Le déplacement des négociations entre le Liban et Israël vers Rome marque un changement de méthode autant qu’un changement de décor. Pendant près de deux décennies, Naqoura a incarné un dialogue étroitement encadré par les Nations unies. Les militaires libanais et israéliens s’y retrouvaient sans normalisation politique, sous l’autorité de la Force intérimaire des Nations unies au Liban. Rome accueille désormais des discussions plus larges. Elles portent sur le retrait israélien, le déploiement de l’armée libanaise, le désarmement des groupes armés et la sécurité de la frontière.
La capitale italienne peut-elle devenir le nouveau Naqoura ? La comparaison reste imparfaite. Naqoura était un mécanisme permanent de gestion des incidents. Rome apparaît plutôt comme un espace de négociation stratégique, organisé sous impulsion américaine. Le premier cherchait à empêcher une escalade locale. Le second tente de fixer les conditions d’un nouvel ordre au Sud-Liban. Ce déplacement soulève une question centrale : les parties négocient-elles une simple stabilisation de la frontière ou une transformation durable de leurs rapports ?
De l’armistice de 1949 au mécanisme de Naqoura
Le dialogue frontalier entre le Liban et Israël ne commence pas avec les crises récentes. Il repose d’abord sur la convention d’armistice signée en 1949, après la première guerre israélo-arabe. Ce texte n’établit pas la paix. Il organise la cessation des hostilités et confirme une ligne de séparation. Le Liban continue de considérer qu’il demeure juridiquement en état de guerre avec Israël. Cette situation explique la prudence extrême qui entoure chaque contact officiel.
L’invasion israélienne de 1978 transforme ensuite le Sud-Liban en dossier international durable. Le Conseil de sécurité crée la FINUL afin de confirmer le retrait israélien, de rétablir la paix et d’aider l’État libanais à restaurer son autorité. Le quartier général de la force s’installe à Naqoura. La localité devient progressivement un point de passage diplomatique et militaire, malgré les guerres, les occupations et la présence successive de plusieurs organisations armées.
Après le retrait israélien de 2000, les Nations unies tracent la Ligne bleue. Celle-ci sert à vérifier le retrait, mais elle ne constitue pas une frontière internationale définitivement délimitée. Plusieurs secteurs restent contestés. Les désaccords concernent notamment des points terrestres, des zones agricoles, des positions dominantes et le secteur des fermes de Chebaa, dont le statut implique aussi la Syrie. Ces ambiguïtés nourrissent des incidents réguliers.
La guerre de 2006 donne à Naqoura une fonction plus structurée. La résolution 1701 prévoit la cessation des hostilités, le renforcement de la FINUL et le déploiement de l’armée libanaise au sud du Litani. Elle affirme aussi qu’aucune arme ne doit être présente dans cette zone sans l’accord de l’État libanais. Après le conflit, un mécanisme tripartite réunit régulièrement la FINUL, l’armée libanaise et l’armée israélienne.
Ce mécanisme ne règle pas les différends politiques. Il traite les violations, les mouvements militaires, les travaux près de la Ligne bleue et les risques de confrontation. Sa force réside dans sa continuité. Même durant les périodes de tension, les représentants peuvent transmettre des messages et limiter les erreurs d’interprétation. Sa faiblesse tient à son mandat : Naqoura gère les symptômes sans résoudre les causes du conflit.
Le précédent des négociations maritimes
Naqoura accueille aussi, à partir de 2020, les discussions sur la frontière maritime. Ces négociations restent indirectes. Les délégations occupent des espaces séparés et les médiateurs américains transmettent les propositions. L’accord conclu en octobre 2022 délimite les zones économiques exclusives et ouvre la voie à l’exploitation des ressources gazières. Il prouve qu’un compromis technique demeure possible sans traité de paix.
Ce précédent influence directement le cadre actuel. Il montre qu’un dossier sensible peut être isolé du conflit général, traité sous médiation américaine puis traduit en arrangement opérationnel. Cependant, la question terrestre se révèle plus complexe. Elle touche des villages, des positions militaires, le retour des déplacés, la souveraineté de l’État et l’arsenal du Hezbollah. Chaque concession produit donc des effets politiques internes immédiats.
Les affrontements ouverts après octobre 2023, puis les guerres et cessez-le-feu successifs, ont réduit l’efficacité du dispositif de Naqoura. La destruction d’infrastructures, les déplacements massifs et l’occupation de secteurs libanais ont changé l’échelle du problème. La priorité n’est plus seulement d’éviter un tir accidentel. Elle consiste à organiser le retrait de forces, contrôler des territoires dévastés et empêcher la reconstitution d’un front armé.
Pourquoi Rome change le cadre précédent
Rome offre d’abord une distance physique avec le théâtre des opérations. À Naqoura, les délégations se réunissent à quelques kilomètres des positions militaires. Chaque incident peut suspendre le dialogue. La capitale italienne protège davantage les discussions contre les tensions immédiates. Elle facilite aussi la présence de responsables politiques, de diplomates, d’experts et de représentants américains appelés à traiter plusieurs dossiers en même temps.
Le choix italien possède également une dimension symbolique. L’Italie participe depuis longtemps à la FINUL et connaît les équilibres du Sud-Liban. Elle entretient des relations suivies avec Beyrouth, Israël, Washington et les institutions européennes. Rome peut donc fournir un environnement accepté par les deux parties, sans apparaître comme le propriétaire politique de la médiation. Les États-Unis conservent la direction du processus.
Le lieu modifie surtout la nature des échanges. À Naqoura, l’armée libanaise parle à l’armée israélienne sous contrôle onusien. À Rome, les discussions associent des dimensions militaires, territoriales et politiques. Le retrait israélien peut être lié au déploiement de l’armée libanaise. Ce déploiement peut dépendre du démantèlement d’installations armées. L’aide internationale peut, à son tour, dépendre de mécanismes de vérification.
Ce système repose sur une logique de séquençage. Une zone pilote doit démontrer que chaque partie peut respecter ses engagements. Israël se retire d’un secteur défini. L’armée libanaise y entre, sécurise les villages et empêche le retour d’une présence armée autonome. Des vérificateurs constatent les mesures prises. Le modèle peut ensuite être étendu à d’autres zones. En théorie, cette méthode réduit le risque d’un accord global impossible à appliquer.
En pratique, elle crée une forte asymétrie. Le Liban doit prouver sa capacité à contrôler le terrain avant d’obtenir un retrait plus large. Israël conserve une marge d’appréciation sur la menace et sur le calendrier de ses mouvements. Beyrouth craint qu’un mécanisme provisoire ne transforme une occupation présentée comme temporaire en présence durable. Israël affirme, au contraire, qu’un retrait sans garanties permettrait au Hezbollah de revenir.
Rome, un nouveau centre ou une étape provisoire ?
Rome ne dispose pas encore des caractéristiques institutionnelles de Naqoura. Aucun secrétariat permanent n’y gère quotidiennement les incidents. Aucun mandat international spécifique ne définit son fonctionnement. Les cycles sont convoqués par les États-Unis selon les besoins. La capitale italienne sert donc de plateforme diplomatique, mais pas encore de mécanisme stable. Sa pérennité dépendra des résultats obtenus.
Si les négociations produisent des cartes, des calendriers et des procédures de contrôle, Rome pourrait devenir le lieu où se prennent les décisions stratégiques. Naqoura garderait alors un rôle d’exécution. La FINUL, l’armée libanaise et l’armée israélienne y traduiraient les accords en mesures locales. Une division du travail apparaîtrait : Rome pour le compromis politique, Naqoura pour la coordination militaire.
Cette architecture exige toutefois une articulation claire avec les Nations unies. Le Liban s’appuie sur la résolution 1701 et sur le principe de souveraineté. Israël privilégie les garanties de sécurité et la liberté d’agir contre les menaces. Les États-Unis tentent de rapprocher ces approches par un dispositif de vérification. Une marginalisation de la FINUL fragiliserait la légitimité internationale du processus et priverait le terrain d’un intermédiaire expérimenté.
Négociations au Sud-Liban : les demandes de Beyrouth
La première demande libanaise reste le retrait complet des forces israéliennes du territoire national. Beyrouth refuse que ce retrait soit présenté comme une récompense accordée après l’exécution d’obligations libanaises. Les autorités invoquent la souveraineté, la Ligne bleue et les résolutions internationales. Elles réclament aussi l’arrêt des frappes, des incursions, des démolitions et des survols qui empêchent le retour normal des habitants.
Le Liban veut également obtenir un calendrier précis. Une promesse générale ne suffit pas, car les précédents accords ont souvent donné lieu à des interprétations opposées. Le gouvernement cherche des étapes datées, des cartes reconnues et une procédure pour les secteurs contestés. Il souhaite éviter que chaque retrait local soit renégocié contre une nouvelle condition sécuritaire.
Le retour des déplacés constitue une autre priorité. De nombreux villages du Sud ont subi des destructions considérables. Le déminage, la remise en état des routes, l’eau, l’électricité et la reconstruction des logements doivent accompagner tout arrangement militaire. Sans ces mesures, un retrait formel ne rétablit pas la vie civile. Les zones évacuées pourraient rester vides, vulnérables et dépendantes de décisions extérieures.
Beyrouth demande enfin un soutien durable à l’armée. Celle-ci doit contrôler un territoire étendu avec des ressources limitées. Elle a besoin d’équipements, de moyens de surveillance, de mobilité et de financement. Le déploiement ne peut pas reposer uniquement sur des unités déplacées depuis d’autres régions. Il exige une présence permanente, des postes fixes et une coopération avec les habitants.
La question des armes du Hezbollah place cependant l’État face à sa difficulté majeure. Le gouvernement affirme vouloir exercer le monopole de la force. Mais une opération coercitive contre le mouvement chiite risquerait de provoquer une confrontation interne. Les autorités privilégient donc une décision politique nationale et un processus graduel. Elles refusent officiellement qu’Israël détermine seul le rythme ou les modalités du désarmement.
Les demandes d’Israël : garanties et neutralisation du Hezbollah
Israël place la sécurité de ses localités du Nord au centre des négociations. Son objectif déclaré consiste à empêcher le Hezbollah de rétablir des positions, des dépôts d’armes et des capacités de tir près de la frontière. Les responsables israéliens considèrent que la résolution 1701 n’a pas empêché le réarmement du mouvement après 2006. Ils demandent donc des garanties plus contraignantes que le dispositif précédent.
La position israélienne associe le retrait à des résultats vérifiables. L’armée libanaise doit entrer dans les zones évacuées, inspecter les infrastructures et empêcher toute présence militaire non étatique. Israël souhaite que les violations soient constatées rapidement et corrigées dans un délai défini. En l’absence d’action libanaise, il cherche à préserver une capacité d’intervention, ce que Beyrouth considère comme une atteinte directe à sa souveraineté.
Israël réclame aussi un traitement des points terrestres contestés. Ces secteurs possèdent parfois une valeur tactique supérieure à leur superficie. Une colline, une route ou un promontoire peut contrôler l’accès à plusieurs villages. Les négociateurs doivent donc distinguer la délimitation juridique, la sécurité militaire et les arrangements temporaires. Un accord mal défini pourrait déplacer la confrontation sans la supprimer.
Une partie du débat israélien porte sur la profondeur de la zone de sécurité. Certains responsables jugent insuffisant un retrait du Hezbollah au nord du Litani. Les missiles de moyenne ou longue portée peuvent être lancés depuis d’autres régions. Cette lecture élargit fortement la négociation. Elle ne concerne plus seulement le Sud-Liban, mais l’ensemble de l’arsenal et de la structure militaire du mouvement.
Cette exigence se heurte au rapport de force politique libanais. Le Hezbollah refuse de traiter ses armes comme un simple dossier frontalier. Il les présente comme un élément de défense nationale et lie leur avenir aux menaces israéliennes. Sans accord interne au Liban, toute formule imposée de l’extérieur risque de rester théorique. Israël estime pourtant qu’un engagement politique non vérifié ne suffit plus.
Les États-Unis, médiateurs et architectes du calendrier
Washington ne joue pas un rôle de simple facilitateur. Les États-Unis conçoivent le séquençage, proposent les zones pilotes, rapprochent les cartes et cherchent des garanties financières. Leur influence sur Israël leur permet d’obtenir des retraits limités. Leur soutien à l’armée libanaise leur donne aussi un levier à Beyrouth. Cette double relation place la diplomatie américaine au centre de chaque étape.
Le précédent maritime a renforcé cette position. L’émissaire américain avait alors transformé des revendications incompatibles en compromis pratique. Le dossier terrestre exige toutefois davantage qu’une ligne sur une carte. Il faut intégrer les forces présentes, les habitants, les destructions, les armes et la rivalité régionale entre les États-Unis et l’Iran. Le médiateur doit donc agir sur plusieurs niveaux simultanément.
La méthode américaine privilégie des engagements réciproques mais non nécessairement simultanés. Chaque mesure doit déclencher la suivante. Ce modèle cherche à éviter qu’une partie exécute tout pendant que l’autre temporise. Il suppose néanmoins un arbitre capable de certifier les progrès. Or les critères de vérification restent sensibles. Qui décidera qu’une zone est débarrassée des armes ? Qui tranchera un désaccord sur un tunnel, un dépôt ou une position ?
Washington cherche aussi à mobiliser des partenaires. L’Italie peut apporter une connaissance du terrain et une contribution à la surveillance. La France conserve un intérêt historique et militaire au Liban. Les Nations unies disposent de la présence opérationnelle. Des pays arabes pourraient financer la reconstruction. Le succès dépendra de la cohérence entre ces acteurs, car des garanties concurrentes compliqueraient l’application.
Le rôle américain comporte enfin une dimension régionale. Un accord au Sud-Liban réduirait un front majeur et limiterait le risque d’une nouvelle guerre entre Israël et le Hezbollah. Il pourrait aussi ouvrir un débat plus large sur les relations entre le Liban et Israël. Beyrouth reste toutefois très éloigné d’une normalisation. Les autorités présentent les discussions comme un moyen de récupérer le territoire et de protéger la population, non comme un processus de paix classique.
Ce que changerait un succès des négociations
Un accord appliqué permettrait d’abord le retrait des forces israéliennes et le retour progressif de l’État libanais dans les secteurs concernés. L’armée deviendrait l’acteur sécuritaire principal au sud du Litani. Les habitants pourraient revenir sous réserve du déminage et de la reconstruction. La frontière resterait disputée sur certains points, mais les mécanismes de règlement réduiraient le risque d’affrontement.
Le succès renforcerait aussi les institutions libanaises. L’État pourrait démontrer qu’il négocie, obtient un retrait et assure la sécurité sans abandonner ses revendications. Cette évolution modifierait le débat sur les armes du Hezbollah. Le mouvement subirait une pression accrue pour intégrer sa stratégie à une décision nationale. Le processus resterait conflictuel, mais il se déroulerait davantage dans les institutions que sur la frontière.
Sur le plan économique, la stabilisation faciliterait la reconstruction du Sud. Les financements internationaux resteraient conditionnés à des garanties politiques et administratives. Les agriculteurs auraient besoin d’accéder aux terres. Les municipalités devraient rétablir les services essentiels. Les investisseurs attendraient une réduction durable du risque militaire. Un accord signé mais régulièrement violé ne suffirait donc pas à relancer l’activité.
Rome pourrait alors devenir une enceinte régulière. Les négociateurs y traiteraient les questions qui dépassent les compétences militaires : points litigieux, prisonniers, reconstruction, garanties et avenir du cessez-le-feu. Naqoura conserverait la gestion quotidienne. Le nouveau système ne remplacerait pas totalement l’ancien. Il l’élargirait en séparant la décision politique de l’exécution opérationnelle.
L’échec ouvrirait une période de forte incertitude
Un échec peut prendre plusieurs formes. Les négociations peuvent s’interrompre sur le calendrier du retrait. Elles peuvent aussi produire un texte sans mécanisme applicable. Une zone pilote peut fonctionner quelques semaines, puis se bloquer à la première violation. Dans chaque cas, les parties accuseraient l’autre de ne pas respecter ses engagements et reprendraient leurs mesures unilatérales.
Pour le Liban, l’échec prolongerait l’occupation, les déplacements et la destruction économique du Sud. Il affaiblirait le gouvernement face à ceux qui jugent la diplomatie inutile. Le Hezbollah invoquerait l’absence de retrait pour maintenir ses armes. L’armée libanaise se retrouverait exposée entre les exigences internationales, les attentes des habitants et le risque d’une confrontation interne.
Pour Israël, l’absence d’accord signifierait le maintien d’une présence coûteuse dans un environnement hostile. Les localités du Nord resteraient dépendantes d’un dispositif militaire renforcé. Toute attaque pourrait entraîner une riposte, puis une nouvelle escalade. Une occupation prolongée ne garantirait pas nécessairement la disparition de la menace. Elle pourrait, au contraire, favoriser de nouvelles formes de résistance.
La question décisive sera donc moins le choix entre Rome et Naqoura que la relation entre les deux. Rome peut définir un compromis, mais elle ne contrôle pas le terrain. Naqoura peut transmettre des ordres et prévenir des incidents, mais elle ne tranche pas les choix politiques. Le prochain cycle annoncé du 4 au 6 août 2026 doit préciser cette articulation, le rythme des retraits et l’extension des zones pilotes. C’est sur ces documents techniques, encore en négociation, que se jouera la transformation réelle du Sud-Liban.
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