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Koweït : retraits massifs de nationalité

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Le Koweït a publié, le 14 juin, une nouvelle série de huit décrets retirant ou révoquant la nationalité de 2 193 personnes au total. Cette vague, l’une des plus lourdes depuis le lancement de la campagne de réexamen des dossiers de citoyenneté en mars 2024, marque un durcissement supplémentaire dans un dossier devenu central pour l’État koweïtien. Les autorités présentent ces décisions comme une opération de correction, destinée à lutter contre les fraudes, les doubles nationalités interdites et les irrégularités administratives. Les critiques y voient au contraire un instrument de contrôle politique, social et identitaire, dans un pays où la nationalité donne accès à des droits essentiels : emploi public, logement, prestations sociales, soins, mobilité et transmission du statut aux proches.

La dernière publication du Journal officiel, Kuwait Alyawm, ne donne pas le détail des motifs individuels. Elle liste les noms et les décrets. Sept textes retirent la citoyenneté à 2 192 personnes, ainsi qu’aux personnes qui l’avaient obtenue par dépendance ou association. Un huitième décret révoque la nationalité d’une personne supplémentaire. La distinction juridique entre retrait, annulation et révocation existe dans le droit koweïtien. Pour les personnes touchées, l’effet peut toutefois être le même : la perte du passeport, du statut civil, des droits sociaux et parfois de la sécurité juridique la plus élémentaire. La vague actuelle replace donc la question de la nationalité koweïtienne au cœur d’un débat plus vaste sur l’autorité de l’exécutif, l’absence de Parlement et les limites du contrôle judiciaire.

Huit décrets et un chiffre politique

Les huit décrets publiés le 14 juin dessinent une opération massive et organisée. Le décret n° 90 de 2026 vise 26 personnes et celles qui leur sont liées par association. Le décret n° 91 concerne cinq personnes et leurs dépendants. Le décret n° 92 constitue le cœur de la série, avec 1 594 personnes privées de nationalité, ainsi que celles qui l’avaient acquise par dépendance. Le décret n° 93 touche 491 personnes. Le décret n° 94 porte sur la révocation d’une seule personne. Les décrets n° 95, 96 et 97 concernent respectivement quatre, deux et 70 personnes, avec les effets habituels sur les dépendants ou personnes rattachées.

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Ce mécanisme par dépendance élargit considérablement la portée réelle des décisions. Dans le système koweïtien, la perte de nationalité d’un titulaire principal peut affecter des conjoints, des enfants ou des personnes qui avaient acquis le statut par affiliation familiale. Le chiffre officiel de 2 193 cas ne dit donc pas toujours combien de vies sont directement bouleversées. Une décision administrative peut toucher un foyer entier, modifier le statut d’enfants, bloquer des documents, suspendre des prestations ou ouvrir une période d’incertitude sur la résidence. Le dossier n’est pas seulement juridique. Il est familial, social et économique.

Les autorités n’ont pas publié, dans cette série, une justification détaillée pour chaque cas. Cette absence de motifs individualisés nourrit les critiques. Le gouvernement affirme que la campagne vise les personnes ayant obtenu la citoyenneté par fraude, par faux documents ou en violation de l’interdiction de double nationalité. Mais, sans explication précise, les personnes concernées et leurs proches se trouvent souvent dans une position difficile. Elles doivent comprendre, contester ou régulariser une décision dont les fondements ne sont pas toujours exposés publiquement. La transparence devient donc l’un des enjeux principaux.

Une campagne commencée en mars 2024

La vague du 14 juin s’inscrit dans une campagne plus large, engagée au début de 2024. Dès mars, les autorités ont commencé à revoir des dossiers de nationalité et à publier des listes de personnes concernées. Le processus s’est accéléré après la suspension de la vie parlementaire en mai 2024. L’émir a alors dissous l’Assemblée nationale et suspendu plusieurs articles constitutionnels pour une période pouvant aller jusqu’à quatre ans. Cette décision a transféré une partie du pouvoir législatif à l’exécutif et au cabinet. Elle a aussi réduit les espaces institutionnels dans lesquels les décisions sensibles pouvaient être contestées ou débattues publiquement.

Ce contexte politique est essentiel. Le Koweït était longtemps considéré comme l’un des systèmes les plus ouverts du Golfe, avec un Parlement capable d’interroger les ministres, de bloquer des textes et de provoquer des crises gouvernementales. Cette singularité a aussi produit des années de paralysie. Les autorités ont justifié la suspension de l’Assemblée par le besoin de mettre fin aux blocages, de corriger des dérives et de protéger l’intérêt supérieur de l’État. Mais l’absence de Parlement change la nature du débat sur la citoyenneté. Les retraits de nationalité ne sont plus confrontés à une opposition parlementaire organisée. Ils relèvent d’une mécanique administrative et exécutive beaucoup moins exposée.

Les comités chargés du dossier jouent un rôle central. La commission suprême chargée de l’examen de la nationalité koweïtienne a été réorganisée en 2026, sous l’autorité du premier vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur. Elle examine les cas, recommande des retraits ou annulations, puis les décisions sont soumises au cabinet ou publiées par décret. Cette architecture donne à l’exécutif un pouvoir considérable sur l’un des droits les plus sensibles. Elle traduit aussi une volonté de traiter la citoyenneté comme un dossier de sécurité nationale, d’intégrité administrative et de composition sociale.

Les motifs officiels : fraude, double nationalité, identité

Le discours officiel repose sur trois motifs principaux. Le premier est la fraude. Les autorités affirment avoir identifié des dossiers fondés sur de faux documents, de fausses filiations ou des déclarations incorrectes. Dans certains cas, des affaires de fraude familiale ont été mises en avant pour montrer que des réseaux auraient obtenu la nationalité de manière irrégulière sur plusieurs générations. Pour le gouvernement, corriger ces dossiers revient à protéger la loi et à défendre les droits des citoyens légitimes.

Le deuxième motif est la double nationalité. Le Koweït interdit en principe à ses citoyens de détenir une autre nationalité sans autorisation. Les autorités disent vouloir faire respecter cette règle, notamment dans les cas où des personnes auraient conservé ou acquis un autre passeport. Cette question est sensible dans le Golfe, où les liens tribaux, familiaux et économiques traversent souvent les frontières. Elle l’est encore plus au Koweït, pays riche mais démographiquement prudent, où la citoyenneté ouvre un accès à des prestations publiques importantes.

Le troisième motif est la préservation de l’identité nationale. Les responsables koweïtiens parlent de “tissu national”, de stabilité et de correction de dossiers qui auraient été mal gérés. Cette formulation résonne fortement dans un pays marqué par l’invasion irakienne de 1990, par les débats sur les Bidoon, par l’équilibre entre citoyens de souche, naturalisés et résidents étrangers, et par la crainte d’une dilution de la citoyenneté. La nationalité y est plus qu’un document. Elle définit l’appartenance politique, l’accès à l’État-providence et la place dans la hiérarchie sociale.

Ces motifs ne peuvent pas être écartés d’un revers de main. Un État a le droit de vérifier des dossiers frauduleux et de protéger la validité de ses documents. Le problème tient à l’ampleur, aux procédures, aux recours et aux effets collectifs. Lorsque des milliers de cas sont traités par vagues successives, la frontière entre lutte contre la fraude et politique de redéfinition nationale devient plus difficile à tracer. C’est précisément cette frontière que les défenseurs des droits humains demandent d’examiner.

Des figures culturelles et publiques déjà touchées

La campagne n’a pas touché uniquement des anonymes. Lors de vagues précédentes, des personnalités publiques, des artistes, des sportifs, des prédicateurs, des journalistes et des influenceurs ont été concernés. Des médias régionaux ont notamment rapporté le retrait de la nationalité de figures culturelles, dont des acteurs connus, parfois même après leur décès. Les noms de personnalités comme Nawal Al-Kuwaitia, Dawood Hussein, Noha Nabil, Abdulmohsen Al-Suhaiel ou Abdulrazzaq Ibrahim Al-Khalaf, connu sous le nom de Burzaiqa, ont circulé dans ce contexte. Chaque cas relève de procédures distinctes. Leur portée symbolique est toutefois forte.

Lorsqu’un artiste, un acteur ou une figure médiatique perd sa nationalité, la décision dépasse le dossier administratif. Elle touche la mémoire collective. Elle interroge la manière dont un pays reconnaît ceux qui ont participé à sa culture, à sa télévision, à sa musique ou à son image publique. Les retraits posthumes ont frappé les esprits, parce qu’ils semblent effacer juridiquement un statut après que la personne a été reconnue socialement pendant des années. Ils montrent aussi que la campagne ne vise pas seulement des cas récents. Elle peut rouvrir des dossiers anciens, des naturalisations passées et des filiations établies depuis longtemps.

Les journalistes et les voix critiques forment une autre catégorie sensible. Des organisations de défense de la presse ont signalé des cas où la perte de nationalité s’est ajoutée à des poursuites, à des restrictions ou à des tensions politiques. Les autorités koweïtiennes rejettent l’idée d’une campagne de répression et insistent sur les fondements légaux. Les ONG répondent que la nationalité ne doit jamais devenir une sanction politique déguisée. La présence de personnalités publiques dans les listes alimente donc un doute : les retraits relèvent-ils uniquement de la correction administrative, ou aussi d’un recentrage autoritaire du champ public ?

Les femmes et les familles en première ligne

La question des femmes occupe une place centrale dans les critiques. Plusieurs vagues antérieures ont concerné un nombre important de femmes ayant acquis la nationalité par mariage ou par d’autres mécanismes de naturalisation. Des organisations de défense des droits humains estiment que les réformes et les retraits récents ont frappé de manière disproportionnée des épouses, des veuves ou des femmes naturalisées. Dans certains cas, la perte de nationalité peut intervenir après des années de vie au Koweït, de mariage, d’enfants et d’intégration sociale. Elle peut transformer une trajectoire familiale en crise administrative brutale.

Cette dimension familiale rend les décisions particulièrement lourdes. Une personne qui perd sa nationalité peut perdre l’accès à des prestations, à un emploi public, à des soins, à un logement ou à certains droits patrimoniaux. Les enfants peuvent voir leur statut remis en cause selon les modalités de transmission. Les conjoints peuvent se retrouver face à des procédures de résidence. Les comptes bancaires, les documents d’identité, les actes civils et les démarches scolaires peuvent être affectés. La nationalité, dans ce contexte, n’est pas un symbole abstrait. Elle est la clé d’une vie quotidienne.

Les défenseurs des droits alertent aussi sur le risque d’apatridie. Le Koweït compte déjà une importante population bidoon, c’est-à-dire des personnes apatrides ou sans nationalité reconnue. Si des retraits frappent des personnes qui ne disposent d’aucune autre nationalité effective, la campagne peut accroître cette population vulnérable. Le gouvernement affirme viser les fraudes et les doubles nationalités, ce qui supposerait parfois l’existence d’un autre statut. Les critiques demandent des garanties individualisées pour éviter que des personnes ne se retrouvent sans nationalité, sans recours clair et sans protection suffisante.

Le contrôle judiciaire, point faible du dispositif

Le point le plus contesté reste le contrôle des décisions. Au Koweït, les affaires de nationalité échappent largement au contrôle judiciaire ordinaire. Cette situation limite la capacité des personnes concernées à contester efficacement un retrait ou une révocation devant un juge indépendant. Les autorités peuvent soutenir que les décisions suivent la loi, les recommandations des comités et les décrets publiés. Les critiques répondent que la légalité formelle ne suffit pas lorsque le droit de recours est faible ou absent.

Cette absence de contrôle est d’autant plus sensible que les décisions sont massives. Une procédure individuelle, fondée sur des preuves accessibles et sur la possibilité de contester, n’a pas le même sens qu’une publication de centaines ou de milliers de noms. Les personnes concernées doivent savoir de quoi elles sont accusées, pouvoir produire des documents, obtenir une réponse motivée et accéder à une instance impartiale. Sans ces garanties, la campagne risque de créer une insécurité générale. Même ceux qui ne sont pas touchés peuvent se demander si leur dossier familial, parfois ancien, sera rouvert.

Les autorités font valoir que le dossier de la nationalité est lié à la souveraineté. Cet argument est classique. La citoyenneté relève en effet du pouvoir souverain de l’État. Mais le droit international et les normes de base de l’État de droit imposent aussi des limites : interdiction de l’arbitraire, protection contre l’apatridie, non-discrimination, droits de la défense et proportionnalité. Le débat koweïtien se situe exactement à ce point de tension entre souveraineté nationale et garanties individuelles.

Un tournant politique pour le Koweït

La campagne de retraits de nationalité révèle un tournant plus large. Le Koweït semble vouloir redéfinir les contours de la citoyenneté, de l’identité nationale et du lien entre individu et État. Ce choix intervient après des années de tensions entre gouvernement et Parlement, de débats sur la corruption, de fatigue institutionnelle et de blocages économiques. L’exécutif présente son action comme une remise en ordre. Ses critiques y voient une concentration du pouvoir et une réduction de l’espace civique. La nationalité devient alors le terrain où se joue une partie du nouveau contrat politique koweïtien.

Cette évolution distingue le Koweït de son image traditionnelle. Le pays a longtemps été décrit comme l’exception parlementaire du Golfe. Même imparfait, son système politique permettait des débats publics plus vifs que dans plusieurs monarchies voisines. La suspension du Parlement, la réorganisation des lois et la campagne de nationalité changent ce paysage. Elles rapprochent le Koweït d’un modèle plus centralisé, où les décisions sensibles sont prises par décret et où la marge de contestation se réduit. Cette transformation ne se limite pas aux institutions. Elle touche la définition même de qui appartient à la nation.

Le contexte régional renforce cette logique sécuritaire. Les tensions avec l’Iran, la guerre régionale, la présence militaire américaine, la vulnérabilité des infrastructures et les rivalités du Golfe ont accru la sensibilité des États aux questions d’allégeance, de frontières et de loyauté. Dans ce climat, le contrôle de la nationalité peut apparaître, aux yeux du pouvoir, comme un outil de sécurité. Le danger est que cet outil devienne trop large. Une politique menée au nom de la sécurité peut finir par fragiliser des familles, des institutions et la confiance dans l’État.

Une société placée sous incertitude

L’effet le plus durable pourrait être la peur administrative. Lorsque des milliers de personnes perdent leur nationalité par séries successives, la société entière observe. Les citoyens naturalisés, les familles mixtes, les femmes ayant acquis le statut par mariage, les descendants de dossiers anciens et les personnes ayant des liens transfrontaliers peuvent se sentir vulnérables. Les discussions publiques deviennent plus prudentes. Les critiques hésitent. Les documents familiaux prennent une valeur nouvelle. Les démarches administratives deviennent sources d’angoisse.

Cette incertitude peut produire des effets économiques. Une personne dont le statut est contesté peut perdre son emploi, renoncer à investir, vendre des biens ou chercher une solution à l’étranger. Les familles touchées peuvent voir leurs comptes, leurs entreprises ou leurs contrats fragilisés. Les investisseurs étrangers observent aussi la sécurité juridique du pays. Même si la majorité des cas concerne des dossiers internes de nationalité, l’image d’un État capable de retirer massivement des statuts peut nourrir une inquiétude plus large sur la prévisibilité juridique. Le coût dépasse donc les personnes directement nommées.

La vague du 14 juin ne clôt pas le dossier. Elle confirme au contraire que la campagne se poursuit et qu’elle peut encore s’élargir. Les autorités n’ont pas annoncé de fin de processus. Les comités continuent d’examiner les dossiers. Les décrets successifs montrent que le réexamen de la citoyenneté est devenu une politique d’État. La question est désormais celle des garde-fous : publication des motifs, recours effectif, protection contre l’apatridie, examen individualisé et débat public. Sans ces garanties, chaque nouvelle liste renforcera l’impression que la nationalité koweïtienne n’est plus seulement un droit, mais un statut révocable par une procédure largement contrôlée par l’exécutif.

Le Koweït se trouve ainsi devant un choix de long terme. Il peut traiter les fraudes réelles avec des procédures transparentes, des preuves individualisées et des recours clairs. Il peut aussi poursuivre une politique de retraits massifs qui redéfinit la citoyenneté par vagues administratives. La différence est majeure. Dans le premier cas, l’État renforce la loi. Dans le second, il installe une peur durable autour de l’appartenance nationale. La dernière série de 2 193 retraits et révocations montre que cette question n’est plus marginale. Elle est devenue l’un des tests les plus sensibles du nouveau cours politique koweïtien.

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