du gouvernement et en coordination complète avec elle », a-t-il déclaré, soulignant la nécessité de discuter d’améliorations et de renforcements à la loi sur la régularité financière, ainsi qu’au mécanisme de remboursement des dépôts. Ces ajustements visent à garantir une approche cohérente, capable de refléter positivement sur le dossier du remboursement des dépôts dans les délais envisagés.
Cette déclaration n’est pas anodine. Elle survient alors que le Liban, sous la direction du premier ministre Nawaf Salam, poursuit des négociations ardues avec le FMI pour obtenir un programme d’aide financière. Les pourparlers, entamés depuis plusieurs années, ont connu des avancées notables en 2025, mais restent suspendus à l’adoption de réformes structurelles clés. La réunion de Baabda illustre ainsi une volonté affichée d’unité entre les autorités monétaires et exécutives, essentielle pour débloquer les fonds internationaux et stabiliser l’économie nationale.
Les enjeux de la crise financière libanaise
Depuis l’éclatement de la crise en 2019, le Liban a connu une contraction cumulée de son produit intérieur brut de près de 40 %, selon les estimations de la Banque mondiale. Le PIB réel a chuté de 7,1 % en 2024, portant le recul total depuis 2019 à ce niveau alarmant. La livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur face au dollar américain, stabilisée depuis fin 2023 autour de 89 700 livres pour un dollar, mais avec des fluctuations persistantes qui affectent les secteurs vitaux comme l’importation de biens essentiels.
La crise de liquidité, exacerbée par les sanctions internationales visant des entités liées au Hezbollah et par les répercussions de la pandémie de Covid-19, a conduit à un gel des dépôts bancaires. Près d’un million de comptes restent bloqués, avec des retraits limités à environ 400 à 500 dollars par mois. Les pertes accumulées dans le secteur financier dépassent les 72 milliards de dollars, selon les évaluations officielles. Cette situation a plongé plus de 70 % de la population dans une pauvreté multidimensionnelle, incluant des lacunes en accès à l’électricité, à la santé et à l’éducation.
En 2025, des signes de stabilisation sont apparus : l’inflation est retombée à deux chiffres pour la première fois depuis le début de la crise, et le taux de change s’est maintenu. Le tourisme et les envois de fonds de la diaspora, estimés à 5,8 milliards de dollars en 2024, ont soutenu une croissance modeste de 0,8 % du PIB cette année-là. Cependant, ces progrès restent fragiles, dépendants de réformes plus profondes pour restaurer la confiance des investisseurs et des institutions internationales.
La loi sur la régularité financière au cœur des débats
La loi sur la régularité financière, souvent désignée comme la « loi sur le gap financier », constitue un pilier des discussions actuelles. Approuvée par le cabinet en décembre 2025, elle vise à répartir les pertes du système financier entre l’État, la Banque du Liban, les banques commerciales et les déposants. Selon le texte, les dépôts inférieurs à 100 000 dollars doivent être remboursés intégralement sur quatre ans, via des paiements mensuels ou trimestriels. Pour les montants supérieurs, les remboursements se font via des titres adossés à des actifs émis par la Banque du Liban, avec un paiement annuel minimal de 2 % de la valeur.
Cette loi représente une étape vers la restructuration du secteur bancaire, alignée sur les exigences du FMI. En janvier 2026, le FMI a toutefois exigé des amendements pour clarifier la hiérarchie des créances et assurer une protection maximale des déposants tout en maintenant la soutenabilité de la dette. « Le FMI ne peut endosser le projet tel quel », a indiqué Julia Kozack, directrice de la communication du FMI, appelant à des ajustements pour aligner le texte sur les standards internationaux.
Le gouverneur Souaid, nommé en mars 2025 après une vacance prolongée, joue un rôle central dans ces négociations. Issu du secteur de la gestion d’actifs, avec une expérience chez GrowthGate Capital, il a été choisi pour sa capacité à réformer le système financier. Son mandat a débuté par des actions contre la corruption, notamment des plaintes contre d’anciens responsables impliqués dans des détournements via des sociétés offshore. En janvier 2026, la Banque du Liban a rejoint des procédures judiciaires contre un ex-haut fonctionnaire et un ancien banquier, accusés d’enrichissement illicite.
La coordination avec le gouvernement s’est manifestée par l’adoption, en avril 2025, d’une loi révisée sur le secret bancaire, permettant des audits rétroactifs sur dix ans. Cela a permis à la Commission de contrôle des banques d’examiner les opérations suspectes, y compris les transferts illégaux de fonds à l’étranger pendant la crise.
Préparatifs pour les réunions avec le FMI
Les préparatifs évoqués lors de la rencontre de Baabda portent sur les prochaines sessions avec le FMI, prévues dans les semaines à venir. En septembre 2025, une mission du FMI a visité Beyrouth pour discuter du budget 2026 et de la restructuration bancaire. Le FMI a critiqué le projet de budget pour son manque d’ambition, appelant à des mesures fiscales plus robustes : renforcement de la collecte des impôts, récupération d’actifs volés et réforme fiscale ciblant les segments aisés.
Le budget 2026, approuvé par le cabinet, prévoit des dépenses de 6 milliards de dollars, équilibrées par des revenus équivalents, visant un déficit zéro. Cependant, le FMI insiste sur un cadre fiscal à moyen terme pour restaurer la soutenabilité de la dette. Le premier ministre Salam, lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2026, a réitéré l’engagement du Liban pour un programme FMI, soulignant que des retards pourraient aggraver l’évaporation des dépôts.
Les négociations incluent aussi la reconnaissance d’une dette de 16,5 milliards de dollars de l’État envers la Banque du Liban, un point de discorde. Le gouvernement propose de la convertir en obligations perpétuelles à 2 % d’intérêt, financées par des privatisations futures. Le FMI, craignant un impact sur la dette, pousse pour une résolution équilibrée.
Implications pour le remboursement des dépôts
Le mécanisme de remboursement des dépôts, au centre des déclarations de Souaid, reste un défi majeur. La loi sur le gap financier estime les pertes à 70 milliards de dollars, avec 12 milliards d’actifs contre 86 milliards de passifs. Pour les petits déposants, le remboursement sur quatre ans est une avancée par rapport aux propositions antérieures, qui étalaient sur plus d’une décennie.
Pour les gros déposants, les titres adossés à des actifs incluent potentiellement les réserves d’or du Liban, évaluées à plus de 18 milliards de dollars. Bien que la loi de 1986 exige une autorisation parlementaire pour y toucher, le projet de loi les liste comme garantie potentielle. Cela suscite des débats : utiliser l’or pour rembourser les déposants pourrait stabiliser le système, mais risque de priver l’État d’un actif stratégique.
En 2025, des circulaires de la Banque du Liban, comme la 166, ont permis des retraits mensuels de 400 dollars pour certains comptes. Cependant, sans liquidité nouvelle, ces mesures restent palliatives. Le FMI insiste sur une restructuration complète des banques, avec audits des 14 plus grandes institutions pour classer les viables et liquider les défaillantes.
Rôle des institutions internationales
La Banque mondiale, dans son rapport de printemps 2025, note une croissance de 0,8 % du PIB, soutenue par le tourisme et les remises. Elle estime les dommages liés au conflit de 2024 à 14 milliards de dollars, avec 11 milliards nécessaires pour la reconstruction. Deux nouveaux projets, approuvés en 2026, visent à soutenir les pauvres via une transformation numérique des services publics.
L’Union européenne et d’autres partenaires ont signé des accords de financement en 2025, totalisant 110,5 millions d’euros en subventions pour la sécurité et la reconstruction post-conflit. Ces aides sont conditionnées à des réformes, alignées sur les exigences du FMI.
Défis persistants dans le secteur bancaire
Le secteur bancaire libanais, autrefois pilier de l’économie, est insolvent depuis 2019. Les banques ont imposé des contrôles de capitaux informels, érodant la confiance. La loi de restructuration bancaire de 2025 donne à la Commission de contrôle des pouvoirs accrus pour auditer et liquider les banques en difficulté, limitant l’utilisation de fonds publics.
Cependant, l’Association des banques du Liban a exprimé des réserves sur le projet de loi sur le gap, arguant qu’il impose un fardeau disproportionné aux banques. Les eurobonds libanais ont chuté en décembre 2025 suite à ces critiques, reflétant l’incertitude des marchés.
Perspectives immédiates des réformes
Les discussions sur les améliorations à la loi sur la régularité financière, évoquées par Souaid, incluent des renforcements pour mieux protéger les déposants et assurer une coordination avec le gouvernement. En janvier 2026, le gouverneur a annoncé des mesures judiciaires pour récupérer des fonds détournés, visant d’anciens responsables comme Riad Salamé, dont le dossier a été transféré à la plus haute cour criminelle.
Le gouvernement Salam, en place depuis février 2025, a priorisé les réformes judiciaires, sécuritaires et financières. Lors d’une conférence en janvier 2026, il a affirmé que le Liban ne permettra à personne de l’entraîner dans de nouveaux conflits, se concentrant sur la souveraineté et l’attraction d’investissements.
Les envois de fonds, chutant à 5,8 milliards en 2024, restent cruciaux, mais la crise a accru la dépendance à une économie informelle en espèces. La loi sur le gap, si amendée, pourrait débloquer un programme FMI de 3 milliards de dollars sur quatre ans, nécessitant huit actions préalables, dont la plupart sont en cours.



