Après des semaines de spéculations et de tractations diplomatiques, le ministre israélien de la Défense, Yisrael Katz, a annoncé hier, le 27 février 2025, que les États-Unis avaient donné leur « feu vert » à Israël pour maintenir ses troupes « indéfiniment » dans une zone tampon au Sud-Liban. Cette décision, qui intervient dans le cadre d’un cessez-le-feu fragile conclu en novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah, suscite une vague de réactions au Liban et dans la communauté internationale. Alors que Washington justifie ce soutien par des préoccupations sécuritaires visant à protéger Israël des menaces persistantes du Hezbollah, Beyrouth dénonce une violation de sa souveraineté et un coup porté à la résolution 1701 de l’ONU.
Un cessez-le-feu sous tension depuis novembre 2024
Pour comprendre cette annonce, il faut remonter à l’accord de cessez-le-feu négocié par les États-Unis et la France, entré en vigueur le 27 novembre 2024. Cet accord mettait fin à 14 mois de conflit entre Israël et le Hezbollah, un groupe armé libanais soutenu par l’Iran, qui avait débuté en octobre 2023 en solidarité avec le Hamas lors de la guerre à Gaza. Selon les termes de la trêve, Israël devait retirer ses troupes du Sud-Liban dans un délai de 60 jours, soit avant le 26 janvier 2025, tandis que le Hezbollah devait se replier au nord du fleuve Litani, à environ 30 kilomètres de la frontière. L’armée libanaise, appuyée par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), était censée prendre le contrôle de cette zone pour empêcher toute présence armée autre que celle de l’État libanais, conformément à la résolution 1701 adoptée en 2006 après la guerre entre Israël et le Hezbollah.
Cependant, dès les premières semaines de la trêve, des violations mutuelles ont été signalées. Israël a accusé le Hezbollah de maintenir des caches d’armes et des infrastructures militaires au sud du Litani, tandis que le groupe chiite a dénoncé les frappes israéliennes sporadiques et la destruction continue de bâtiments dans les villages frontaliers, qualifiées par l’armée israélienne d’opérations visant à neutraliser les capacités du Hezbollah. Le 24 janvier 2025, le bureau du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a déclaré que les troupes israéliennes resteraient au Sud-Liban au-delà du délai initial, arguant que l’armée libanaise n’avait pas pleinement déployé ses forces comme prévu et que le Hezbollah tentait de se réorganiser.
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Cette position a été confirmée le 17 février 2025, lorsque l’armée israélienne a annoncé qu’elle maintiendrait des soldats dans cinq positions stratégiques – des hauteurs surplombant la frontière – après la date limite prolongée du 18 février, acceptée à contrecœur par le Liban sous pression américaine. Ces positions, situées près de villages comme Aïtaroun et Kfarchouba, permettent à Israël de surveiller les mouvements dans le sud et de répondre à toute menace immédiate.
Le « feu vert » américain : un tournant décisif
L’annonce de Yisrael Katz, le 27 février 2025, marque un changement significatif dans la dynamique de ce conflit. Selon le ministre israélien, relayé par des médias comme France 24 et des posts sur X, les États-Unis auraient explicitement autorisé Israël à rester « indéfiniment » dans cette zone tampon, sans calendrier précis de retrait. « L’occupation du Sud-Liban n’est pas dépendante du temps », a-t-il déclaré, soulignant que cette présence visait à garantir la sécurité des communautés israéliennes du nord, dont 60 000 habitants avaient été déplacés depuis octobre 2023 à cause des roquettes du Hezbollah.
Cette décision semble refléter la ligne dure adoptée par l’administration de Donald Trump, revenu au pouvoir le 20 janvier 2025. Dès son investiture, Trump a réaffirmé son soutien inconditionnel à Israël, une politique cohérente avec son premier mandat (2017-2021), marqué par des décisions comme le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem. Des sources proches du Département d’État, citées par Antiwar.com, indiquent que Washington considère la présence israélienne comme une nécessité face à l’incapacité présumée du Liban à désarmer le Hezbollah, malgré les efforts de l’armée libanaise, qui a déployé des milliers de soldats dans le sud depuis novembre 2024.
Ce soutien américain intervient alors qu’un général américain, dépêché pour superviser la mise en œuvre du cessez-le-feu, avait salué le 14 février 2025 des « progrès significatifs » dans le retrait israélien des villages, tout en laissant entendre que les positions stratégiques sur les collines pourraient être maintenues temporairement. L’annonce de Katz transforme cette temporisation en une politique officielle, renforçant l’idée d’une présence prolongée.
Réactions libanaises : colère et impuissance
Au Liban, cette nouvelle a été accueillie avec indignation. Le président Joseph Aoun, ancien chef de l’armée nommé à la tête de l’État après des années de vide institutionnel, a exigé un « retrait total » des forces israéliennes, qualifiant leur présence de « violation flagrante » de la souveraineté nationale et de la résolution 1701. Le 18 février 2025, déjà, le gouvernement libanais avait protesté contre la décision israélienne de rester dans cinq positions, appelant la communauté internationale à intervenir.
Dans les rues, la colère est palpable. Le 26 janvier 2025, des manifestations dans le Sud-Liban avaient dégénéré en affrontements avec les troupes israéliennes, faisant 22 morts et 124 blessés selon le ministère libanais de la Santé. À Aïtaroun, un village frontalier, 135 victimes des combats des derniers mois ont été inhumées cette semaine, un symbole poignant des pertes subies par les civils. Des drapeaux du Hezbollah, bien que moins omniprésents depuis la mort de son chef Hassan Nasrallah en septembre 2024 dans une frappe israélienne, ont refait surface lors de ces rassemblements, signe que le groupe conserve une influence malgré son affaiblissement militaire.
Naim Qassem, successeur de Nasrallah, a déclaré le 16 février 2025 que le gouvernement libanais devait « pousser Israël à respecter l’accord », tout en évitant pour l’instant de menacer une reprise des hostilités. Cette retenue reflète la situation précaire du Hezbollah, qui a perdu des milliers de combattants et une grande partie de son arsenal dans la guerre de 2024, mais aussi la volonté d’éviter un nouveau conflit dans un pays déjà ravagé par une crise économique et les destructions massives causées par les bombardements israéliens.
La communauté internationale divisée
La décision israélo-américaine met à rude épreuve le fragile équilibre diplomatique au Proche-Orient. La France, co-architecte du cessez-le-feu, a réitéré son appel à un « retrait complet dans les meilleurs délais », proposant dès le 18 février 2025 que des Casques bleus français remplacent les soldats israéliens dans les cinq positions contestées. Emmanuel Macron, lors d’une visite à Beyrouth le 17 janvier 2025, avait déjà pressé Israël d’accélérer son départ, une position reprise par le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, qui a qualifié la présence israélienne de « violation continue » de la résolution 1701 lors d’une visite à la FINUL le 18 janvier.
La FINUL elle-même, dans un communiqué du 27 décembre 2024, avait dénoncé la « destruction continue » par Israël de villages libanais après le cessez-le-feu, estimant que cela rendait le retour des habitants impossible. Guterres a rapporté le 18 janvier 2025 que les peacekeepers avaient découvert plus de 100 caches d’armes du Hezbollah depuis novembre, un argument utilisé par Israël pour justifier ses opérations, mais il a insisté sur le fait que seules l’armée libanaise et la FINUL devaient être présentes dans le sud.
L’Union européenne, bien que divisée, penche vers la position française, tandis que la Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de sécurité, ont condamné l’unilatéralisme américain, sans toutefois proposer de mesures concrètes. L’Iran, affaibli par la perte de son allié syrien Bachar el-Assad en 2024 et les revers du Hezbollah, a limité sa réaction à des déclarations de principe.
Conséquences et incertitudes
La décision de maintenir des troupes israéliennes au Sud-Liban ouvre une nouvelle phase dans ce conflit de longue date. Pour Israël, elle répond à une exigence de sécurité après des années de menaces transfrontalières, ravivées par les attaques du Hezbollah en 2023-2024 qui ont causé la mort de 80 soldats et 47 civils israéliens. Mais pour le Liban, elle ravive le spectre de l’occupation israélienne de 1982 à 2000, qui avait donné naissance au Hezbollah.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon les autorités libanaises, plus de 3 960 personnes, majoritairement des civils, ont été tuées dans les hostilités de 2024, et un million d’autres ont été déplacées. La Banque mondiale estime les pertes économiques et les coûts de reconstruction à 8,5 milliards de dollars, une charge écrasante pour un pays en faillite. Dans le sud, des villages entiers comme An-Naqoura ou Odaisseh ont été réduits en ruines, rendant le retour des habitants illusoire tant que les chars israéliens restent visibles.
Pour les analystes, cette politique risque de radicaliser davantage la population libanaise et de compromettre les efforts de l’armée libanaise pour asseoir son autorité dans le sud. Si le Hezbollah, affaibli, ne semble pas en mesure de relancer une guerre ouverte, des actions de guérilla ou des provocations ne sont pas exclues, surtout si les civils continuent de subir les conséquences de cette présence étrangère.



